mercredi 26 septembre 2018

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Comment j’ai appris à me tenir droit

KTA Éditions, Paris, 2018 Diffusion et distribution Les presses du réel

, Ruby Christian et Christian Globensky

Le texte n’a pas l’apparence d’une narration personnelle. Effectivement, il ne dresse pas d’abord la scène attendue sur laquelle un artiste montrerait comment il a procédé à sa propre mobilisation. Il semble entièrement tourné vers un lecteur qu’un auteur voudrait bien conduire – comme « entraîneur » et « passeur » — à s’affranchir de toute contrainte ou condition afin qu’il devienne lui aussi l’artiste qu’il se donne pour mission d’être.

Le manuel d’un « devenir artiste » ?

Et pourtant, à y regarder de près, la scène esquissée tourne bien autour d’un « je-artiste » qui se pose en grand répondant de consignes – sacrifices, entêtements, abnégations – qui lui auraient été utiles pour se libérer de la morale codée par le ressentiment, la moraline, selon le terme de Friedrich Nietzsche, laquelle soutiendrait en définitive une vie « médiocre » et « vulgaire ». L’artiste aurait accédé à une vie esthétique, à un devenir « créatif » susceptible d’aller « au-delà des capacités du commun des mortels ». Il serait devenu un artiste du futur, celui dont l’œuvre est lui-même. À charge pour lui de se déployer et s’offrir à l’humanité en modèle, expliquant alors aux autres par où commencer.

Ce décalage des plans, au sein de cet ouvrage, souligne surtout ceci : c’est plutôt à partir d’un cri que Christian Globensky déploie son projet d’œuvrer à une « vie esthétique généreuse », de travailler à se rendre artiste, en faisant de soi et de sa vie une œuvre d’art à partir d’une liste d’exercices à soi imposés. Un cri qui, cependant, ne fait pas signe du tout du côté du « connais-toi toi-même » socratique, lequel est plutôt condamné parce qu’il se fondrait par trop, en particulier de nos jours, dans les voies aliénées du bien-être de soi, ou du bien-être esthétique qui fige chacun dans sa médiocrité. C’est un cri qui sollicite la reconnaissance de la mutation de soi accomplie.

C’est, de surcroît, un cri qui se pense dans les mots de l’illumination de Friedrich Nietzsche, « réécrite » pour soi-même et les autres. Une illumination réinterprétée en termes d’extinction du ressentiment de celui qui n’est pas encore reconnu comme tel, dans sa différence recherchée d’avec la « masse ».
Ce cri – appel à la reconnaissance, volonté de surmonter les crises que provoque la somatisation des indifférences – suppose l’articulation de trois dynamiques spécifiques.

Comment j’ai appris, Lecture-performée, 40mn, CAC La Traverse, Alfortville, 2017. Photo : ©André Griffe.

D’une part, assurée par Nietzsche, la mort de Dieu et des absolus, et la nécessité de surmonter la mauvaise conscience provoquée, en l’humanité dressée pour l’exprimer, par cette rayure ;

D’autre part, envisagée du lieu même des utopies, l’approche d’un autre monde possible dans lequel nul n’aurait plus besoin d’être soumis à des assignations ;

Enfin, appariée à l’aune antique, le projet de rédiger un manuel pour soi et les autres, destiné à promouvoir l’inscription dans les corps d’une mise en valeur permettant de se présenter aux autres sous son « jour idéal ».

Ces trois dynamiques en vérité n’en font qu’une : celle d’une conception de l’artiste œuvre de soi, faisant don de sa métamorphose à un public sollicité.
L’astreinte à laquelle Christian Globensky se plie pour s’extraire de l’incarnation des contraintes du milieu social, esthétique et artistique impose toutefois une question toujours à l’horizon de la lecture de ses ouvrages : est-ce que la lecture de Nietzsche permet d’interroger, d’encourager, de soutenir la construction d’un moi-artiste, sans imposer à la place des assignations habituelles un petit ego comme juge absolu de toutes choses ? Sans doute.

Pour que Nietzsche s’insère dans les réflexions et démarches de celui qui veut édifier soi-même les limites de son univers, il faut, en effet, que ce moment coïncide avec la construction d’un langage propre, lequel ne peut consister seulement en une imitation ou une répétition. En un mot, cette référence n’a de consistance que si, au cours du parcours, sa trace, nécessaire pour faire levier, disparaît, sans pour autant que l’artiste reste toujours et encore, définitivement et désespérément, « moi ». Nombre de citations de philosophes, au détour d’une lecture rencontrée, servent de nos jours de point d’appui à des aventures artistiques. C’est, bien sûr, que nous pensons toujours sur des ruines. Mais c’est aussi que la phrase philosophique est disponible pour servir d’autres pensées. L’important est ce qu’elle permet d’engendrer, pour peu que le résultat alimente un autre domaine, d’autres pratiques.

