lundi 7 octobre 2024

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Après le 7-Octobre

Un an après le 7-Octobre

, Enka Blanchard , Yonah Ziegel et Zacharie Boubli

Un an après le 7 octobre, où en sommes-nous, juifves de gauche, juifves souvent queer, juifves aux multiples ethnicités, avec et sans religion, après un double deuil ? Parfois, nous faisons le deuil de proches victimes directes du conflit, d’un côté comme de l’autre.

Un an après le 7-Octobre, où en sommes-nous, juifves de gauche, juifves souvent queer, juifves aux multiples ethnicités, avec et sans religion, après un double deuil ? Parfois, nous faisons le deuil de proches victimes directes du conflit, d’un côté comme de l’autre. Pour la plupart, nous faisons le deuil d’amitiés et de relations qui éclatent alors que des ex-camarades privilégient la judéophobie à la cause pro-palestinienne. Nous lisons ce qu’écrivent nos adelphes Palestinien·ne·s (comme Ahmed Alkhatib), y trouvons au milieu de la douleur la volonté de trouver une solution réelle, chez ceux qui comprennent comme nous que la libération d’un peuple comme de l’autre ne peut pas passer par un génocide. Quand ceux qu’on nous assigne comme ennemis dénoncent comme nous les multiples injonctions au militarisme venant de militants occidentaux. Quand on en viendrait à croire qu’il serait de mauvaise politique d’exiger que l’on lutte contre les appels aux meurtres de personnes civiles, peu importe qui. Ou qu’on leur demande de croire aussi les victimes de viol quand ces dernières sont juives ou israéliennes. Quand le fait d’être juifve et de refuser de parler du conflit en public, peu importe la raison, serait preuve suffisante que l’on soutient un génocide. Quand on est simultanément l’étranger ennemi pour la droite et le privilégié honni pour la gauche. Quand des personnes militantes se permettent en toute bonne conscience de salir notre mémoire collective sans même chercher à savoir exactement de quoi il est question. Quand de prétendus adelphes s’arrogent le droit de parler pour nous (un nous multiple et hétérogène) et de nous rendre responsable de crimes équivalents au nazisme.

Il ne s’agit pas de surdramatiser. Nous avons l’incroyable chance de vivre dans un pays à peu près libre et en paix, de pouvoir être libres, de jouir d’une égalité de droits et de choisir nos croyances et pratiques. Et pourtant. Les actes violents antisémites fleurissent dans le monde entier depuis un an, y compris en France, dans le déni, l’indifférence ou la célébration de certaines personnes. Nous voyons les camps extrémistes nous utiliser comme accessoires politiques. Au moins deux des trois partis en tête à l’Assemblée sont gangrénés par l’antisémitisme. L’un a sciemment minimisé et encouragé l’antisémitisme, s’offusquant du moindre reproche et invectivant à la moindre contradiction. L’autre avance masqué derrière l’islamophobie, se prétend notre allié pour mieux nous utiliser et nous jettera à la première occasion, sans faire exception de celles et ceux d’entre nous qui ont la bêtise de partager ses idées. Voyons-nous se rejouer sous nos yeux la montée des périls des années 1930 ? Sommes-nous condamné·e·s à rester coincé·e·s entre Gilad Atzmon et Éric Zemmour ?

Nous répondons non à cela. Nous ne pouvons pas céder à la droitisation de nos environnements, nous ne pouvons pas renoncer à l’espoir de trouver, un jour, une paix ; nous ne renonçons pas à la pertinence des options pacifiques. Nous ne pouvons pas répondre à la haine par notre propre haine, même si nous voulons gueuler. Car c’est aussi de ça dont il est sujet : nos colères, nos souffrances, mais aussi nos arguments, sont inaudibles hors de cercles très restreints. Le deuil est donc là et nous choisissons de l’afficher. Mais la joie aussi, la joie d’être toujours en vie (une fois de plus), toujours à se battre pour réparer le monde, toujours à cultiver jour après jour les liens et les judéités multiples. La joie d’accueillir celles et ceux qui font le choix de rejoindre notre famille malgré les dangers que cela représente. La joie de sentir la solidarité et de tisser des liens avec celles et ceux que le reste du monde nous pousse à considérer comme ennemi·e·s.

Dès 1925, Hugo Bettauer (assassiné par le NSDAP [1]) imaginait ce que serait devenue Vienne sans les juifs ; dix ans plus tard, le rabbin berlinois Martin Salomonski (assassiné à Auschwitz) imaginait la fiction d’une civilisation juive sur la Lune. La puissance du contrefactuel, de l’uchronie, des mondes parallèles et du mode conditionnel étant d’arracher l’état des choses à leur inéluctabilité. De les voir comme pouvant ne pas avoir été telles qu’elles sont. Puissance de se décentrer un instant de l’hypnotique roman des vainqueurs et de la cosmogonie par laquelle ils se présentent, eux et leur monde, comme le point d’aboutissement nécessaire où devait culminer l’univers depuis son commencement. Le there is no alternative de Thatcher tire sa violence d’un antécédent logique muet : il n’y aura jamais eu d’alternative. Pour retrouver le souffle, nous nous essayons ici à l’inverse : imaginer qu’à chaque fois que l’histoire recommence, c’est-à-dire tous les jours, toutes les heures, tous les instants, les choses puissent être autres que ce qu’elles ont été et que ce qu’elles promettent d’être.

Les pages qui suivent parleront donc de nos fantômes, de nos réactions collectives, de nos identités assignées et de nos poèmes, de futurs possibles mais aussi de présents qui auraient pu être.

Notes

[1Parti national-socialiste des travailleurs allemands

Image d’introduction :
Gaza November 2023. Tasnim News Agency from https://newsandletters.org/discussion-article-netanyahus-war-against-gaza/