lundi 25 février 2019

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L’Usage du don

, Christian Globensky

Dans cet d’article, paru dans le numéro 28 de la revue Figures de l’art*, Esthétique du don, Christian Globensky entend théoriser le don à l’aune de l’esthétique, et ce, tant du point de vue de celui qui offre que de celui qui reçoit, avec l’ambition de démontrer que l’acte de création dans son usage éthique et sociétal, est un don.

« Parmi mes œuvres, mon Zarathoustra occupe une place à part. En l’offrant à l’humanité, je lui ai fait le plus grandiose présent qu’elle n’ait jamais reçu. »
Ecce homo, Nietzsche

De toutes grandes créations émane cette mystérieuse impression que l’impossible a été surpassé. Scientifiques, sportifs et artistes accomplissent des prodiges qui semblent aller au-delà des capacités communes à l’ensemble des hommes et des femmes. On conviendra d’emblée que pour réussir l’impossible, il faut graduellement se fixer des buts qui a priori, semblent aller au-delà de nos propres capacités. Car après tout, comment des athlètes peuvent battre des records du monde — et devenir les meilleurs du monde ! — s’ils n’ont pas cette intime conviction ? Pensons dès à présent que pour faire don de sa personne, il faut se répéter inlassablement : « Chaque jour deviens celui que tu es [1] » — une devise que Nietzsche préférerait à cet oracle de Delphes sans relief ni saveur : « Connais-toi toi-même ». On en arrivera bien vite à la conclusion que cette maxime recèle du mystère, un certain goût de l’aventure propre aux créateurs de mondes nouveaux, car ne veut-elle pas dire que l’on ne sait jamais qui l’on sera demain ? Ou, pour le dire encore avec un peu plus de mordant, que l’on ne soupçonne pas le moins du monde qui l’on est ? Et qu’en définitive, il faut nous offrir à nous-mêmes ce que nous serons ?

Christian Globensky, Centre Pompidou (the reflexion) Paris, C-Print, 80x60cm, 2014

Ouvrons sans attendre cette réflexion par une idée miroir : il en va de sa relation à soi comme de celle que l’on entretient aux autres. Ce que nous aimons voir en nous, c’est la promesse d’un avenir à offrir, et de même, on appréciera chez les autres ceux qui nous aident à entrevoir ce lointain. Dans cette perspective, il ne saurait y avoir d’autres buts, d’autres causes, d’autres effets que dans la puissance du phénomène esthétique, de cette vie esthétique, qui éternellement, justifie l’éthique de nos vies. Les cadeaux que les innovateurs, ces sponsors de la générosité et autres grands créateurs offrent à l’humanité tiennent en grande partie dans l’incitation à « adopter un mode d’être » dans lequel les consommateurs sont activés dans leurs propres forces de sponsor, c’est-à-dire dans leur capacité à ouvrir des futurs plus riches. On le sait, ce fut l’idée de génie de Nietzsche et son grand oui illimité à la vie, que de composer un « cinquième évangile [2] », Ainsi parlait Zarathoustra, son chef-d’œuvre planétaire. Prenant ce qui avait été donné à tous comme un Livre sacré, Nietzsche cherche à redonner au langage la force empathique qu’il lui avait été dérobée par la morale, elle-même codée par le ressentiment comme mode de production du monde. Il opère ainsi un fantastique renversement de valeur qui va jusqu’au fondement de la nature même du langage : « Je ne vous conseille pas l’amour du prochain, dit Zarathoustra, je conseille l’amour du lointain [3] ». En théoricien du langage, Nietzsche est l’un des premiers grands sponsors de la générosité, propagateur de slogans mondialement disséminés, qui ne demandent qu’à contaminer celui qui reçoit son cadeau. Qui ne demande qu’à créer un lointain duquel aucun prochain ne soit exclu.

