lundi 7 octobre 2024

Accueil > Les rubriques > Appareil > Société > Sept

Après le 7-Octobre

Sept

ou « La Fatigue », épisode 1

, Yonah Ziegel

« Comme quelqu’un pourroit dire de moy que j’ay seulement faict icy un amas de fleurs estrangeres, n’y ayant fourny du mien que le filet à les lier. Certes j’ay donné à l’opinion publique que ces parements empruntez m’accompaignent. Mais je n’entends pas qu’ils me couvrent, et qu’ils me cachent »
Montaigne, Essais, Livre III, Chapitre 12.

Depuis trop longtemps, je doomscrolle Liberation.fr, qui n’a d’émancipateur que le titre. Je lis machinalement les en-têtes et les premières lignes gratuites de leurs articles. Tel les rats des expériences sur le sucre ou la cocaïne, l’addiction s’est installée il y a des années sous l’effet subtil des dark patterns de l’interface, défilement illimité, notification, chling ! chling ! chling ! mini-jackpot, dollars dans les yeux, trace de coke.

Un jour, Libération décide que le massacre des Palestiniens fait évènement. Et rien d’autre n’existe. Un autre, c’est la dissolution de l’Assemblée Nationale. Un autre encore : les incendies en Grèce, une attaque au couteau, la sénilité de Joe Biden, la guerre en Ukraine et la menace atomique russe, l’affaire PPDA, la réélection de Ursula von der Leyen, la réforme des retraites, la loi anti-squat, le gouvernement Barnier, l’affaire Pélicot, la chorégraphie des JO, l’emprisonnement injuste d’un capitaine qui sauvait les baleines, les inondations, l’anniversaire de la mort de Chirac, la réforme de l’assurance du chômage, la réglementation de l’activité des influenceurs.

Le monde n’en finit plus de s’écrouler. Sauf pendant les jeux olympiques, c’est la trêve estivale.

Mes biais cognitifs — habilement entretenus par les informaticiens et les ventures capitalistes sociopathes de la Silicon Valley — me font sauter de e-colère, en e-surprise, en e-sidération, en e-dépression et plus rarement en e-soulagement.

Sur Instagram un patchwork aplati par la loi cachée des algorithmes de recommandation déroule devant moi ses images de hiboux mignons, vidéos de violence policière, motivational quotes sur fond de coucher de soleil, sketchs France Culture, posts pro-palestiniens, recettes de cuisine, posts pro-israéliens, annonces de recherche de colocation, Cara Cunningham dévorant des tacos, les 649 pages de la liste des Palestinien·e·s tué·e·s par l’armée israélienne, Danièle Obono, encore des tacos, Joann Sfar, Hugo Decrypte, un danseur classique, Donatela Versace, une coach séduction qui dans un savant mélange de discours féministe et néo-darwiniste explique aux hommes comment s’adapter ou mourir, des appels au boycott, la n-ième punchline éditorialisée sur Canva d’entrepreneurs en sermons numériques : « one day […] when it’s too late to hold anyone accountable, everyone will have always been against this ».

D’instant en instant, rien n’existe d’autre que la priorité supposée absolue de ce que je lis comme un zombie en quête de micro-doses de dopamine. Tunnel, sur tunnel, sur tunnel. Aristote, qui était friand des paradoxes du discret et du continu — qu’il expose notamment aux chapitre IV de la Physique  —, remarquait que, bien que l’on puisse considérer que le point fasse partie de la ligne, une infinité de points mis bout à bout ne formeront jamais rien d’autre qu’un autre point sans épaisseur ni étendue. Collection d’instants urgents, tunnels infinitésimaux qui me happent et me laissent e-vide.



Il n’y a pas vraiment d’urgence objective de la situation, seulement le monopole qu’ont les faiseurs d’algorithmes et les éditocrates sur l’agenda des urgences. On connait le mot de Patrick Le Lay, en 2004 : TF1 vend du temps de cerveau humain disponible.
Herbert Simon, prix Nobel d’économie en avait défini le principe, trente-cinq ans plus tôt : « une abondance d’informations crée une rareté de l’attention et le besoin de répartir efficacement cette attention parmi la surabondance des sources d’informations qui peuvent la consommer ». Quelques grandes entreprises détiennent le pouvoir quasi-exclusif de déterminer cette répartition, et me brinqueballent comme une petite algue.

