Accueil > Les rubriques > Appareil > Société > N’y a-t-il aucune alternative ?
Après le 7-Octobre
N’y a-t-il aucune alternative ?
7-Octobre
,
Les historiens apprécient parfois les exercices uchroniques pour interroger les chaînes causales du raisonnement historique. En société, elle peut correspondre à un besoin plus urgent, celui de la soif d’alternatives. Or cette soif est de plus en plus forte, tant l’époque semble assécher l’optimisme.
Cette tentative uchronique propose des alternatives poétiques, au sens originel, à travers trois attitudes de rêverie : l’optimisme, le réalisme, le pessimisme.
Optimisme
Cela fait plusieurs jours que Zina ne dort que quelques heures par nuit. Elle se réveille tôt, vers 5 ou 6 heures du matin, et n’arrive pas à se rendormir. Elle cligne à peine des yeux en regardant fixement le plafond pendant un bon quart d’heure, essayant de saisir un souvenir de son rêve. Elle entend le ronflement sourd et régulier de ses parents qui dorment à côté.
Elle se glisse hors de la chambre et se dirige vers la cuisine. Elle attrape une orange et se fait un thé, et les emmène dehors. Elle voit la lisière du Néguev scintiller brièvement sous la lumière de l’aube. Au loin, à l’Ouest, elle voit le vert sombre des plantations et des palmeraies. Elle boit son thé en réfléchissant à sa journée à venir. Emprunter la voiture de son père (facile, c’est samedi, l’usine est fermée, il dormira encore quelques heures). Trouver un marché ouvert (donc un arabe plutôt qu’un juif), y prendre quelque chose de beau. Puis Khalil-Hevron, où elle la retrouvera.
Zina sourit en pensant à Sara. Elle se rappelle leur rencontre sur la plage à Tabarya. L’eau qui se transformait en miel doré en ruisselant sur sa peau. L’excitation quand elle lui avait proposé de faire la course dans le lac. La crampe simulée pour se faire enlacer et tirer sur la berge. Son rire et son accent irakien. L’enlacement spontané de leurs mains...
Sara était venue étudier le yiddish et l’hébreu à l’Université Hébraïque de Qods-Yerushaliyim, et venait de rentrer en deuxième année. Zina comprenait à peu près l’hébreu, qui lui paraissait plus facile à parler qu’à écrire. Le yiddish par contre, c’était au-dessus de ses forces. Tant mieux pour les vieux qui vivaient plutôt sur la côte, au Nord, ils pouvaient continuer à jouer aux échecs en se disputant entre Russes et yekkes putzes. Sara elle-même se moquait d’eux et de leur cuisine qui était, parait-il, affreuse.
À Birasba, Zina passe au marché arabe et se décide pour un beau bouquet de fleurs rouges. Elle se dit qu’elle peut peut-être proposer à Sara de passer l’après-midi à Ein Gedi s’il n’y a pas trop de touristes. Sera-t-elle encore vissée à son bouquin ? Elle est si belle quand elle se concentre en fronçant les sourcils ou quand elle s’oublie pendant des heures à lui résumer Buber, Levinas, Benjamin, Zweig… Sans cesser d’y penser, Zina sourit. Elle se demande si c’est donc ça être amoureuse.
En 1935, le gouvernement français mobilise partiellement l’armée française pour entrer en Allemagne et faire appliquer le Traité de Versailles. Le chancelier Hitler ayant perdu son pari de remilitariser la Rhénanie, il est désavoué par l’armée et l’opinion publique et finit par quitter le pouvoir. La Seconde Guerre mondiale n’a pas lieu, pas plus que le génocide juif. L’antisémitisme européen ne disparaît pas, mais Israël n’est pas créé comme État-refuge pour les rescapés de la Shoah. Le Yishouv de Palestine mandataire évolue vers le foyer culturel à la fois juif et judéo-arabe dont rêvait Martin Buber. Le mandat britannique de Palestine est réuni à celui de Transjordanie dans les années 1950, sous une monarchie constitutionnelle garantissant les droits des minorités et la neutralité de l’État. Les juifs ne sont pas chassés des pays arabes et le nationalisme panarabe militariste ne balaie pas le Moyen-Orient au nom de la lutte contre l’ennemi sioniste. Ce Royaume du Jourdain n’est pas un pays sans problème, ni un pays proprement juif, mais il est en paix.
Réalisme
Des centaines de jeunes se répandent dans les rues. Leur pas résonne sur les pavés de Jérusalem. De leurs rangs constellés de jaune vif montent des clameurs. Des volutes de fumée montent et des explosions crépitent. Dans l’air retentit la mélodie de By The Rivers of Babylon accompagnée au tambour. Les ultras du Maccabi Tel-Aviv sont venus par centaines pour la finale de la Coupe des Deux Peuples.
En approchant du Stade de la Paix, ils voient au loin les bannières rouges et bleus du Hillal al-Quds et redoublent d’ardeur. La police anti-émeute bondit pour s’interposer dans un feu croisé de jets de bouteilles et de pierres. Des lacrymos éclatent et repoussent les ultras dans les ruelles adjacentes. Ceux-ci mettent un bon quart d’heure à se rassembler. Les chants reprennent, dans une cacophonie grandissante. Tout le monde finit par se diriger vers son entrée du stade. Construit à la frontière entre les capitales israélienne et palestinienne, le stade dispose bien sûr d’entrées séparées et de barrières dans les tribunes pour empêcher tout franchissement de frontière.