Le postulat traditionnel, selon lequel « le savoir, c’est le pouvoir » et qui consiste à utiliser à son profit personnel des individus comme valeur marchande et idéologique, est en voie d’être effacé par une tout autre vision que les utopies modernistes n’ont pu porter à maturité, faute de n’avoir compris chaque citoyen comme une unité de puissance esthétique, plutôt que comme un simple ouvrier consommateur [4]. Nous vivons aujourd’hui une culture de masse qui en est une de l’évidence et de l’amour spontané et éphémère. Ce concept d’Evidenz n’a aucune vocation à s’inscrire dans la durée (Dauer) ou à se confronter à l’absolu : au sein de notre nouvelle économie culturelle, le consommateur esthétique nous montre le véritable but que l’on donne désormais à sa propre vie, qui est « la poursuite de l’évidence — c’est-à-dire la poursuite d’une “auto-manifestaion“ de la vérité de telle sorte qu’elle n’ait plus besoin d’autres justification [5]. » Cette nouvelle figure du consommateur esthétique revendique en permanence son droit à un hédonisme de sa propre personne et à le « faire savoir ». Ainsi développe-t-il une consommation culturelle de plus en plus abondante d’expériences esthétiques au sens le plus originel de la sensation, tout en éprouvant le besoin de partager ces expériences sensibles et de pratiquer ainsi, un nouvel usage du don [6].

Christian Globensky, National Gallery (the rain), Prague, C-Print, 60x80cm, 2016

Qu’on regarde autour de soi, que l’on lise les journaux, que l’on s’informe sur l’état de monde qui nous entoure : que découvre-t-on ? Que la médiocrité est le choix non avoué de ceux qui nous dirigent, les politiciens par exemple, de ceux qui commanditent le travail créatif, les mécènes de la culture entre autres. Tous sont plus ou moins animés de bonnes intentions dans l’exercice de leurs fonctions, mais le monde est ainsi fait que le principe d’absurdité règne en maître incontesté : il recouvre toutes les autres grandes lois de notre vie. Et c’est tant mieux. Car dans ces conditions, il est normal de se rebeller. C’est la fonction première des esprits créatifs : ils ont besoin de se rebeller contre quelque chose car ils ont par-dessus tout envie de « donner » — tout simplement pour l’acte désintéressé de donner. De même, le consommateur esthétique est aujourd’hui à ce point intégré à l’évidence des comportements artistiques qu’il en est le marqueur esthétique par excellence [7].

Partons de la supposition qu’en faisant aux consommateurs de la culture des cadeaux ordinaires, on les implique dans une économie vulgaire. Que moins le donneur recherchera l’élévation, plus la rétrogradation du receveur sera grande. Par contre, si l’on se place dans l’optique de faire un cadeau raffiné, si l’on fait ce don en gentleman de la culture, c’est dire que l’on donne la liberté aux receveurs de ne pas répondre : le silence peut alors être conçu comme une forme d’acquiescement esthétique. Nul besoin de tambouriner sur son pupitre d’assemblée pour marquer son approbation. Rétablissons ici un perspectivisme qui changera à tout jamais notre conception de la vie esthétique et la nécessité d’être un sponsor de la générosité. Les usages du don qui satisfont à une vie esthétique généreuse sont de ceux qui donnent sans compter, qui prévoient la « non-obligation » du receveur de se référer à celui qui lui a fait ce présent. De cette manière, et seulement de cette manière, le receveur peut s’advenir comme créateur, s’il relève le défi consistant à se placer lui-même au niveau du sponsor de la générosité. Cela conduit même parfois à nous faire croire qu’il pourrait y avoir un but à l’humanité — que l’on pense au sourire bonasse de Jésus ou à l’hygiène souveraine du Bouddha. Ou encore à penser à ces fameuses « luttes de la générosité », dont fait état Marcel Mauss, où le plus fort sera celui qui aura offert, y compris en les détruisant, le plus de richesses [8]. Chose certaine, l’avenir est notre création et nous devons nous en persuader : comment devenir celui qui offre les dons les plus généreux ? Comment devenir le commencement d’une nouvelle chaîne de causalité de la puissance esthétique ? C’est dans cette optique que la création véritable tirera son origine d’une lignée ascendante de la « vertu qui offre », comme nous dit le philosophe Peter Sloterdijk, « de la vie qui se loue elle-même comme une multiplication imprévisible des possibilités de donner [9]. »