« Tout autour de nous s’étend un monde pétrifié, un monde de choses où nous figurons nous-mêmes, avec notre moi, nos gestes et peut-être même nos sentiments, comme choses. Rien ne peut nous appartenir en propre d’un tel paysage de mort ».
Tiqqun, Théorie du Bloom

Le sept d’Octobre. Le vingt-deux de Tishri cinq mille sept cent quatre-vingt-quatre. Au travail, bullshitisation des jobs oblige, il avait fallu continuer de mouliner des mots vides the implementation of a framework to foster positive outcomes and mitigate the risks of unintended consequences in achieving the objectives set by the sustainable developpement goals. Deviser avec les collègues qui ne savaient que dire, car au travail on marche sur des œufs (et on ne fait pas d’omelette).

Tu t’inventes un traumatisme pour gagner des points d’oppression tu l’as voulu puisque tu y es allé ce n’était pas un viol puisque tu n’as pas dit non tu avais peur d’y aller tu y es quand même allé équipé d’un couteau tu ne t’en es pas servi tu es hypersensible tu prends tout mal c’est comme ça tu ne porteras jamais plainte car on ne t’écoutera pas et c’est toi qu’on finira par enfermer comme dans le procès de Kafka tu avais des fantasmes de viol avant tu l’as voulu tu en as encore est-ce que tu fantasmes dessus parce que tu t’es fait violer ou est-ce que tu t’es fait violer parce que tu fantasmais dessus tu as produit du sperme ton périnée a spasmé Pendant des années le corps, le bassin, le plancher pelvien, le muscle pubo-coccygien, le muscle pubo-rectal, le muscle pubo-anal, jusqu’aux les striures de la muqueuse intestinale, toute cette arrière-boutique, ce magasin de bibliothèque, ces coulisses de théâtre : tout cela s’est organisé insidieusement autour de la blessure pour contenir l’onde. Ligaments-tendons-tissus-mucles-nerfs qui propagent dans le sacrum, le bassin, le genou, les pieds même, qui se déforment pour compenser les douleurs de hanche. Des minuscules muscles inconnus se bloquent et font le petit grain qui disloque l’engrenage. Des décharges d’adrénaline me remontent du bas-ventre, à des occasions étranges (un petit « toc, toc » qui proviendrait de la chambre de mon voisin) et je suis à l’affût comme un rongeur aux pupilles blanches sur ces vidéos infrarouge des documentaires animaliers.

Le Sept et Ce qui s’en suit soulèvent une Pierre ancienne dont s’échappe une marée de crabes et d’insectes, ils me rentrent par les yeux. J’ai honte. Ces fantômes d’effraction ne sont pas aussi réels, incomparablement moins terribles que ce qui s’est effectivement passé le Sept et Ce qui s’en suit (mort, torture, viols, génocide). L’image en est lointaine. Mais quel effet produit une image sur le corps ?



Image d’une bombe israélo-américaine de dix tonnes qui pulvérise une école en pleine nuit, image des terroristes du Hamas qui abattent tous les murs jusqu’à toi.

« Et le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés ».
Proust, À la recherche du temps perdu

Un heureux hasard de circonstance m’avait permis d’échapper aux attentats islamistes du 13 novembre 2015. Rue Bichat, j’entends la mitraillade et me défile. « N’allez pas par-là, me dit un passant, tout le monde est mort ». Comme un chat sur sept kilomètres, du bout des moustaches, au coin des yeux les fils bleus et rouges des sirènes de police et de pompiers. Après le 7 octobre, le chant de l’eau dans les tuyauteries de la douche me fait immanquablement penser à leur bruit sifflant.

Je voudrais essayer de raconter un déchaînement de violence, les cerveaux chauffés à blanc par les médias de masse, la polarisation, l’hystérisation : comment tout se plante dans le corps. Celui d’un juif de diaspora, activant tout ce qui était là en el-lui, en pointillés, en détruisant les défenses construites pour vivre une judéité sans mort, sans violence, sans massacre, sans traumatisme.

