mercredi 26 septembre 2018

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L’Archiduc et la culture

, Laëtitia Bischoff

J’aimerais mettre côte à côte deux œuvres, distantes l’une de l’autre par les kilomètres et par les âges, mais a priori mettant en jeu, c’est-à-dire en force combinatoire, en dialogue, une espèce animale et des caractéristiques humaines.

L’Archiduc est une chouette effraie empaillée. Ses ailes se déploient autour de ses flancs et laissent apparaître des décorations honorifiques accrochées à son plumage. L’acte de taxidermie a fait d’un être vivant un objet. L’élan vital et les tripes ont été perdues au profit d’une physicalité arrêtée, stoïque. Les médailles bigarrées dont l’artiste décore l’animal sont elles aussi des objets, des objets qui confèrent à leur contexte d’existence une qualité culturelle, humaine. Cette œuvre de la plasticienne Céline Cléron entame alors un court-circuit entre sujet et objet. L’objet « médaille » rend L’Archiduc sujet, l’amène dans la sphère humaine, lui procure la « culture » nécessaire pour accéder aux spécificités qui se refusent d’habitude en ce monde moderne à ce qui est « nature ». L’œuvre de Cléron crée une faille au cœur de nos codes de société, elle instaure un dialogue et une considération culturelle avec un non-humain, non sans humour et sensibilité.
Diptyque image

Et si nous considérions la démarche de Cléron, artiste-plasticienne contemporaine s’appropriant le vivant avec délicatesse, au regard de l’anthropologie de la nature, au regard d’autres formulations artistiques d’être vis à vis du vivant ?

Sculptée dans le bois, une tête humaine est prise au cœur d’un bec d’oiseau. Il s’agit d’un masque, un masque plongeon Yup’ik d’Alaska, conservé à l’Université de Californie. Il est conçu pour être porté par un danseur, qui baisse puis relève la tête, révélant tour à tour l’oiseau puis le visage humain niché au creux du bec. Une complémentarité est en jeu, une cohésion est recherchée entre l’humain et l’oiseau.

Ainsi si ce masque semble à première vue avoir les mêmes caractéristiques combinatoires que celles en présence dans L’Archiduc, les détails humains n’évoquent ici pas forcément l’espèce humaine. En effet chez les Yup’ik, le visage ne correspond pas à l’humain en tant qu’espèce à part entière, il est celui de l’âme que tout être porte en lui. Le visage figuré dans ce masque « dénote l’intériorité de l’âme, le fait que l’animal est doté d’une subjectivité analogue à celle des humains, et ce sont des traits humains qui servent à figurer cette intériorité animale. » (Descola 269)

Le masque Yup’ik marque l’effectuation d’une ontologie du monde bien différente de la nôtre et de celle dans laquelle opère Cléron. Pour se mettre en œuvre, se mettre en mouvement, cette ontologie dite animiste attribue une âme à tous les existants (humains, animaux, végétaux, montagnes, nuages, rivières, esprits…). Chaque entité est douée d’une intériorité, figurée par les traits d’un visage humain, et c’est cela qui crée une continuité entre les espèces. Nous sommes par contre dissemblables par nos « costumes », nos physicalités qui nous confèrent l’allure d’un oiseau, d’un félin ou d’un humain etc. Les relations culturelles dépassent donc les frontières des espèces, ce sont des relations entre tous les êtres sans exception qui régissent le monde animiste, comme l’explique Descola :

« Jadis, tous les êtres étaient dotés d’un même corps polyvalent, avant que la différenciation des espèces dont les mythes narrent les épisodes ne les confine dans leurs corps actuels. Les humains aussi ont perdu cette polyvalence initiale, de sorte qu’ils s’efforcent d’adjoindre à leur corps les appendices d’autres espèces, sous forme d’attributs perforants (becs, griffes, dents), sonores (élytres d’oiseaux) ou lumineux (plumes d’oiseaux). Cela leur permet d’emprunter aux animaux leurs dispositions particulières ».

Si les humains animistes se procurent les appendices d’autres espèces, dans l’œuvre de Cléron c’est la chouette effraie empaillée qui s’en affuble et qui emprunte à l’animal-humain ses dispositions vestimentaires honorifiques. Une espèce se déguise en une autre dans cette œuvre contemporaine. Un phénomène réflexif intéressant se met en marche, un échange de type animiste s’amorce dans la figure de L’Archiduc. Cléron ne traite pourtant pas du sujet de l’âme si cher à la cosmologie animiste, elle n’ébranle pas la vision du monde moderne, elle y intègre une faille que l’on qualifierait de poétique. Dans d’autres œuvres de l’artiste-plasticienne, la calle pour mesurer la taille de l’enfant est un crâne d’oiseau, un long squelette de python s’étire en montagnes russes (L’horizon des événements #1), des fossiles d’ammonite deviennent yoyos. Cléron offre aux non-humains signés par leurs squelettes notamment les distinctions, mesures, jeux culturels du monde moderne. Elle fait jouer aux non-humains les jeux culturels que nous nous sommes réservés. Aussi, l’artiste biaise les critères objet/sujet afin que, peu à peu, le spectateur – en l’occurrence moderne et ne pouvant adopter un point de vue animiste –, revoit les codes de sa sphère culturelle pour y penser ses co-existants terrestres.

Bibliographie :

Blanc, Dominique. « La fabrique des images » Connaissance des Arts 437 (2014).
Descola, Philippe. La Composition des mondes. Entretiens avec Pierre Charbonnier., Paris, Flammarion, 2014.

Illustrations :
L’Archiduc (Série « les Receleurs »)
2013, Chouette effraie naturalisée, médailles, 30x25x37cm
Collection privée

Masque yup’ik représentant un oiseau aquatique (Pastolik, Alaska, XIXe siècle). Bois peint, 38x21x26cm, Berkeley, Phoebe A. Hearst Museum of Anthropology, University of California, inv.2-4597 (DR).