Le stade se remplit rapidement, les virages noyés dans les fumigènes. Le vent permet de découvrir les tifos géants déployés. Coté Hillal, Yasser Arafat avec le maillot bleu des Champions de Palestine en titre. Coté Maccabi, c’est Zohan [1] en version Super-Saiyen faisant un kaméhaméha. On entend à peine l’hymne de la coupe et ses paroles consensuelles en arabe et hébreu. Le match commence. Comme il est d’usage, les ultras regardent à peine le match. Le Hillal domine le premier quart d’heure avant qu’un ballon perdu ne donne un frisson à la tribune palestinienne. Rien de concluant cependant, et le match se poursuit. Cinq cartons jaunes sont donnés avant la 40e minute, un score plutôt faible par rapport à l’historique de ce match annuel si particulier. À la 44e minute, une tête sur corner met le Maccabi devant.
À la fin de la pause, les sifflets des deux cotés accompagnent le retour des équipes. Hillal égalise et le match s’emballe, finissant à 2-2 dans le temps réglementaire. La prolongation est étouffante, avec un but litigieux du Maccabi à la 114e. Devant le temps anormalement long de vérification, les ultras commencent à jeter des verres au-dessus des barrières, puis à les escalader. Les stadiers débordés ne peuvent empêcher l’envahissement de la pelouse et l’interruption du match. Les joueurs quittent précipitamment la pelouse pendant que des bagarres entre supporters éclatent sur le terrain. La police intervient avec retard, empêtrée dans le statut particulier de la pelouse. Une bonne dizaine de jeunes finissent à l’hôpital dans ce qui est le rendez-vous le plus chaotique de la saison.
En 1995, le fanatique Ygal Amir tire sur Yitzhak Rabin et Shimon Peres au cours d’un meeting électoral. Survivant à la tentative d’assassinat, le Premier ministre profite du prétexte pour procéder à des arrestations massives de militants de la droite extrême pour terrorisme. Quelques semaines plus tard, les travaillistes remportent une large majorité aux élections tandis que Netanyahou quitte la vie politique et retourne vivre aux États-Unis. Les Accords d’Oslo permettent une baisse continue de la violence politique et, après deux autres accords, Israël reconnaît la République de Palestine. Marquée par la méfiance et la rancœur, la paix s’installe. La Coupe des Deux Peuples et son Stade de la Paix représentent une occasion régulière de débordements, mais sans commune mesure avec la guerre.
Pessimisme
Ça doit faire 6 jours que je n’ai pas dormi ou enlevé mes chaussures. On sent tous la merde, la pisse et la sueur. Les cycles d’adrénaline aident à éponger la migraine de la soif et du bruit. On tressaillit pour des bruits ou des reflets du coin de l’œil. On peut mourir à tout instant mais dans cet état ça pourrait être un soulagement. Paraît qu’au siècle dernier, en Europe, il y avait toute une veine littéraire sur la découverte de sa basse animalité chez les poètes partis à la guerre. Pas nous. On est des gens mais pas des humains.
Nous, on a appris très vite que la paix et la sécurité sont de fragiles tentes édifiées au-dessus d’enfants pour qu’ils puissent grandir. Vers 6-7 ans, on leur explique qui est notre Dieu, à qui est notre pays et qui sont nos ennemis. Vers 15-20 ans, on prend les armes. Certains ne rêvent que de ça, d’autres tremblent mais personne ne peut se défiler. Les autres ne comprendraient pas. Sans eux, sans les voisins, sans les copains, sans la famille, tu n’es pas une personne.
En face, on sait qu’ils sont comme nous, qu’ils sont aussi persuadés que nous que leur cause est juste, que Dieu est de leur côté. C’est pour ça qu’ils veulent nous tuer. C’est pour ça qu’on doit les tuer. Avant de me faire la morale laissez-moi me laver, manger de la vraie bouffe, savoir mes proches à l’abri, ma maison en sécurité. Là je pourrai peut-être avoir vaguement honte. Et encore.
En mars 1975, le populaire et militant Roi Fayçal ben Abdelaziz d’Arabie Saoudite est victime d’une tentative d’assassinat par un de ses neveux. Y voyant un complot baathiste, il soutient de plus en plus ouvertement les Frères Musulmans, qui prennent le pouvoir en Égypte et en Syrie quelques années plus tard. En y ajoutant l’Iran, où le Shah est renversé en 1982 par les Moudjahidines du peuple, la région est dès les années 1980 dominée par l’islam politique financé depuis la péninsule. Les Saoudiens y voient le moyen de déstabiliser profondément l’URSS, dont l’intervention aux côtés des communistes afghans se solde par un cuisant échec. Le Bloc de l’Est s’effondre en 1987, miné par la double contestation des libéraux d’Europe de l’Est et des islamistes du Caucase et d’Asie Centrale. Les nombreux mouvements armés par Washington et Riyad échappent à leur contrôle et la situation dégénère en une guerre civile transnationale de l’Algérie à l’Iran. Le 7 octobre 2002, la guerre dure toujours et semble ne jamais devoir s’arrêter. Tous grandissent dans son ombre.
Notes
[1] Agent surhumain du Mossad dans le film You dont mess with the Zohan, de Dennis Dugan, 2008.