Dire comment la pensée catégorielle des anathèmes politiques écrase toute possibilité de ressentir et d’accueillir une émotion individuelle. Mon identification aux victimes dans les kibboutzim : elle est le produit d’une savante propagande de l’état hébreu qui veut me faire faire mon alya et me foutre à l’armée. Mon sentiment de solidarité avec les autres juifs : le produit artificiel d’une religion raciste qui définit un « peuple élu ». Mon horreur face au génocide en Palestine : une manipulation des réseaux sociaux par Iran-Hamas-Hezbollah. Mon vécu d’antisémitisme : une oppression que je m’invente pour me détourner des questions sociales et justifier le génocide des palestiniens.

On aurait pu parler de la droitisation généralisée qui fait passer De Villepin pour un zadiste. Il aurait fallu parler de ces trop nombreux ancêtres, camarades, soeurs et frères juifs qui passent à l’extrême-droite.

« L’augure interrogeait le flanc de la victime,
La terre s’enivrait de ce sang précieux…
L’univers étourdi penchait sur ses essieux,
Et l’Olympe un instant chancela vers l’abîme ».
Nerval, Le christ aux oliviers

Dans le regard de certains de mes amis de gauche, je sens un trouble. Ceux et celles qui ont « un ami juif », et qui s’entourent parfois même sans le savoir de quelques juifs de salon, des juifs sortables à gauche, c’est-à-dire des juifs planqués comme on nous a toujours appris à l’être depuis au moins les pogroms russes, des juifs sans aspérités, des juifs universels, je le sais car j’en ai été un, des juifs sans judéité, sans kippa, qui ne parlent ni yiddish, ni hébreu, ni judéo-arabe, qui ne fêtent ni kippour, ni soukkhot, ni shabbat, qui ne vont pas en Israël, qui ne parlent pas d’Israël, qui n’ont pas de famille en Israël, qui portent des keffieh à la fête de l’Huma — ce n’est pas que je leur reproche d’être ainsi, c’est le contexte qui fait de cette judéité désolée d’elle-même la seule acceptable qui me reste comme une glaire dans le pharynx —, des juifs qui n’ont pas de Menorah dans leur salon, qui ne mettent pas en avant leurs origines étrangères, qui ne parlent pas de leur relation complexe avec leurs grands-parents survivants de la Shoah (gaz, balles, cache, camps) — je sais ce que c’est, ce que ça peut faire pourrir en nous de s’astreindre à cette discrétion pour avoir le droit d’être aimé de ceux et celles que l’on aime, des juifs qui ne parlent pas d’antisémitisme, qui ne portent pas de chai autour du cou, qui ne liront pas le kaddish à l’enterrement de leur grand-mère, qui n’ont eux-mêmes pas d’amis juifs, eux dont les arbres généalogiques parfois pourtant sont criblés de noms théophores hébraïques, im(עִם)-nu(נוּ)-el(אֵל)... d.ieu est parmi nous : mais il est caché, il s’est retiré dans le bruissement des feuilles.

« Celui-là veut le détruire comme homme pour ne laisser subsister en lui que le Juif, le paria, l’intouchable ; celui-ci veut le détruire comme Juif pour ne conserver en lui que l’homme, le sujet abstrait et universel des droits de l’homme et du citoyen ».
Sartre, Réflexions sur la question juive


Dans le trouble de ces conversations et de ces silences il y a les sujets débattables et les arguments audibles, et ceux qui agissent comme point de bascule et vous rendent suspect de façon indélébile. A plusieurs reprises je vois se dessiner autour de moi le vêtement de l’amie « problématique » ou « pas ok », de la cause perdue, la veste retournée voire l’habit du tonton raciste à un repas de Noël (attention, repas de Noël, pas de Hanoukah).

Certains sont restées en contact avec cette meilleure amie juive, toutefois forcément suspecte de connivence « sioniste », et mettent en scène leur capacité à s’engager courageusement dans un dialogue responsable. La bonne parole postchrétienne éclairant l’enfant juif biaisé par la passion. « Stop making this about you ». En ce cas comme dans d’autres, la mise en scène de l’exemplarité morale s’est substituée à sa pratique réelle et sans éclat.

