lundi 30 octobre 2017

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Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche 

Un essai de Christian Globensky 

, Christian Globensky

De cette question en apparence anodine, découle le destin de l’Occident ! Rien de moins ! Mais quelle question ? Lire le livre de Christian Globensky, c’est plonger dans un travail d’artiste. De cette nouvelle question découle peut-être aussi une partie de notre destin : quelle est la différence entre un livre et un livre d’artiste ?

Extraits de Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche

Rubens (Study of Nietzsche in profile), National Gallery, Prague, carte postale, 10x15cm, KTA Studio, 2016

Première partie — Chapitre 1 — Google et Bouddha

« Le bouddhisme, vous allez vous en convaincre, est une philosophie postmoderne, parfaitement bien adaptée à notre monde contemporain. Nietzsche comme Bouddha nous ont montré tous les “ échelons “ qui mènent à l’Éveil, au Surhumain, à une renaissance esthétique. Et contrairement au chrétien qui, comme l’a souligné Nietzsche, est un homme qui se comporte comme n’importe quel autre, l’homme recherchant l’idéal de la renaissance esthétique s’efforce de créer une parfaite symbiose entre le futur et son présent. Voilà un point sur lequel nous ne pouvons avoir aucun doute et qui est, en quelque sorte, le prologue commun à Nietzsche et à Bouddha, un éternel retour du futur au présent, hymne véritable à la création : “ Je vous enseigne le surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. “

Peut-être n’êtes-vous pas sans savoir que le surhumain est à la mode aujourd’hui. Et comme beaucoup de modes émergentes, celle-ci nous vient de la Sillicon Valley en Californie, sponsorisée à grands coups de millions de dollars par Google. Elle a un nom, le “ transhumanisme “, et ses tenants nous promettent l’avènement d’un homme “ augmenté “, un être humain qui serait délivré de ses entraves biologiques, non plus grâce à la méditation, à la philosophie, mais grâce aux nouvelles technologies et à la science. Si le transhumanisme se donne comme principal objectif d’abolir les contraintes de la condition humaine et revendique le droit à courir ce risques, ce qui frappera votre esprit dans un premier temps, c’est précisément l’énumération de celles-ci : la maladie, la vieillesse, la souffrance et la mort. Et vous vous direz que ce sont précisément là les quatre prises de conscience qui ont poussé le Bouddha à quitter son palais et sa richesse pour les chemins de l’éveil au surhumain.

La véritable force de cet idéal ne peut véritablement se comprendre hors de son ambiance, celle dans laquelle vivait le Bouddha, une ambiance selon Nietzsche “ devenue hyper-cérébrale, qui ressent trop aisément la souffrance “, et celle de notre postmodernité, contre laquelle Nietzsche nous a déjà mis en garde : l’art doit nous préserver des mensonges de la science. Première certitude, premier but : il vous faut donc commencer par revisiter la puissance du phénomène esthétique afin de progressivement créer une ambiance qui sera favorable à l’éclosion du surhumain, à l’éclosion d’un humain, post humain. »

Pages 22

Christian Globensky, Pavillon Sécession (the red book), Vienne, 2016

Chapitre 2 — Le dilemme de Pythagore

« On sait – c’est du moins Hippolyte qui l’affirme dans sa Réfutation contre toutes les hérésies – que Pythagore a rencontré Zarathoustra chez les Chaldéens. Le grand prêtre zoroastrien aurait purifié Pythagore de ses souillures par un baptême dans les eaux de l’Euphrate, 500 ans avant Jésus-Christ ! En Inde, il aurait rencontré Bouddha. Rien de moins. On perçoit mieux certains traits de la religion pythagoricienne, car s’il fut le grand géomètre que l’on connaît, il n’en était pas moins un prêtre pour ses disciples : la doctrine de la transmigration des âmes, le végétarisme, etc. Une chose étonnera pourtant, et pas seulement pour Pythagore en particulier, mais bien pour l’ensemble du monde occidental antique : ils n’ont jamais adopté le zéro oriental. Qui ne s’appelait pas zéro chez les Indiens, mais « vide ».

Si les Grecs voyaient eux aussi le vide comme origine de l’univers, ils l’associaient cependant au « chaos », au désordre, à une crainte ancestrale que cette “ béance “ puisse un jour engloutir leur monde qu’il considérait comme fini et géométriquement parfait. À l’inverse, pour les Indiens, l’univers était infini. Un univers en cachait immanquablement un autre. Le dieu Shiva aux figures multiples, qui avait œuvré à la manifestation du monde, pouvait à tout moment le détruire dans un sacrifice universel. Ainsi le vide n’était-il nullement source d’angoisse pour les Indiens, mais bien au contraire la clé du mystère de l’univers. Ce qui embêtait profondément Pythagore qui avait élaboré une représentation du monde entièrement basée sur la géométrie ; tout devait pouvoir se comprendre et se mesurer dans une représentation géométrique, y compris l’univers, nécessairement fini donc. Jusqu’aux nombres dont on usait pour le démonter. Chacun de ces nombres avait une forme géométrique, certains étaient triangulaires (3, 6, 10), d’autre carrés (4, 9, 16). Or, quelle pouvait être la forme géométrique d’un zéro ? D’une infinité de zéros ?