Christian Globensky, Fondation Louis Vuitton (the red tie) Paris, C-Print, 60x80cm, 2016

Comment peut-on devenir un sponsor de la générosité, un possibilisateur de vies nouvelles ? Il nous faut faire un examen approfondi des façons dont cette « vie esthétique » peut s’appliquer aux structures de notre propre mémoire et à notre sens commun de l’expérience, parce que, tel que nous le suggère le cinéaste canadien Atom Egoyan, il nous faudrait alors « être capables de voir nos vies comme des artefacts que l’on pourrait s’échanger [10]. » Voilà bien le sens qu’il nous faudra donner à cette « hypothèse de nous-mêmes », et poser l’acte de création du futur comme nous permettant de fabriquer « une icône de nous-mêmes, que j’échangerais avec vous, tout en sachant fort bien que la portée de mes actes, de mes paroles, dépassent leur signification parce qu’ils deviennent des documents [11] », pour reprendre la formule du cinéaste. Voilà bien le sens qu’il nous faut donner à cet usage du don, en posant les possibles de l’acte de création comme nous permettant de fabriquer des icônes de nous-mêmes que nous nous échangerions, tout en sachant fort bien que la portée de nos actions dépasse leur signification, parce qu’ils deviennent alors des œuvres.

Qu’on se le dise : « Les idées n’ont pas de sexe ! » Elles appartiennent à tout le monde. Les véritables créateurs sont des entraîneurs, des passeurs d’idées aussi simples et aussi faciles à comprendre qu’une pub pour une marque de lessive [12]. Et c’est d’ailleurs ce qu’Andy Warhol n’a pas hésité à faire en faisant de l’une des marques de lessive les plus connues aux Etats-Unis, la lessive Brillo, des œuvres d’art, les Brillo box, qui contribuèrent grandement à sa célébrité. Warhol qui a par ailleurs prédit qu’à l’avenir tout le monde aurait droit à son quart d’heure de célébrité, commença sa carrière artistique comme simple graphiste dans la publicité, mais se fixa bien vite comme but de devenir l’artiste le plus connu au monde — ce qu’il est devenu. L’important n’est pas ce qu’il était, mais ce qu’il voulait être. Il n’avait pas seulement l’ambition d’être meilleur que ses collègues dans la publicité, mais bien d’accéder à une notoriété surpassant celle des plus grandes marques mondialement connues. Et comme il ne s’est pas contenter d’en rêver — ce qui fait la différence avec la plupart d’entre nous — il a pu déclarer un jour avec nonchalance à un journaliste : « Je suis surtout connu pour ma notoriété. » Warhol a fait des œuvres d’art avec ce qui appartenait à tout le monde, des bouteille de Coca, l’image des stars les plus connues, Marylin, il les a extraites de notre quotidien afin de leur donner une nouvelle « aura », qui n’est plus celle de l’unicité, mais bien l’omniprésence médiatique et planétaire. Warhol invente à cette fin des cadeaux take away qu’il disperse sous toutes les formes, tableaux, posters et slogans célèbres. Parce qu’elles témoignent toutes d’un élan de générosité, les trouvailles de Warhol attendent d’être dépassées par des attitudes de vie créatives d’approbation du monde. Et c’est bien là le véritable mandat éthique de l’art.