Par bribes, comme en jetant par hasard de la farine dans un manoir hanté on verrait resurgir au hasard quelques ectoplasmes, cet antijudaïsme en pointillés sort au détour de petites phrases…

  1. – « Non t’inquiète aucun problème avec le fait que tu sois juif, tant que t’es pas un sioniste »
  2. – « Tu es juif mais… tu soutiens Israël ? Est-ce que tu es un des ces riches israéliens ? Tu m’as payé le café la semaine dernière »
  3. – « Israël ne devrait pas exister. Par contre je n’ai pas trop pensé à ce qu’on pourrait faire de ses 9 millions d’habitants »

Les marranes allumaient les bougies de shabbat en secret, dans une armoire : leurs descendantes poursuivirent le geste rituel sans même plus savoir pourquoi ils l’accomplissaient. Comme les marranes nous avons incorporé jusqu’aux tréfonds de nos êtres une discrétion dont ni nous, ni le monde extérieur — qui n’attend que de pouvoir nous reprocher d’être trop visibles — n’avons plus conscience. Etre feuj, être pédée, être handicapé : être toujours-déjà-trop, parmi les hypernormaux qui garent la kangoo en double-file, emmènent Constance au solfège et ont « fait » l’Espagne et le Maroc pendant les vacances d’été.

donc joui donc tu as aimé tu bandais donc tu as voulu et plus tard avec l’autre là il était amoureux de toi comprends le ça lui faisait mal mal mal aux testicules que tu n’aies pas envie tu le rendais fou à être aussi désirable avec le cul que t’avais avec tes dix-neuf ans à l’allumer et te refuser tu lui devais bien ça un peu de sexe tu n’es pas normal tous les pédés aiment l’anal c’est normal d’avoir mal c’est forcément comme ça la première fois on va venir te chercher on te surveille on t’attend on t’entend ton procès t’attend je n’ai pas envie, pas envie, pas envie de mourir je ne peux même pas y penser une seconde ces sautes d’humeur c’est bizarre ces contradictions c’est bizarre tu ne sais pas ce que tu veux il faut te mettre un peu à la place de l’autre aussi le sniper te guette du loin d’une colline ça a eu lieu une fois ça peut recommencer tu n’étais pas un enfant tu avais quinze ans Le sommeil ne vient pas, même si tu n’as pas dormi depuis des semaines. Le proctologue, la défécographie, la rééducation anorectale, la kinésithérapeute cranio-sacrée, le médecin généraliste, le psychologue, le psychiatre, la psychanalyste, la dermatologue, la réflexologue, l’hypnotiseur, l’escrime thérapeute, la dynamique émotionnelle exprimée, le tantra, l’ICV, l’EMDR, la TCC. Certaines n’ont ni l’argent ni le temps de se payer tout ça alors on ne les voit plus aux soirées, on ne sort plus avec eux, ils sortent des groupes d’amies, ils progressent moins vite dans la vie, ont des jobs moins bien payés ou pas de jobs du tout, se précarisent et avec eux toute possibilité d’avoir le luxe de raconter leur histoire et d’être vues et entendus.

Ainsi me tourne dans la tête une petite musique dissociative, qui m’empêche de vivre mes émotions sérieusement (c’est-à-dire d’en tirer les conséquences pour mon existence, mais aussi, de les laisser passer pour avancer). Elle s’imprime dans mon estomac, colon, muqueuse intestinale, périnée, rectum, anus : « arrête de te victimiser », me dit la petite voix qui dissocie, qui rend mon corps étranger. C’était il y a longtemps. Il faut oublier, il faut pardonner.

« Le ressentiment (...) cloue chacun d’entre nous à la croix de son passé détruit. Exigeant de façon absurde d’inverser l’irréversible, de faire désavenir l’évènement. Je sais comment les prisonniers du ressentiment éprouvent le temps : follement, à tort et à travers, si l’on veut, en exigeant un double impossible : revivre le vécu, et l’annuler ».
Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment [ma traduction]

Ces arguments pernicieux qui verrouillent l’émotion sont, dans l’esprit, l’expression parallèle d’un régime de dissociation traumatique corporelle chronicisé. Ils n’en sont pas la cause première (laquelle est de grandir sur la terre du Crime, dans le Musée du Crime, et de s’être fait violer), mais la manifestent et la renforcent.