De cette question en apparence anodine, découle le destin de l’Occident. Basé sur l’univers pythagoricien, le cosmos aristotélicien faisait se déplacer les planètes dans un emboîtement de sphères. Cette vision de l’univers reprise par Aristote sera même la preuve scientifique de l’existence de Dieu. Et c’est pourquoi pendant presque deux millénaires, le zéro fut exclu des mathématiques occidentales. Il faut attendre la Renaissance avec les traductions arabes des textes scientifiques sur les mathématiques venues d’Inde pour que l’Église autorise enfin les scientifiques d’utiliser ce « chiffre démoniaque ». Mais qu’elle aurait été le destin de l’Occident si Pythagore, refusant le baptême monothéiste de Zarathoustra, avait pleinement embrassé la philosophie athée de l’impermanence de Bouddha ? »

Pages 25

Portrait de Christian Globensky (avec la complicité de Abbas Akhavan), photographie : Perin Emel Yavuz

Chapitre 3 — La puissance artiste de la nature

« Votre penchant pour les modes de vie confortables doit maintenant se mesurer au langage de la mise en forme, intellectuelle et physique. “ Seules les idées qui ont de la valeur viennent en marchant. “ Question de training, disait déjà Nietzsche. Vous réaliserez dans la foulée que l’une des choses les plus importantes pour prétendre à une renaissance esthétique, c’est qu’il existe toujours en vous les ressorts pour produire de nouveaux efforts, de nouveaux points de vue sur votre vie et sur le monde ! Et c’est en cela que l’on a de la volonté, ou non. Chacun de nous a sa propre mesure, souvent entre les plus étroites et les plus subtiles limites. Muni de votre pouvoir d’auto persuasion, vous devrez d’une manière ou d’une autre vous isoler, afin de mesurer celle ou celui que vous êtes, de jauger celle ou celui que vous serez. Et, comme dans bien des cas de figure qui nous sont connus, vous quitterez le monde des certitudes qui vous entourent.

Sur des chemins solitaires, subsistant de presque rien, s’arrêtant ici et là dans de petites auberges en réclamant “ une chambre tranquille pour philosophe “, Nietzsche a réanimé en lui tout un flot de “ visions “, toute une constellation d’illuminations spontanées qu’il avait déjà consignées dans son premier ouvrage, La Naissance de la tragédie (1872), lorsqu’il était jeune professeur à Bâle. Si toutes les universités allemandes disaient du Nietzsche de cette époque qu’il était “ scientifiquement fini “, le jeune philosophe pensait pour sa part, le sourire aux lèvres, qu’on ne réfléchit bien qu’en marchant. Mais il ne s’agit pas simplement d’avoir des idées, encore faut-il qu’elles aient une “valeur “. Conséquence du courage, cette valeur se mesurera à la nature tout entière qui se dépose en vous, et par la grâce de laquelle les énoncés intellectuels trouvent leurs véritables dons.

Je suis parfaite, gomme verte, KTA Studio, 2015

Quel sera votre véritable moteur ? À quoi carbure-t-on pour mener une vie presque ascétique, faite d’expériences intérieures, qui n’est pas sans rappeler la vie d’un moine itinérant ? La réponse est toute simple : il faut s’adonner sans relâche à l’art de se créer soi-même, avec interdiction absolue de se mentir à soi-même. Peu importe ce que vous faites, il ne s’agit pas à proprement parler de produire quelque chose de matériel, mais bien de faire naître en vous cet “ état esthétique “ qui entrera en résonance avec la “ puissance artiste de la nature tout entière “. Les mots, le langage, les sons seront les médias les plus sollicités. Convainquez-vous que l’unique manière d’approcher l’éveil sera conditionnée à la pleine justification esthétique du monde, qui vous fera éprouver toute la multiplicité des expériences de votre vie comme un unique et immédiat événement. Il n’y a pas de plus hautes valeurs que celles que vous créez. C’est pourquoi il vous faut aspirer à un au-delà qui ne soit au-dessus de rien, mais toujours au-dessus de vous-même. »

Pages 27

Tiré à part — Comment on devient Boudha.PDF

Autres publications :

Comment j’ai appris à me tenir droit
Inside the museum

Comment on devient Bouddha — selon Nietzsche
Christian Globensky
éditions jannink
Diffusion : Les presses du réel
novembre 2017
ISBN 978-2-37229-035-7
Prix : 14 €
Pages : 96
Français

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Comment j’ai appris à me tenir droit 
Christian Globensky
éditions Keep talking Agency 
Diffusion : KTA Studio
 2015
ISBN 979-10-94517-00-0
Prix : 11 €
Pages : 102
Français

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Inside the museum
Christian Globensky
éditions Keep talking Agency
Diffusion : KTA Studio
2017
Prix : 20 €
Pages : 90
Français

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Frontispice : Christian Globensky, Printed Matter bookstore (the fly), New York City, 2014