Christian Globensky, Palais de Tokyo (the room) Paris, C-Print, 60x80cm, 2016

La clé de l’expérience de la puissance esthétique telle que nous l’entendons, est d’abandonner définitivement l’idée qu’il y aurait un « je », un « sexe », un « dieu » avec ses différents parfums de « moraline [13] » afin de comprendre qu’il y a seulement de nombreuses « œuvres » en puissance, dont les différents modes d’expression sont affaire de penchants esthétiques. Répétons-le : les idées n’ont pas sexe, mais les manières avec lesquelles on exprime celles-ci à travers le genre, l’ascétisme, l’athlétisme, la dévotion, le don de soi sont autant de réponses esthétiques données à un cadre culturel donné. Cette réponse esthétique à la vie est d’ailleurs la seule qui vous permette de vibrer en empathie généralisée avec le monde qui vous entoure, parce qu’elle n’exige aucune foi ni conversion. Serons-nous surpris d’apprendre à ce point que le mot « empathie » a été calqué sur le mot allemand Einfühlung [14], utilisé dans l’esthétique allemande — expression qui traduit les transports d’émotion que l’on éprouvait devant un tableau ? De quelle manière pouvons-nous faire de notre vie un présent ? Poser un jugement esthétique sur notre propre vie équivaut à lui attribuer une « valeur », et c’est justement cette valeur, déterminant le fondement éthique de notre vie, qu’il nous est possible de partager. Le secret transmis de bouche à oreilles ? « L’éthique et l’esthétique sont un [15] ». Wittgenstein en arrive à cette conclusion en affirmant que le double point de vue de l’éthique et de l’esthétique « sur le monde consiste essentiellement en la contemplation du monde par un regard heureux [16] », un regard apaisé, purifié de toute vengeance. L’entreprise de Wittgenstein, qui fut de confronter les mathématiques et la philosophie du langage pour en déduire des acceptations du monde, force d’autant plus l’admiration qu’étant viennois au début du vingtième siècle, trois de ces frères se sont suicidés et un autre, pianiste concertiste, perdit un bras pendant la Première Guerre mondiale. À la demande de Wittgenstein, qui eut toutefois la chance de toucher un colossal héritage, Maurice Ravel composa le très célèbre Concerto en ré pour la main gauche [17]. Il fut aussi de façon anonyme mécène des grands artistes viennois de cette période troublée, tel Gustav Klimt pour n’en citer qu’un.

Au fond, comment naissent les idées, se demande Wittgenstein ? Comment expliquer l’intuition qui nous mène d’un niveau d’interprétation à un autre, qu’il soit mathématique ou langagier ? Ou encore, comment la musique peut-elle à elle seule justifier que l’homme ne soit pas une erreur ? Eh bien, disons que la créativité repose sur une sorte d’interaction étrange, un va-et-vient entre des niveaux d’interprétation, étrange parce qu’inattendue, un double point de vue dans un contexte donné par lequel une proposition pourra se dédoubler dans une lecture à la fois rationnelle et poétique, scientifique et intuitive. L’acte de création naît dès lors qu’il a le pouvoir de se refléter dans ces différents niveaux d’interprétation, éthique et esthétique, qu’il se donne et donne cette liberté à celui qui le reçoit. Nous dirons alors que la perception des niveaux éthiques et esthétiques est essentiellement une question d’intuition, de préférence et de goût. Qu’à un certain niveau d’interprétation du monde par la physique quantique, à titre d’exemple, votre réponse dépendra entièrement de votre préférence éthico-esthétique sur les manières de poser l’équation. Et c’est ici le point central de notre démonstration : éternellement, c’est l’esthétique qui justifie l’éthique, la valeur et le sens que l’on donne à notre vie, et non pas l’inverse. C’est dans ce don que se construit le monde. C’est la même sensation que de sortir d’un musée italien ou hollandais pour entrer dans une ville qui semble le reflet même de cette peinture, comme si elle en était issue et non l’inverse, pour reprendre la très belle analogie de Jean Baudrillard [18]. Dans un contexte plus contemporain, on pourra dire que la ville américaine est elle aussi issue vivante du cinéma.