« Ce mécanisme qui fait disjoncter les circuits émotionnels et de la mémoire et (…) va faire co-exister chez la victime des phases d’amnésie dissociative (...) et des phases d’hypermnésie (...) Cette disjonction s’accompagne d’un sentiment d’étrangeté, d’irréalité et de dépersonnalisation, comme si la victime devenait spectatrice de la situation puisqu’elle la perçoit sans émotion. Parallèlement à la disjonction du circuit émotionnel, se produit une disjonction du circuit de la mémoire. (...) Cette mémoire émotionnelle, « boîte noire des violences », piégée hors du temps et de la conscience, est la mémoire traumatique ».
Muriel Salmona, « L’amnésie traumatique : un mécanisme dissociatif pour survivre »


il y a plus malheureux que toi tu pleures ah bravo enfin tu pleures ah ben non tu t’es vu pleurer et maintenant les pleurs viennent plus parce que tu étais trop content de pleurer preuve que c’est pas sincère que tu t’inventes une identité juive NE DIS A PERSONNE QUE TU ES JUIF mais tu es pas juive tu es français c’est la identity politics américaine qui t’as mis tout ça dans la tête c’est juste ta trajectoire sociale déclassée qui te fait aller chercher des justifications des identités artificielles on est tous un peu juif de toute façon ah ouin ouin je suis si triste que tu te sois fait violer tiens console moi tu te consoleras après les juifs sont racistes eux aussi puisqu’ils croient être le peuple élu ils croient être supérieurs eux aussi c’est des nazis puisqu’ils font un nettoyage ethnique en Palestine ah ça c’est le comble les victimes des nazis qui se mettent à faire aux autres ce qu’on leur a fait je me disais bien que c’était louche toute cette affaire tu peux pas ressentir d’empathie avec les otages tu peux pas ressentir d’empathie avec les gamins de Be’eri Alors on dit que ce genre de souffrances sont des souffrances de riches, parce qu’il n’y a que les riches qui arrivent à survivre pour en parler et se maintenir dans les mêmes sphères sociales que les bien-portants, les non-violés, les hétéros, les descendants de familles non-décimées, les obligeant, en respectant tous les usages de la politesse que les bien-dormants imposent aux autres, à entendre au moins un petit morceau de ce qu’ils ont à raconter. Face au « corps médical » je ne peux exprimer les symptômes que sur le ton monocorde d’une notice technique. Mon corps colle à lui-même, accroché au monde extérieur comme une vieille viande à la fonte effritée d’une cocotte, incapable de se retrancher en lui-même, de laisser s’évanouir le tumulte incessant des sensations. Une ouate si épaisse semble envelopper, emmitoufler dans ses profondeurs épaisses les chanceux à qui il suffit comme des tortues d’enfoncer leur cou dans leurs épaules pour s’endormir d’un coup d’une traite assis comme des playmobils dans un train bondé qui pue l’air froid, les sandwichs sodebo et le linge mal séché après une machine. J’aimerais qu’il existe une machine pour qu’ils puissent en appuyant sur un bouton essayer d’endurer un peu ce que j’endure.

L’agencement des miroirs. La « religion civile » de la Shoah, disait Traverso : la commémoration routinière, le « jamais plus » qui en érigeant un mémorial, instaure une politique de l’oubli (le mot est, je crois, de Lyotard). L’idiotie a culminé lorsque Sarkozy — barukh hu — avait proposé, dans le plus grand des sérieux, que chaque enfant français dans les écoles parraine un enfant juif mort en déportation. Une autre variante : le culte mémoriel qui voit dans la Khurbn (Holaucauste, en yiddish) le vertige de l’inénarrable, le « prestige de la mystique ».



