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Après le 7-Octobre
Juive par la haine reçue
réflexions identitaires
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L’expression est militaire avant d’être formalisée en droit : « français par le sang versé ». Un soldat de la légion étrangère blessé au combat, n’ayant plus à prouver sa dévotion, ayant accompli son devoir envers son pays d’adoption et ayant ainsi mérité sa naturalisation. La marque ultime d’identité acquise par le sacrifice.
Peut-on être juive par la haine reçue ? Cela ne suffit probablement pas. Mais n’est-ce pas une composante essentielle de certaines identités juives contemporaines ? Vivre son identité, qu’elle soit ethnique, culturelle ou religieuse, non pas comme un choix ou un attribut positif mais comme la reconnaissance d’un danger extérieur. Malgré une enfance loin de toute judaïté, je savais que j’étais juive par un simple constat : si ILS revenaient au pouvoir, je ferais partie des cibles. Mon seul lien avec mon héritage ancestral était la connaissance que partager cette information avec le monde m’exposait à des dangers. Plus tard, un autre élément sera l’injonction si simple à détruire cet élément et s’assimiler, et le choix d’y résister ou non, variable au sein de mon arbre généalogique. La sécurité par la dissimulation est une illusion dans notre monde, et je préfère connaître mes ennemis.
Juive donc, une identité que je refuse de céder même si je l’ai longtemps vécue comme une imposition extérieure. Et c’est bien cette identité imposée de l’extérieur qui prime le plus souvent. Quand une campagne transphobe fut organisée contre moi dans la fachosphère, peu importait aux organisateurs que je n’avais jamais prétendu être une femme. Je portais des robes, j’étais donc automatiquement une perverse antiféministe et pédophile. L’élément crucial du crime de haine est qu’il est déterminé par l’identité perçue de la victime, sans considération de son autodéfinition. Quand mes adelphes de la communauté juive sépharade, largement majoritaire en France, sont victimes d’attaques, je ne pense pas que cela les rassure tant d’apprendre que l’auteur n’était pas antisémite mais islamophobe ou arabophobe. Le « passing », qu’il soit blanc, cisgenre ou hétéro, n’est pas un privilège. Il ne fait que remplacer un risque accru par une anxiété généralisée, empoisonnant la solidarité des communautés minorisées et pour faire naître le soupçon réservé aux traîtres.
Assignée garçon (mais handicapée donc pas vraiment), assignée juive, assignée (anti-)sioniste maintenant ? La question n’est pas évidente, quel que soit le milieu, à cause de l’ambiguïté du terme. Il n’y a pas un sionisme, il n’y a même pas vraiment des sionismes. Le mot a trop été malmené pour garder un sens. J’ai connu des sionistes pour qui cela voulait dire une solution qui permettrait aux deux peuples de vivre en paix et en sécurité dans la région (qu’elle soit à un état ou deux avec une liberté de circulation), sans exode massif ni pogrom. J’ai connu des antisionistes pour qui tout sioniste souhaite le génocide total de tous les palestiniens. J’ai connu des antisionistes pour qui le mot désignait une critique de l’impérialisme d’Israël mais pas de son existence (ma position pendant de nombreuses années). J’ai connu des antisionistes qui voulaient abolir Israël sans la moindre considération pour le devenir de ses citoyens actuels (y compris arabes et druzes), tous fautifs et complices de par leur nationalité, sans considération de leurs actions — « On ne peut être israélien innocemment », selon les mots de Houria Bouteldja.
Sans vocabulaire commun, point de discussion possible. Je fais aujourd’hui le choix de ne plus utiliser ce mot, qui cache trop et sert d’excuse à tous les excès et aux appels aux génocides réciproques. La question du soutien aux Palestiniennes et Palestiniens, elle ne fait aucun doute à mes yeux. Mais quand on arrive au vocabulaire, au « sioniste ou non », la caractérisation devient malsaine. Tout d’abord, elle écarte les Palestiniennes et Palestiniens de l’équation : on ne se bat plus pour leurs droits humains ou leur dignité, mais contre un projet juif. Cela autorise donc la subordination de leurs droits, le sacrifice de leurs intérêts sur l’autel de la lutte contre Israël. C’est peut-être pour cela que cette assignation se normalise. Il est devenu impossible pour mes adelphes juifves de ne pas se positionner : le refus de discuter du sujet — qui est, rappelons-le, traumatique pour beaucoup — est pris comme un soutien aux pires politiques de Netanyahu. Le refus de s’afficher comme antisioniste est perçu comme une trahison.
Une trahison qui n’a de sens que dans un monde binaire, d’oppresseurs et d’opprimés (peu importe l’assignation de chaque élément). Le silence est équivalent au soutien au mauvais camp, sans parler du fait de dénoncer les excès des « bons » — que l’on parle des innocents assassinés ou violés. Aucune binarité ne peut décrire ce conflit mais quitte à en choisir une, pourquoi pas celle de ceux qui cherchent une solution car leur vie en dépend, face à ceux qui visent la destruction d’un peuple ou de l’autre. Je saurais alors où placer une grande partie de la classe politique de la région (le Likud et le Hamas se renforçant mutuellement). Ayant lu leurs témoignages, je sais aussi où placer la majorité de mes adelphes, Palestiniens comme Israéliens. La triste question est plutôt : quid de mes camarades de lutte gauchistes en France ?