Christian Globensky, MOMA (the spectator), New York, C-Print, 60x80cm, 2017

Il sera intéressant de noter ici que c’est justement dans des temps de crises généralisées, où l’on croit que tout va vers le pire, qu’il n’y a pas de meilleur moment pour changer de cap. Et l’on aura d’autant plus de conviction pour se tourner vers l’art et la philosophie pour faire don de sa personne. L’imminence des catastrophes contemporaines, telles que nous les vivons depuis septembre 2001, a grandement discrédité les bonnes volontés politiques nationalistes et ont a contrario, provoqué chez le citoyen esthétique des réactions immunitaires à la hauteur des pathologies de notre monde globalisé. Le déchaînement des catastrophes ne trompera pourtant pas un analyste conceptuel avisé : la catastrophe a déjà eu lieu et ces scènes de terreurs auxquelles nous assistons aujourd’hui ont déjà été jouées. Ce qui change, ce sont toutes ces innovations pédagogiques développées depuis le siècle des Lumières qui ont grandement contribuées à la maturation d’une sensibilité empathique biosphérique [19], c’est-à-dire, généralisée à l’ensemble de la planète. Jamais il n’y aura eu une si grande complétude entre la forme achevée qu’est un être humain et l’humanité à qui il appartient. Lorsque nous nous sommes arrachés à l’animalité, et que nous avons porté notre tête au-dessus de nos épaules dans une position verticale, que nous avons appris à nous tenir droit, nous avons par ce geste artistique existentiel révélé la puissance esthétique comme moteur de l’évolution. C’est pourquoi, « l’artistique, c’est la somatisation de l’improbable [20] », une expérience incarnée du lointain. L’ascèse au sens extra-moral est une incorporation du monde, une façon de vivre l’expérience du monde dans sa chair, une manière de se projeter dans un éternel retour de celui-ci.

Trois courts exemples en guise de conclusion.

L’un des grands noms de l’art moderne est français. Il fut l’un des meilleurs analystes conceptuels de son époque en affirmant, geste à l’appui, qu’une idée pouvait exister simplement en la nommant. Et que cette idée pourrait s’implanter d’un cerveau à un autre et continuer d’exister en s’imposant comme une œuvre d’art. Marcel Duchamp exposa en 1917 un simple urinoir posé sur un socle dans un musée, en nous demandant de changer nos habitudes acquises. Parce qu’il affirmait que le goût est affaire d’habitudes, et qu’il suffit de répéter un certain nombre de fois cette habitude pour qu’elle devienne un marqueur esthétique de notre expérience de l’existence, il nous proposa une nouvelle aventure conceptuelle, consistant à nous demander pour nous-mêmes dans quelle mesure nous sommes créatifs en nommant ses propres expériences de vie comme des marqueurs esthétiques, c’est-à-dire comme des œuvres d’art.

Il est de notoriété publique qu’Albert Einstein était un cancre à l’école, étant certes doué pour les mathématiques, mais négligeant toutes les autres matières. Il ratera les examens d’entrée aux grandes écoles et ne trouvera aucun emploi dans le milieu de la recherche universitaire. Un simple job dans un bureau des brevets lui permit de se consacrer « en solo » à la publication des ses théories, dont l’équation E=mc2 qui est devenue un logo mondialement connu ! Un slogan explosif puisqu’il fut déterminant à la conception de la première bombe atomique. « L’Énergie est égale à la matière fois la vitesse de la lumière au carré », E=mc2 fait aujourd’hui figure de document que l’on peut s’échanger, voire d’un slogan teinté d’une aura de mystère qui n’est pas sans rapport avec les plus grandes œuvres d’art. Il nous rappelle sans cesse que l’énergie, c’est 75% de notre réussite, et que si nous n’en avons pas, nous n’arriverons jamais à percer le noyau de notre solitude.

Alors qu’il avait déjà acquis une renommée à travers son pays, l’Inde, un jeune flûtiste se préparait à la venue d’un grand Guru, l’un de ces maîtres spirituels qui vont de ville en ville pour y prodiguer leur enseignement. Chauriasa, c’est le nom de notre instrumentiste, avait d’abord débuté sa carrière en tant que boxeur et s’était donc largement confronté au langage du corps. Mais il quitta du jour au lendemain le ring professionnel pour se mesurer cette fois-ci à une renaissance créative, qui en Inde se compare à une vocation religieuse. Le Guru se présenta à son atelier et sans dire mot s’installa en position d’écoute. L’interprétation terminée, il ne dit qu’une phrase avant de s’en aller : « C’est bien, mais tu ne te joues pas de toi-même. » Ce mot décontenança le flûtiste qui ne pu toucher son instrument pendant plusieurs semaines jusqu’au moment où il imagina cette parade qui engageait aussi bien son corps que son esprit. C’est depuis ce jour qu’il cessa d’être droitier pour devenir gaucher.