Etrange expérience que de se trouver muséifié par le culte mémoriel, qui perpétue la mémoire de l’anéantissement et la fascination pour la puissance qui l’a produit, plutôt qu’il n’œuvre à reconstruire et renouveler le monde détruit. Par exemple : généraliser l’enseignement des langues juives, financer le théâtre yiddish, autrefois si fécond, restituer réellement les biens spoliés, socialiser toutes les grandes entreprises ayant collaboré, juger et condamner tous les anciens nazis au lieu de leur accorder des postes de juges fédéraux (plus de la moitié en Allemagne dans les années 1950, à en croire Géraldine Schwarz) ou à la Nasa.

La muséification, Daniel Mendelsohn l’a mise au centre de son roman, Les disparus, sous la forme d’une citation tirée de l’un des passages les plus célèbres de l’Enéide de Virgile.

« Pour les Carthaginois, la guerre n’est qu’un motif décoratif, une simple illustration pour les murs de leur nouveau temple ; pour Enée, naturellement, cela signifie beaucoup plus, et pendant qu’il contemple cette fresque, cette fresque de sa vie, il éclate en sanglots. […] Ce que dit Enée, en voyant le pire moment de sa vie décorer le mur d’un temple d’un peuple qui ne le connaît pas et n’a pas pris part à la guerre qui a détruit sa famille et sa cité, c’est ceci : sunt lacrimae rerum, « il y a des larmes dans les choses ». »

Notre toile de fond, à nous qui portons ça dans nos familles folles et pleines de trous (c’était il y a longtemps), c’est : juifs, enfants de juifs eux-mêmes enfants de juifs dans la vieille Europe, sur les lieux du crime

schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends. wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts
Paul Celan, Todesfuge

Un jour, j’ai sept ans, mon grand-oncle et sa famille assassinée en Pologne m’appellent et me hurlent au téléphone de ne jamais dire à personne que je suis juif. Ils me jettent un sort. Ce sort s’imprime dans mon estomac, colon, muqueuse intestinale, périnée, rectum, anus, dans la vitre aqueuse et fragile de mon plexus solaire.

c’est la guerre psychologique c’est la manipulation des services secrets israéliens qui t’arrêteront immédiatement à l’aéroport et te forceront à faire la guerre tu n’y es jamais allé à Be’eri tu fantasmes tu sais pas ce que c’est et les 40 000 morts à Gaza tu y penses et la Nakba tu y penses un mec se fait pas violer regarde pendant les guerres c’est toujours les femmes qui se font violer tu as déjà lu un article qui parle des viols de guerre commis sur les hommes non les hommes violent c’est bien connu mais ne se font pas violer déjà rien que de noter c’est une pente dangereuse c’est chercher à relativiser la violence masculine la dichotomie bourreau/victime que tu le veuilles ou non tu n’es qu’un Des kilos de couvertures lestées enfouissent, apaisent un peu l’infini bruissement de terminaisons nerveuses qui me branchent si étrangement au monde extérieur. Sous les couettes de Frau Holle on ne viendra pas me chercher. Comment croire qu’un viol puisse se traduire en tant de manifestations, de gênes honteuses et anecdotiques prises séparément, mais aussi handicapantes qu’un bras coupé lorsqu’elles fonctionnent ensemble, à la différence que, contrairement au caractère simple et tranché de l’amputation, leur invisibilité disparate les rend incompréhensibles pour vous et pour les autres et vous renvoient encore et toujours à cette idiosyncrasie, bizarrerie queer, bizzarerie juive, bizzarerie de parler une langue à laquelle personne ne répond, comme si d’un coup le monde fermé des phonèmes de votre langue s’éclatait et s’y intégraient des lettres et des demi-lettres et des quarts de lettres et des sons inconnus qui venaient vous condamner lentement au bruit


