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Après le 7-Octobre
Nous vivrons
Joann Sfar
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« L’ennemi, ce n’est pas le Palestinien ou l’Israélien, ou le musulman ou le juif. L’ennemi, c’est celui qui décide que les enfants ou les civils sont des cibles. On reste assis et on subit les massacres. Les assassins de tous les camps sont des alliés objectifs ».
Ainsi commence « Nous vivrons » de Joann Sfar, ce carnet intime où il rassemble depuis le 7-Octobre, jour du pogrom, ses pensées, ses angoisses, ses peurs sur ce que cela signifie d’être Juif aujourd’hui et demain.
Le titre se veut promesse de survie, un défi pour les Juifs dans ce monde où l’antisémitisme s’est à nouveau décomplexé. Il représente une allusion multiple à la Vie (« khaï » en hébreu), que l’on retrouve fréquemment dans les noms et expressions juives, des colliers Khaï aux toasts lekhaïm (« à la vie »), dans le cri de ralliement Am Israël Khaï (« le peuple d’Israël vit ») ou dans les prénoms (Haïm ou Chaïm veut dire « vivant/vif », et certaines théories font du nom de famille Vidal ou Vital une traduction marranique de Haïm). « Nous Vivrons » est aussi le nom du collectif dénigré, insulté et menacé pour avoir voulu attirer l’attention sur les violences sexuelles de masse commises sur des Israélien.ne.s le 7-Octobre et pendant la détention des otages.
« Nous vivrons » c’est plus de quatre cents pages de témoignages, de rencontres et de portraits post-7-Octobre, essentiellement en France et en Israël. On y retrouve plus que jamais le dessin compulsif et bavard de Sfar, l’un des plus prolifiques auteurs de bande dessinée contemporaine.
On y rencontre ainsi un médecin légiste qui décrit les horreurs qu’on a fait subir aux victimes du 7-Octobre, une mère de famille française qui craint que son enfant soit harcelé à l’école s’il porte son étoile de David, passant par les aïeux défunts de l’auteur qui se tourne vers eux quand il se sent perdu... Sfar en profite pour faire un travail minutieux de recontextualisation d’un conflit bien moins ancien qu’on ne le croit et tordre le cou à de nombreuses idées reçues. Comme il l’exprime à la sortie du livre : « certains s’imaginent que les Israéliens sont des Européens blancs arrivés au Proche-Orient en 1948 et pensent que les conflits entre les Arabes et les Juifs ont commencé à ce moment-là, à cause du sionisme. En réalité, 75% des Israéliens sont des juifs du Proche et Moyen-Orient. Plus d’un million d’entre eux ont été chassés des pays arabes, non pas au moment du sionisme, mais au moment de l’écroulement de l’Empire ottoman et de l’essor du nationalisme arabe. Il y a 2,5 millions d’Israéliens qui sont musulmans, dans l’armée israélienne il y a des Bédouins. Toutes ces réalités font la complexité du pays. » [1]
Joann Sfar raconte finalement une myriade de petites histoires qui, en s’enchaînant très vite, donnent un point de vue extrêmement touchant et humain aux évènements de l’Histoire. Il fait l’effort de corriger les inexactitudes dans le discours des personnes dont il rapporte les paroles. Aucune vision ne pouvant être objective (surtout au Moyen-Orient), Sfar préfère faire preuve d’autant de bonne foi que possible. Il se représente d’ailleurs très souvent en train de pleurer à l’écoute des témoignages qu’il recueille. Il accorde beaucoup d’importance à l’écoute des points de vue de chacun et chacune. Par exemple, quand un ami israélien prétend que les arabes qui prennent leur thé en terrasse à côté d’eux à Tel Aviv ont l’air heureux, Sfar rétorque que si c’est bien le cas, il aimerait l’entendre de leur bouche. Parfois reconnaissables, ses personnages peuvent aussi être condensés en un seul pour plus de clarté. Il est d’ailleurs remarquable que l’auteur ne semble jamais avoir besoin de se répéter.
Cela en fait une œuvre très dense et parfois difficile à suivre tant les rencontres et les anecdotes s’enchaînent à un rythme effréné. Le présent et le passé s’entremêlent et peignent une situation complexe et tragique.
Si la vitesse d’exécution de ce carnet est remarquable (plus de 400 pages illustrées et écrites à la main en un peu moins de six mois) et présente l’avantage de présenter une réaction « à chaud », elle fait souffrir les informations présentées d’un certain manque de recul. Par exemple, l’article du New York Times décrivant les violences sexuelles qu’ont subies les femmes et les jeunes filles lors du pogrom a aujourd’hui largement été remis en question. Bien sûr, au moment de la sortie du carnet, le brouillard de guerre n’a pas permis à Sfar de remettre en question les informations présentées, qui semblaient provenir de sources fiables. L’ouvrage est donc à remettre dans le contexte de sa date de sortie et pourrait être amené à changer de pertinence. En témoignent les « batailles de commentaires » sur les comptes de réseaux sociaux de Joann Sfar à chaque publication d’un extrait. S’il répond d’abord à un besoin de savoir et comprendre le 7-Octobre, l’album est aussi devenu un moyen d’expliquer l’isolement social et politique croissant des français juifs favorables à une solution à deux États.
« Nous vivrons » est donc une lecture émouvante, souvent éprouvante mais nécessaire. Sfar nous montre que malgré les horreurs qui poussent de plus en plus de gens à l’extrémisme, il est encore possible d’être humaniste.
Notes
[1] interview de Joann Sfar : https://www.tdg.ch/joann-sfar-labsence-de-debat-me-terrifie-955506698921