Christian Globensky (avec la complicité de Abbas Akhavan). Photographie : Perin Emel Yavuz

Notes

[1On retrouve cette assertion en guise de sous-titre à l’un des chefs-d’œuvre de la littérature philosophique, Ecce Homo (tr. de l’all. J.-C. Hémery, Paris, Gallimard, coll. folio/essais, 1974). « Voici l’homme », Nietzsche lui-même, le philosophe le plus cité au cinéma (« Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort »), auteur de cette incomparable autobiographie, nous veut du bien à n’en pas douter. Et c’est pourquoi quand le philosophe revient sur les grandes étapes de son parcours intellectuel, ce n’est pas tant pour nous en expliquer les fondements, mais bien pour démontrer ô combien ce fut une victoire sur lui-même. Son secret ? Il nous faut découvrir ce qu’est la Grande Santé. Et de nous donner les recettes de son succès : l’alimentation, le choix du lieu et du climat, les délassements…

[2On retrouve cette expression dans toute une série de lettres que Nietzsche envoie au moment de la publication de la toute première partie de son Zarathoustra, et en particulier à celle adressée à son éditeur, Ernst Schmeitzner : « J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer […] il s’agit d’une petite œuvre (à peine cent pages imprimées) dont le titre est Ainsi parlait Zarathoustra : un livre pour tous et pour personne. Il s’agit d’une « poésie » ou d’un cinquième « Évangile » ou quelque chose pour quoi il n’existe pas encore de nom. » Cité par Peter Sloterdijk, La compétition des Bonnes nouvelles, tr. de l’all. par O. Mannoni, Paris, Mille et une nuit, 2002, p. 37.

[3Peut-on douter que Nietzsche ait lu Les frères Karamasov de Dostoïevski ? Pour preuve, lorsque Ivan déclare à son frère Aliocha : « Jamais je n’ai réussi à comprendre comment on pouvait réussir à aimer ses prochains. Je veux dire, c’est justement les prochains, à mon avis, qu’il est impossible d’aimer, on ne peut aimer que les lointains. » (Dostoïevski, Les Frères Karamazov, tr. du russe par A. Markowicz, Paris, Actes Sud, coll. Babel, vol. I, 2002, pp. 426-427) N’est-ce pas le parfait écho de ce que l’on entendra dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Plus haut que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de l’avenir » ? (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, tr. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, coll. folio/essais, 1971, p. 82)

[4« À cette époque-là, on détestait le public, et on se révoltait contre son pouvoir. De manière particulièrement active, l’avant-garde radicale essayait avec violence de forcer le public à conclure un nouveau mariage — d’où le fait que l’avant-garde se liait souvent aux forces politiques radicales, force qui souhaitait abolir le marché, et construire la société à travers un discours total ou style d’art total. » Boris Groys, Portrait de l’artiste en masochiste, tr. de l’all. P. Cockelberg, Paris, arkhê, 2013, p. 45.

[5Ibid., p. 31.

[6Michel Foucault qui a cherché à découvrir les fondements de cette vie esthétique au travers d’une analyse exemplaire des mœurs la culture grecque ancienne, dont « l’éthique […] était une esthétique de l’existence », et ainsi participait-elle de ce principe que commande l’expression de « la volonté de vivre une belle vie et de laisser aux autres le souvenir d’une belle existence. » M. Foucault, Histoire de la sexualité, vol. 2, L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1982, p. 105-107. On trouvera dans les admirables pages de l’Usages des plaisirs cette relation étroite qui existe entre cet « art de soi » et l’organisation éthique de la cité, un art qui en dernière analyse, consisterait à « se façonner soi-même comme sujet éthique. » (p. 85)