Il n’y aurait ni porte blindée ni soldats à l’entrée des synagogues. Ma grand-mère serait encore vivante, elle ne serait pas morte à côté d’elle-même. On irait boire le café avec ses vieilles copines dans un centre culturel yiddish, à l’entrée duquel il n’y aurait pas de double porte blindée. Elle serait heureuse comme certaines vieilles dames catholiques aux mains douces qui finissent leur vie entourées de leur famille qui n’a pas été exterminée. On achèterait des gros cornichons dans la rue des Rosiers qui ne serait pas remplie de boutiques inutiles et hors de prix, dans laquelle il n’y aurait pas eu d’attentat en 1982. Les commerçants ne consacreraient pas 70 % de leur chiffre d’affaire à payer une rente aux propriétaires terriens. La synagogue n’aurait ni caméra, ni connexion directe au commissariat. Le quartier n’aurait pas besoin de police.
En 1942, la police française n’aurait pas collaboré de bon cœur ni devancé les désirs des nazis, qui n’auraient pas existé. Maurice Rajfus n’aurait pas écrit Quand j’étais juif. J’aurais connu mon arrière-grand-mère Chaja qui parlait le russe, le yiddish, le polonais, l’allemand et le français. Je l’aurais enterrée centenaire avec un minyan, un kaddish et des remous de foule. Chaja n’aurait pas eu à finir sa vie dans la gêne en vendant du linge au marché et en touchant le Entschädigungsgeld allemand auprès de l’office-pour-tout-rendre-à-nouveau-bien. Chaja et sa famille n’auraient pas eu à fuir les pogroms. Mon arrière-grand-père Manola ne serait pas mort à huit-mille kilomètres de sa famille européenne, en 2004, ayant fui la Shoah vers le Brésil, sans jamais pouvoir nous rencontrer. J’aurais des cousines et des oncles juifs à ne plus savoir quoi en faire. On aurait ces énormes fêtes de famille qui ennuient tout le monde.

J’aurais eu le privilège de pouvoir me fâcher avec une partie de ma famille, de dire c’est des cons avec un air entendu et compliqué. On ne « coupe pas les ponts » avec des traînées de cendre. Ma grande tante ne serait pas folle. Le médecin peu scrupuleux ne l’aurait pas défoncée aux neuroleptiques. Mon grand-oncle n’aurait pas été alcoolique, il n’aurait pas fait trois tentatives de suicide car sa famille n’aurait pas été assassinée en Pologne comme le dit le mot jauni de l’ambassade. Ils auraient pu avoir des enfants plutôt que de dire le kaddish à l’enfant qui ne naîtra pas. Mon grand-oncle ne m’aurait pas appelé à huit ans en hurlant de ne jamais dire à personne que je suis juif. Claude Lanzman n’aurait pas tourné Shoah. Les khaverim et khaveres bundistes et anarchistes ne serait pas mort.e.s déporté.e.s. Ils auraient fait vivre la gauche et la gauche ne serait pas antisémite. Aucun juif ne serait de droite.
La France aurait des frontières molles. Il y aurait des émissions de télévision en ladino, en yiddish et en judéo-arabe. Les allemands n’auraient ni culpabilité ni cette drôle d’obsession anale pour la maîtrise de la dette. L’évasion fiscale ne s’élèverait pas à des centaines de milliards de dollars. Elon Musk aurait bien vécu sa calvitie et écrirait des livres à succès sur la méditation. Les synagogues ne seraient pas transphobes et hétéronormées. La culture populaire déborderait d’humour juif.

Sur le chemin de la Schul un petit Shemen aurait chanté « sontag bulbes, montak bulbes ». Un minikeum aurait porté la kippa. Une totally spies aurait porté les tzitzit. Shemen serait allé en robe à fleurs à l’école primaire. A l’âge d’aimer au lieu de se faire harceler Shemen aurait embrassé son premier amoureux. Leurs paumes juives se seraient touchées. Leurs papillotes se seraient mélangées. Les hommes pourraient pleurer. L’insulte « enculé » n’existerait pas — on se traiterait d’ « actionnaire ». Dans les transports en commun certains hommes s’assiéraient sur les genoux de certaines femmes. Shemen aurait découvert la pornographie en yiddish.

Le Hamas n’aurait pas écrit dans sa charte de 1988 : « L’heure ne viendra pas avant que (…) les pierres et les arbres eussent dit : « Musulman, serviteur de Dieu ! Un Juif se cache derrière moi, viens et tue-le ». Le Hamas n’aurait pas existé. Je ne me serais pas fait violer à l’âge de quinze ans. Des femmes et des hommes et des enfants ne se seraient pas fait violer dans les kibboutzim, les camps de concentration ni dans leurs caches. Je ne me serais pas forcé et fait forcer à l’usure ou par la ruse à tant de sexe violent. Mon ami n’aurait pas vécu d’inceste et ne se serait pas pendu. Nous aurions fêté les dix prochains Yom Kippour ensemble.



