lundi 31 décembre 2018

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Derrière la vitre

, Laëtitia Bischoff

Et si nous regardions les œuvres comme on admire et analyse un monde lointain, derrière un télescope, derrière une vitre.

Dans les circonstances scientifiques comme dans certains contextes artistiques, c’est derrière du verre qu’un monde, aux dimensions et conditions hors de nous, se dévoile image. Notre corps n’est pas très proche de cette vitre, on prend du recul, le télescope est long, quelques mètres parfois. Une vitre, comme un tremplin vers notre sujet. Cette capsule de verre nous fait naviguer jusqu’à un autre espace-temps. Enfin soyons précis, le temps n’est pas une variable importante, je l’ai appris avec Carlo Rovelli dans son livre L’ordre du temps. La notion de présent est sans fondement quand on envisage tous les fonds de l’univers. L’œuvre en est un à l’image de n’importe quelle aire de galaxie.

Me voici face aux encres de Pascale Parrein, je prends mes tripes et les connecte à l’œil, j’oublie toute connexion temporelle et je me lance dans cet écrit.

Pascale Parrein – Intimité 13 – Encre et fusain – 2017

Pour Pascale Parrein

Comme un passage
à vide
à blanc
au singulier
 
la figure se déchausse
du clair de la feuille
et l’humecte tout de même
de la vibration de sa présence
 
elle semble beaucoup plus cardiaque
que cérébrale
et ses poumons
non loin du cœur
s’activent à plein régime.

« Le temps n’est pas unique : il y a une durée différente pour chaque trajectoire […] le temps n’est pas orienté : la différence entre le passé et le présent n’existe pas dans les équations élémentaires du monde. » C.Rovelli - 110

L’œuvre est une rupture sensorielle.

On peut alors se prendre au jeu de l’astrophysicien, choisir la posture intellectuelle de quelqu’un pour qui le temps n’a pas de sens, choisir le prisme d’interprétation, les chaussures d’un qui ne connaît pas le temps. On regarde une œuvre comme un signe d’un monde lointain avec une force de découverte neuve. On regarde une œuvre et l’on voit un bout du bouillon entropique, un espace d’échange de chaleur. Cette idée du temps linéaire que l’on colle si naturellement à nos phrases, à nos pensées, n’est qu’une conséquence de notre vision floutée, de notre vision vécue sans appréhension quantique. Nous sommes des évènements et les œuvres aussi.

« Le monde n’est pas un ensemble de choses, c’est un ensemble d’évènements. […] Le monde est fait de réseaux de baisers, pas de pierres […] À tout bien considérer, même les « choses » qui nous semblent les plus « choses » ne sont en fait que de longs événements. » C.Rovelli - 117

Stockage, exposition de Luzia Simons pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire, 2009 © Stéphane Franzese

Dans l’atelier de Luzia Simons
 
Dans un monde
sous verre
l’assaut des plantes
devient un réseau de rues
pour les sens et pour l’œil
 
avec leurs feuilles
les plantes jouent pour une place
devant le miroir, devant la glace
qui nous sépare d’elles
 
Elles expirent tant et tant
puis s’effeuillent
se cambrent à tout va
 
Elles offrent
des données montagneuses,
des chambres, des chemins
 
Les tulipes sont en plein jeu politique
elles convoquent des rouges à lèvres,
et des face à face, des placements
et des promesses
 
Elles ont aussi inspiré l’air
l’ont gardé pour elles
 
Au fond de quelque poumon
elles s’impliquent dans leur rôle
sur scène et en joue

Stockage, exposition de Luzia Simons pour le Domaine de Chaumont-sur-Loire, 2009 © Stéphane Franzese

L’image du bout du télescope, n’est rien, ne s’interprète sans l’œil qui est partie la chercher. Devant l’œuvre c’est idem, on explique en se connaissant soi-même , on est son propre point de départ. On comprend par les sens, en ajournant les durées et les vitesses pour ne garder que l’angle de vue. Rovelli m’a dit que le temps était thermique, que le monde tournait grâce au déplacement de la chaleur. Alors j’ausculte ce que l’on perd de soi à l’image et détermine ce qui a été ajouté.

Notes :
Carlo ROVELLI, « L’ordre du temps », Flammarion, 2017, traduction française 2018.

© L.Simons, Fabian & Claude Walter Galerie, Zürich.