[7C’est ce que démontre avec brio l’étude de Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’Esthétisation du monde (Paris, Gallimard, 2013) qui se présente comme un manuel de survie à l’âge du capitalisme artiste. « À l’esthétisation du monde économique répond une esthétisation de l’idéal de vie, une attitude esthétique envers la vie. Non plus vivre et se sacrifier pour des principes et des biens extérieurs à soi, mais s’inventer soi-même, se donner ses propres règles en vue d’une belle vie, intense, riche en sensations et en spectacles. » (p. 31)

[8Les protagonistes de ces luttes de la générosité ne recherchent nullement un gain matériel, au contraire, ils manifestent « tout le mépris pour la richesse qu’ils éprouvent envers la richesse pour elle-même, et tout le prix qu’ils attachent à l’honneur, à leur prestige, en se montrant chacun plus généreux et le plus dépensier de tous. » Florence Weber en introduction à Marcel Mauss, Essai sur le don, Paris, PUF, 2012, p. 13.

[9Peter Sloterdijk, La compétition des Bonnes nouvelles, op. cit., p. 74. Dans ce magistral essai, Sloterdijk présente Nietzsche comme un enseignant de la générosité, un sponsor de la générosité, au « sens où il contamine celui qui reçoit son cadeau avec l’idée de la richesse, qui ne doit mériter d’être acquise que dans la perspective de la possibilité de la gaspiller. » Si l’avenir de l’humanité est un test, Sloterdijk, à la suite de Nietzsche, se demande s’il est possible de substituer le ressentiment dans son rôle de première puissance historique misologique par une nouvelle force eulogique du langage. « Les épargnants et les capitalistes attendent toujours de récupérer plus que les investissements, tandis que le sponsor trouve sa satisfaction dans le fait de donner sans se soucier de “revenus “. » (p. 75)

[10Atom Egoyan, Lettre-vidéo, in Artpress, hors-série N°14 (spécial cinéma), 1993, p. 112. Dans cet article, Paul Virilio s’entretient avec le jeune cinéaste canadien par le biais d’une correspondance vidéo.

[11Ibid., p. 112.

[12« Je veux être aussi célèbre que Persil ! » C’est par cette déclaration que Victoria Beckham proclame sa notoriété — Persil étant l’une des marques de lessive les plus vendues en Grande-Bretagne. Cité par Paul Arden, Vous pouvez être ce que vous voulez être, tr. de l’ang. de P. Mothe, Paris, Phaidon, 2004, p. 18.

[13Il s’agit d’un néologisme inventé par Nietzsche : « Mais il est une question qui m’intéresse tout autrement, et dont le “salut de l’humanité“ dépend beaucoup plus que de n’importe quelle curieuse subtilité de théologien : c’est la question du régime alimentaire. Pour plus de commodité, on peut se la formuler ainsi : “Comment au juste dois-tu te nourrir pour atteindre au maximum de ta force, de la vertu, au sens de la Renaissance, de la vertu : garantie sans moraline “ ? » Nietzsche, Ecce Homo, op.cit., p. 113.

[14Comme le relate Jeremy Rifkin, « on parlait d’Einfühlung quand des observateurs projetaient leur propre sensibilité sur l’objet de leur adoration ou de leur contemplation ; c’était un moyen d’expliquer comment on en vient à apprécier la beauté d’une œuvre d’art, par exemple, et à en jouir. Le philosophe et historien allemand Wilhelm Dilthey a ensuite emprunté le terme à l’esthétique pour désigner le processus mental qui permet d’entrer dans l’être même d’un autre, et de savoir ainsi ce qu’il pense et ressent. » Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation de l’empathie, Paris, LLL, 2011, p. 19.

[15L. Wittgenstein, Tractatus Logico-Philosophicus, Paris, Gallimard, 1961, p. 103.