Le viol serait audible. Le viol serait dicible. Le viol n’existerait pas. L’extrême-droite israélienne n’existerait pas. Les massacres de Palestiniens n’auraient pas eu lieu. La Nakba n’aurait pas eu lieu. Un autre Israel aurait existé. Une autre Palestine aurait existé. L’extrême-droite israélienne ne se serait rendue coupable d’aucun crime contre l’humanité, elle n’aurait bombardé aucune école. Il n’y aurait pas d’otages.

Les communautés juives d’Egypte, de Chine, d’Irak, d’Inde, du Yemen, du Maroc, de Tunisie, d’Algérie, de Pologne, de Russie ou d’Ukraine auraient prospéré. On aurait pas eu à importer des juifs d’URSS en Allemagne dans les années 1990 pour sauver l’espèce en voie d’extinction. Il n’y aurait pas de fascination pour le mal. On citerait mieux de tête trois auteurs juifs que trois noms de camps d’extermination. Les plus beaux mannequins auraient un gros nez. Les guerres menées par les USA à la suite des attentats du 11/09 n’auraient pas entraîné 940 000 morts directes et 3,6 millions de morts indirectes. Le ratio du patrimoine national net par le revenu national net de la France ne serait pas passé de 260 % en 1946 à 688 % en 2020.

La destruction des juifs n’aurait pas été muséifiée. La culture juive ne servirait pas d’ornement aux musées dirigés par la bourgeoisie culturelle postchrétienne qui vole la vie pour la couler dans le formol d’une salle d’exposition. Monopolisant la propriété des moyens de production de la mémoire comme leurs grands-parents ont pris les appartements, les œuvres d’arts et les entreprises. Le Petit Palais n’exposerait pas de street art, les banques ne vendraient pas de cartes bancaires aux couleurs du drapeau LGBT. Il y a beaucoup de juifs dans la culture. Il y a surtout beaucoup de postchrétiens dans la culture.

Mes frères et sœurs ne seraient pas épinglés comme des insectes sur une planche d’entomologiste dans un Denkmal für die ermordeten Juden Europas. La vie juive resterait vie et non spectacle ; elle ne ferait pas l’objet d’une « politique de mémoire » ou de « dispositifs de médiation culturelle ». Elle serait vécue par la multitude, elle serait le cœur battant des foules.

Texte écrit le 24 août 2024.

Perles du collier, dans l’ordre :

1. Masque funéraire, connu sous le nom de « masque d’Agamemnon ». Or massif, trouvé dans la Tombe V du site de Mycènes par Heinrich Schliemann en 1876, daté du XVIe siècle av. J.-C. Conservé au Musée national archéologique d’Athènes. Licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported, via Wikimedia Commons.
2. Vision after the Sermon (1888). Oil on canvas, 72.2 × 91 cm (28.4 × 35.8 in). Scottish National Gallery, Edinburgh. Domaine public, via Wikimedia Commons.
3. Albrecht Dürer, Young Hare (1502). Albertina Museum, Vienna. Domaine public, via Wikimedia Commons.
4. Faune Barberini, Glyphothèque de Munich. © José Luiz Bernardes Ribeiro, licence Creative Commons BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.
5. Giorgio de Chirico, L’Énigme de l’heure, reproduit dans Cahiers d’art : bulletin mensuel d’actualité artistique, 1950, Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, FOL-V-5953, consultable en ligne à https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4226253h
6. Medusa (c. 1597). Oil on canvas mounted on wood, rotella (tournament shield), 60 × 55 cm (24 × 22 in). Uffizi Gallery, Florence. Caravaggio, Domaine public, via Wikimedia Commons.
7. Roman fresco from Pompeii showing a maenad in silk dress, 1st century CE, Naples. National Archaeological Museum, Domaine public, via Wikimedia Commons.