dimanche 29 octobre 2017

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Parfois, je nous sens un peu seuls !

, Chan Kai Yuen et Jean-Louis Poitevin

Chan Kai Yuen met une fois encore en scène des hamsters, un couple de boules de poils possiblement amoureux, dans une sorte de cage qui ressemble plutôt à un ring dans lequel, ce couple tranquille se livre à des jeux à caractère sexuel, prémisses d’un acte qui ne sera pas consommé.
Ils se déplacent sur un écran et de cet écran, flux incessant, des corps émergent, humains, jeunes, nombreux en train, eux d’accomplir les gestes multiples de la copulation.

Chan Kai Yuen "Nuit ALLELUIA" from TK-21 on Vimeo.

Cette mise en relation de deux sphères distinctes ne tend sans doute pas tant à nous faire méditer sur la différence (ou la parenté) entre comportements humains et animaux, mais bien plutôt à nous entraîner dans une sarabande d’impressions contradictoires relatives à ce que sont les images et à la manière dont elles nous émeuvent, nous touchent ou nous indiffèrent.

Le dispositif tient en ce qu’une « réalité » est posée sur un « monde d’images mobiles ». Mais pour nous tout est images, les hamsters comme les humains qui participent à cette partouze.

Et alors, c’est la différence entre deux et beaucoup plus que deux qui interpelle, la différence entre une sexualité normée, habituelle, socialement acceptable représentée par les animaux et une autre, festive, joyeuse, multiple mais socialement réprouvée ou en tout cas peu pratiquée par la majorité des gens, représentée par les images des humains partouzant.

La différence est amplifiée parce que nous identifions une situation normale et la comparons à l’autre, celle du fond d’écran. Or ce qui se produit sur le fond d’écran pourrait être interprété comme une publicité, ou un film, que se projetteraient les hamsters pour pimenter leur soirée d’ébats.

Et tout devient clair : si les apparences sont aisément définissables, il reste difficile par contre de savoir si ce sont les images qui nous poussent à faire, nous induisent à penser, nous entraînent à désirer ou à réprouver ceci ou cela.

Parce qu’il y a nous, les spectateurs de ces deux mondes qui, dans leur troisième monde, qui ressemble analogiquement à celui qui est présent sur l’écran, ne peuvent pas ne pas être tiraillés entre ces deux pôles apparemment contraires, ou du moins que tout oppose, la norme supposée et l’excès patenté.

Alors pour faire face à ce conflit « intérieur », nous nous mettons inévitablement à inventer, à poser des mots sur la chose. Mais de quelle chose parlons-nous soudain ? Le couple ? Celui des hamsters ? Les images qui défilent ? Ce qu’elles montrent ? Ou est-ce bien de LA CHOSE que nous parlons ? On sait bien laquelle pas besoin de la nommer, parce que l’on ne peut pas y échapper ! Et si on ne parvient pas à la nommer, on ne peut empêcher que défilent en nous des mots qui nous permettent de supporter ce qui est vu.

Car aucune image ne va sans que nous viennent des mots, avant, pendant, après... Encore un instant et il est possible de voir cette « nuit halleluia halleluia » comme un hymne, celui que murmure la voix qui en nous chuchote sans fin. Cette voix, qui accepte et réprouve, est curieuse et a peur, c’est à la fois la nôtre et celle de quelqu’un qui habiterait en nous, un quelqu’un qui se cache un peu les yeux derrière ses doigts écartés, un quelqu’un d’un peu envieux et d’un peu effrayé.

Et, alors que l’on ferme un instant les yeux pour mieux voir, on l’entend cette voix, chuintement de hamster dans la parole des humains, murmurer en nous : parfois je nous sens un peu seuls !