[16Ibid., p. 142. « Selon Wittgenstein, dès le Tractacus, c’est l’usage du langage qui fait le sens. Un énoncé n’a de sens que si nous pouvons lui en donner — si nous en avons l’usage.[…] Selon les circonstances et les contextes, le sens d’une phrase peut changer. Ce qui la détermine n’est ni psychologique, ni intentionnel, mais des jeux de langage qui doivent être rigoureux pour que le langage puisse être partagé avec d’autres. […] Le philosophe selon Wittgenstein ne peut transmettre aucun contenu ni aucune connaissance, il ne peut que déplacer notre perception - mais justement, cela nous rend capables de nous transformer, de modifier nos usages. » Sandra Laugier, Wittgenstein, Les sens de l’usage, Paris, Vrin, 2009, p. 15.

[17Concerto dont Anri Sal s’est emparé pour son œuvre présentée à la Biennale de Venise 2013, Ravel ravel unravel. Construit sur le verbe to ravel qui en anglais signifie « emmêler » et son contraire, to unravel, qui signifie « démêler », entre lesquels a été inséré l’homographe Ravel, en référence au célèbre compositeur du concerto de 1930.

[18J. Baudrillard, Amérique, Paris, Grasset, 1986, p. 111. « Pour nous modernes et ultramodernes, comme pour Baudelaire qui a su saisir dans l’artifice le secret de la véritable modernité, seul est saisissant le spectacle naturel qui livre en même temps la profondeur la plus émouvante et le simulacre total de cette profondeur. » (p. 139)

[19« Si nous ne sommes qu’aux premières lueurs d’une nouvelles conscience biosphérique — les préjugés xénophobes traditionnels restent la norme —, le simple fait que notre élan empathique explore des domaines hier inaccessibles est un triomphe de l’évolution de l’espèce humaine. » Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, op. cit., p. 32.

[20P. Sloterdijk, Tu dois changer ta vie, tr. de l’all. par O. Mannoni, Maren Sell, Paris, 2011, p. 181.

Alain Caillé, sociologue et fondateur de La revue du M.A.U.S.S. (éd. La Découverte) ne s’y trompe pas en affirmant dans la postface de l’Esthétique du don, que « pour qu’une telle démocratisation de l’art […] puisse effectivement se développer, il faut rendre plus visible et partageable l’extraordinaire quantité d’œuvres produites un peu partout et un peu par tous. […] Et l’on convergera ici avec le propos de Christian Globensky : « Cette réponse esthétique à la vie est d’ailleurs la seule qui vous permette de vibrer en empathie généralisée avec le monde qui vous entoure, parce qu’elle n’exige aucune foi ni conversion ». ** 

Christian Globensky
L’Artiste Christian Globensky œuvre depuis plusieurs années sous la bannière de la Keep Talking Agency (KTA), aussi appelé KTA Studio, ou KTA Éditions, selon les différentes activités qu’il réalise, produit, édite et distribue. Un atelier d’artiste donc, que l’on pourrait définir comme un laboratoire d’art et d’idées. KTA Éditions s’est confrontés en 2014 au livre de développement personnel, un genre à succès dans les librairies d’un monde en quête de spiritualité et de sens. Sur le mode du pastiche et de l’humour, Comment j’ai appris à me tenir droit est un livre qui s’offre au lecteur comme un petit manuel d’esthétique pour apprendre à faire de sa vie une œuvre d’art. Plasticien Multimédia travaillant à partir des pratiques de l’installation et des interactions multimédias (vidéo, son image et texte), il a présenté son travail dans de nombreux Centres d’Art Contemporain en France et à l’étranger. Il a aussi participé à de nombreux festivals vidéo et a reçu plusieurs soutiens à la création. Il a accompli une résidence à New Delhi (Inde), dans l’un des ateliers de Culture France. Docteur en Arts et Sciences de l’Art, Il enseigne la pratique et la théorie des arts multimédias à l’École Supérieure d’Arts de Lorraine (l’ÉSAL Metz)

* « L’Usage du Don » in A. Lontrade, J. Lagiera, (dir.), Figures de l’art N°26, PUPPA, Pau, 2015, page 245. Collection dirigée par Bernard Lafargue et Bernard Rougé.

Usage du Don

** ibid., p. 314

Illustration couverture : Christian Globensky, National Gallery (Tow men on chairs), Prague, C-Print, 60x80cm, 2016.