mercredi 28 novembre 2018

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Berlin par le vide

, Laëtitia Bischoff

Lors d’un séjour à Berlin, j’ai fait l’expérience de ce qui vide le corps, de ce qui le renverse, de ce qui le lave et le relève.

Dans la Berlinische Galerie à Berlin, devant une œuvre de Naum Gabo, je me demande qu’est-ce que l’humain peut bien faire après avoir bâti le constructivisme, après avoir octroyé aux matières, au vide, au temps une telle place dans des sculptures qui leur sont dévouées ? Quelques salles plus loin, je suis devant une peinture, le Ministry of War de KH Hödicke, et à côté d’elle, une autre peinture, l’homme de Marwan. La tête de l’homme de Marwan est une bulle et les piliers du ministère sont coupés de noir. L’aire de vie de Naum Gabo n’est plus ici. La peinture a refait surface. Le néant bête couvre la terre. La peinture donne face à l’impuissance. Rien ne traîne vers le haut. Pas de feu, même l’air s’en trouve perdue. Depuis le Ministère de la guerre peint, on imagine la terre qui suffoque, qui s’assèche. Elle murmure en ondes plates sans réseau, un peu sourde. Chaque miette de terre se place en prévision du jour où elle sera soulevée, secouée. La terre se place pour ré-atterrir en lieu sûr, pour ne presque pas bouger malgré la prévision de secousses. Chaque miette jonche ainsi prêtant à ses paupières propres un sommeil de pacotille, espérant que son repli sera un salut, une douche régénérante. L’homme de Marwan, dans le tableau d’à côté, est comme cette miette mais avec par-dessus tout, une absence de volonté. Et le front tombe, se bosse, l’oreille dégringole si basse. Les yeux ne prennent pas les mêmes chemins. D’ailleurs ces morceaux de visages ne savent pas ce qui était et ce qui sera. Ils prennent le gris pour un moule éternel.

Le Ministère de la guerre, coincé dans des gris lui aussi, s’appuie sur l’eau, s’entasse de ciel, couche sans soleil à l’est comme à l’ouest.

On construit le château de sable, l’enfant l’anéantit, on construit la chaussure, elle se détruit en marchant. J’ai laissé mes trippen dans une boîte, leur couture arrière éventrée et leurs sabots rabotés en sortant de la Berlinische Galerie. Cette paire de chaussures s’est laissé remplacer par des Doc et la cheville s’est resserrée, s’est tendue droite et élevée. Il y avait à l’intérieur de mes pieds un malaise et une portée tout à la fois. Un carrefour de gêne sous la plante de chacun d’eux. Les orteils pressaient pour un secours, réclamaient une ressource hors de cette coque.

Puis je me rends au Jüdische Museum. Conçu par Daniel Libeskind, ce musée fait à la fois vide et sens par ses travées en sous-sol. Le malaise et l’avancée vont main dans la main. Et les murs et les matériaux, à nulle autre exposition ne se distinguent. Rien que des angles et des lignes vers de petites portes de secours. Une calamité que ces trois tours de vide de 24 mètres de hauteur. Du béton en une cage. D’autres visiteurs y sont mes co-enfermés. Je ne les regarde plus bien droit. Les distances interpersonnelles se travaillent tout de suite. Une équation prend forme dans ces cinq minutes qui suivent l’entrée des visiteurs dans la tour. La tour de vide évidée, le « voided void » comme le nomme l’architecte des lieux. Le son des rues s’y fait intérieur. Quant au silence, il est là sans cité. Mes co-enfermés et moi-même le créons et il s’évapore directement on ne sait-où. Comment lui donner vie, il est mort-né à chaque seconde. Alors j’ai couru m’exiler dans le jardin des exils, toujours au fond d’une travée du Jüdishe Museum. Les escaliers de ceux qui survivent et perdurent (une des pointes de l’architecture globale du musée) étant fermés au public pour le moment. Dans le jardin de l’exil, la contrainte donnée aux pieds et celle offerte aux yeux saucissonnent le corps entier. Des piliers si grands, si proches les uns des autres, élevés sur un sol de travers, me forcent à leur ressembler. La sortie de ce jardin, n’est ni à gauche ni à droite, pas même à rechercher dans les diagonales, ou en s’essayant à la déambulation en courbe, le but est en l’air : des oliviers poussent en cime des blocs de béton. Improbable. Ils grandissent alors même qu’en bas du jardin des exils, nos corps fondent, s’épuisent l’un après l’autre avant de disparaître. Le brillant architecte Daniel Libeskind a fait de l’orientation du visiteur, un puzzle pour l’histoire et la géographie mondiale. Son œuvre est tout entière dévouée à faire ressentir une torsion unique aux cerveaux nés post-Shoah. Et je suis saoule de m’être oubliée à moi-même.