Postface de Christian Ruby, Philosophe

I am pefect, gommes orange, marquage blanc, 2000 ex. KTA Studio diffusion, 2015.

Extrait :

« L’Urgence de chaque instant » page 49.

Il s’agit parfois d’une idée pour que tout bascule. Pour que d’un abîme, d’une béance sans mot, surgisse un « abysse de lumière ». En aucun cas un dédale d’images, mais un labyrinthe sonore, pure musique transmise de bouche à oreille. Une affirmation dédoublée, un Oui illimité à la vie qui se dérobera pourtant presque instantanément en retombant dans le gouffre de la banalité. Retenant son souffle, on presse cette question : pourrais-je un jour recomposer l’écho de cette mélodie céleste — ombre du nirvana, dirait un bouddhiste ? Dans ce genre de situation, il n’y a qu’une seule alternative, c’est de vous dire : « L’Urgence, c’est maintenant ! »

K21 (the stairs) Dusseldorf, c-print, 60x80cm, 2015.

Soyez réaliste : personne ne fera un entrainement physique à votre place ! Et rappelez-vous comme il vous a été facile d’invoquer toutes les excuses imaginables pour ne pas avoir le temps de faire ces exercices. Rappelez-vous aussi comme il vous a été douloureux de constater à quel point vous étiez — vous êtes toujours — en mauvais état. À qui la faute ? La réponse est sans appel et il en va ainsi de toutes les composantes de votre vie. « L’Urgence » d’ailleurs, se présente dans toutes les actions qui forment votre quotidien, aussi banales soient-elles — c’est la signification profonde de cette maxime indienne : « vivre l’instant présent ». N’attendez donc pas la mission idéale proposée par un mécène non moins idéal — ou contentez-vous simplement de jouer au loto… Parce qu’on ne sait jamais vraiment d’où sortira l’occasion de faire ses preuves — cette fameuse « chance de sa vie » ! — il faut considérer toutes tâches à accomplir comme une mise en relief de votre créativité.

Slow clock », 30cm, exemplaire unique, KTA Studio, Paris, 2018.

À ce stade, certains d’entre vous persisteront à dire : « Je me débrouille très bien comme je suis ; j’ai un moral d’acier, je ne vais pas en plus soulever de la fonte, etc. » Mais la vérité c’est qu’il n’y a jamais de répit pour les braves. Plus insidieux encore, le mot du psychanalyste Carl Gustave Jung : « Amenez-moi un homme sain d’esprit et je vous le guérirai. » Ou encore le Bouddha, qui, des deux types de maladies physiques et mentales, disait que si certains ont la chance d’être exempts durant toute leur vie d’affections biologiques, personne ne sera un seul instant exempt d’afflictions de l’esprit — sauf ceux qui auront atteint le nirvana, c’est-à-dire — et littéralement — « l’extinction » de toutes souillures mentales. Sept jours et sept nuits durant, Siddhârta (« qui parfait tous les buts ») jeûna et médita la souffrance du monde sous un arbre et devint le Bouddha, un Tathâgata (« celui qui est parvenu au Oui »), parvenu à l’assentiment total par la destruction non moins totale du ressentiment.

Signatures/discussions/performances 

à Bruxelles au WIELS le dimanche 21 octobre de 15h00 à 18h00
à Paris au Palais de Tokyo le mercredi 24 octobre de 18h30 à 21h00 
à Tours au CCCOD le samedi 3 novembre de 15h00 à 18h00
à Metz chez Modulab le jeudi 16 novembre de 18h30 à 21h00 
à Strasbourg au Syndicat Potentiel (date à venir)

Du même auteur :
L’être ImmédiaS, PUS, 1998
Zarathoustra/Bouddha, l’Harmattan, 2004
Comment j’ai appris à me tenir droit, KTA Éditions, 2014
Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche, éditions jannink, 2017
« Devenir Bouddha, éveillé, surhomme… au moyen de l’expérience esthétique, par le truchement de la création et de l’écriture, voilà ce que propose, pince-sans-rire et enthousiasme, ce petit livre inclassable, délicieux ! », Roger-Pol Droit, Le Monde des Livres.