Je sors du sous-sol. Je vais chercher un nouveau billet, toujours au sein du Jüdische Museum. Cette fois-ci, à l’autre extrémité de ce musée, je me laisse embarquée dans un pavillon de toutes couleurs. C’est James Turrell qui est ici le nouvel architecte. Dans son installation, le précipice est signalé avant l’entrée. Je décide de ne pas prêter attention à cette fosse, je ne m’en approche pas pour m’y mesurer, il y avait pour moi bien assez d’écueils verticaux au sous-sol du Jüdische. Ce précipice-là courbe les couleurs, pour qu’elles m’absorbent les unes après les autres sans à-coups. Et chaque monceau que j’avais laissé en bas sous-terre, dans ces travées, reprend consistance, chaque bribe retrouve son bagage à main et sa force aussi. Du sous-sol du Jüdische jusqu’à la pièce de James Turrell, je me défais puis me nettoie.

Un autre jour, je repars pour une nouvelle plongée. Cette fois-ci j’irais dans un bunker, rendre visite à la Feuerle Collection. Je ne vous conterai pas cette visite, qui se veut une expérience sans prévision. La noirceur du lieu, ne peut se jauger en amont de la visite, elle est sans dimension. Appréhender l’échelle d’un bunker, d’un de ses niveaux ou d’une de ses salles depuis l’intérieur même semble complètement vain, nos sens ne sont pas équipés pour un tel exercice. Nos pas sont tous petits. Les œuvres historiques de la collection Feuerle, disposées dans un tel espace, sont des bouffées de spiritualité. Et je me revois aller de l’une à l’autre, naviguant comme en apnée entre chacune d’elle. Je me presse aussi contre cette vitre depuis laquelle et sans que l’on puisse s’en approcher, une partie du bunker baigne dans l’eau. La surface en est on-ne-peut-plus placide, sa couleur est indéchiffrable ou impossible, le ciel ne semble jamais pouvoir venir converser avec elle. L’eau reste souterraine malgré l’air, celle qui descend le long des fentes orthonormées du bâtiment. Plus loin, les photogrammes d’Adam Fuss m’apparaissent aussi sonores qu’un orgue. J’en ai déjà trop dit, allez-y, dans cette exposition presque secrète.

The Feuerle Collection. Photograph by Friederike von Rauc

Au fond d’un bunker, une athée est prête à croire, ses sens ne font aucun distinguo entre le cerveau, la main, le cœur ou les poumons. Les sphères intérieures d’un être font bloc commun, elles s’abreuvent des bienfaits d’une nappe d’eau sur son psychisme. Lors de cette visite chaque atome de peau se souvient d’une œuvre comme d’une étoile. Les éléments salvateurs de l’exposition se gouttent par petites touches constellées. A la Feuerle Collection la scénographie aussi est irréprochable, dévouée et impériale.

Berlin se fait à vélo. Pédalant, je tirais mes os, ma graisse et mes chaussures trop lourdes pour les rues de Berlin où je me perdais tant et tant que la rage faisait poindre des larmes fœtales aux coins des yeux. J’ai mis pied à terre pour le monument aux morts de la Shoah. Et je n’y ai vu que quelques silhouettes. Là encore la chorégraphie de pierre est maîtresse sadique, elle fait disparaitre les êtres. Ma conscience lutte pour essayer de réfléchir. Pourtant, comme tous les autres touristes, je glisse dans le monument, j’y fais oublier ma présence. Aussi, après plusieurs minutes, je tourne le dos au monument dédié à la Shoah, je traverse la rue, m’engouffre en pédalées joyeuses dans le Tiergarten. Je pars sourire aux arbres.

Adam Fuss – From the series My ghost – 2001