dimanche 1er avril 2018

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Œil, main, cerveau

Notes sur les oeuvres de Negar Farajiani

, Jean-Louis Poitevin

Negar Farajiani est une artiste multimédia qui tente de penser l’art en relation avec la situation planétaire et de réaliser des œuvres – photographies, vidéos, tissages, installations, conférences – comme autant de projections sur le ciel instable des certitudes réalisées à partir d’interrogations fondamentales.

Ses œuvres traversent des expériences qui concernent l’environnement, le genre, les parts restées non vues de l’histoire, l’identité et la relation tendue entre discours privé et discours public, et bien sûr la société iranienne actuelle. Elle intervient aussi comme curatrice, conférencière et conceptrice de projets de grande ampleur.

Made in China - Yazd - Iran from TK-21 on Vimeo.

Ballon, œil, planète

Prendre la mesure de la vision étendue dans laquelle viennent s’inscrire les œuvres de Negar Farajiani, cela impose de commencer par évoquer un travail qui trouve sa forme dans des vidéos mais qui est avant tout une performance participative qu’elle a pu réaliser dans plusieurs pays du monde.

Un ballon, comme ceux avec lesquels on pouvait jouer autrefois sur une plage est gonflé. Malgré la taille assez imposante qu’il atteint, il reste une sorte de jouet avec lequel des enfants s’amusent. Simplement, au lieu de lancer le ballon, ils se trouvent comme dépassés par lui ou du moins ne peuvent jouer avec lui sans que, par sa taille, ses déplacements ne rétroagissent sur eux. Le ballon semble à la fois pouvoir les engloutir voire les écraser, mais sa relative légèreté fait qu’il passe sur eux, se déplaçant tel une sorte de fantôme, bonhomme en quête d’on ne sait quoi, sinon peut-être d’un endroit où il pourrait se poser. C’est bien évidemment le ballon qui nous interroge, par ce qu’il évoque et par ce qu’il « fait » lorsqu’il devient le support d’une performance.

Tricolore, une tranche bleue, une rouge et une jaune, les autres blanches comme il se doit, il est à la fois une sorte de soleil, mais aussi un drapeau qui aurait réussi à capturer le vent. Comme ballon il est un rond découpé en tranches. Comme objet, il est une boule répondant à un design passé. Comme jouet, il surprend par sa taille, mais sa légèreté annule l’angoisse que sa taille peut générer. Simplement, il appelle un grand nombre des mains d’enfants pour être déplacé, enfants qui tombent vite sous son charme de monstre amical et par conséquent sans danger.

Si cela suffit à décrire une situation, des enfants sur un terrain qui jouent avec le ballon, cela ne rend en rien compte de ce que montrent les vidéos. Car c’est avec ces images que l’enjeu devient manifeste. Pas de grands effets, simplement une conscience aiguë de ce qui est en jeu avec ce « jeu » apparemment anodin.

Le ballon n’est pas autre chose qu’une métaphore incarnée. Il est assez évident de se dire que c’est d’une sorte de planète qu’il s’agit et sans doute de la terre, notre bonne vieille terre recyclée en ballon multicolore avec lequel jouent des enfants. C’est que les choses ont changé en peu de décennies et personne, nulle part, enfant ou pas, n’est indemne d’images, de visions de la terre vue de l’extérieur, entendons vue du grand lointain, du cosmos.

Nous savons tous, nous avons tous éprouvé par la vue de telles images, ce qu’il en est de notre situation. Il faudrait ajouter dans le monde, mais aussitôt nous comprenons que la vieille expression de « monde » qui signifiait la terre et ce qui a lieu sur elle est obsolète. Monde signifie cosmos. Et terre, cette boule que l’on peut aujourd’hui sans forcer transformer en métaphore. L’enjeu est important. Nous pouvons jouer avec un ballon comme on le ferait en rêve avec la terre et plus besoin d’être Atlas et la porter. Non, il suffit d’éprouver non pas sa lourdeur mais sa légèreté. Voilà ce qui a lieu dans cette performance.

Mais il y a plus. Le ballon en plastique agit tel un miroir réfléchissant. La caméra s’ingénie à capter des reflets de ce auprès de quoi passe le ballon, bâtiments, personnes, ciel, nuages et encore bâtiments. Parfois aussi, le ballon n’est plus qu’un rond coloré, qu’une animation numérique incluse dans la vidéo. Le jeu est amplifié par la manipulation technique de l’image. Le spectateur-joueur comprend qu’aujourd’hui il n’y a plus de différence ontologique entre lui et « le monde ». Quelque chose est donc à inventer qui ne ferait pas que prendre en compte cette mutation mais partirait d’elle. C’est de cela dont témoigne le travail de Negar Farajiani, ou plus exactement, c’est à cela qu’il nous invite en nous proposant des pistes de réflexion et d’action.

Mutation

Les œuvres et les pratiques de Negar Farajiani qui ne relèvent pas de l’image sont essentielles pour comprendre que ce qui se produit en Iran peut se révéler largement plus intense et incisif que les rabâchages de postures convenues et insignifiantes que produisent nombre d’artistes européens par exemple.

Le ballon comme moment vécu, œuvre ludique, métaphore de la mutation de notre relation au « monde » montre à lui seul combien l’universalité n’est plus ce tiroir fourre-tout servant à alimenter les fantasmes vieillissants d’un être-ensemble rabougri. Au contraire, est universel ce qui nous touche, comme nous touche ce ballon lorsqu’il passe non pas de main en main, mais est porté par les mains pour tenir au-dessus des têtes, là tout près entre ciel et sol. Est universelle chaque plante « encore » vivante. Est universelle chaque culture qui émet depuis le bord de son actualité des messages dans toutes les directions de l’espace et du temps. Est universel chaque instant durant lequel ce « monde » se réfracte dans la conscience démultipliée d’un œil diffracté. Est universel celui ou celle qui sait associer dans ses pensées comme dans ses œuvres l’infiniment grand du local à l’infiniment petit du global.

Car, en fait, l’universel n’est plus une « valeur » qu’il faut défendre, c’est devenu le nom du lien qui permet à l’humanité de se (re)construire au moment où elle découvre qu’elle est en train de détruire son monde. L’universel loge dans le détail et c’est du détail qu’il faut partir, de ce qui vit, existe, se manifeste, là où l’on se trouve. L’immensité du possible tient tout entière dans l’imminence d’un fait.

Mais elle est tout autant menacée par l’évidence d’un aveu nécessaire. Plus rien de ce qui passe ailleurs sur le globe ne peut être ignoré, car l’air de toute la planète est pollué, les océans de toute la planète sont en voie d’extinction, les forêts de toute la planète disparaissent des cartes, et chaque souffle, chaque être vivant sur la planète est menacé dans son existence. Il vit en le sachant mais il ne peut que constater son impuissance face à ce déferlement invisible de la mort.

Negar Farajiani est une artiste qui ne se contente pas d’accompagner ces questions. Cette mutation, elle la provoque et participe à la transformation effective de nos attitudes, de nos attentes, de l’image que nous nous faisons et des choses et des autres et évidemment de nous-même.

Images malgré tout

L’image n’est pas tout mais elle est, en quelque sorte, possiblement partout. L’image n’est pas coextensive au visible, mais chaque élément présent dans le champ de notre visibilité, comme, aussi souvent aujourd’hui, échappant à notre perception « naturelle », peut devenir image ou entrer dans un cadre et s’inscrire sur une surface.

Il y a image en ces moments où notre appareil perceptif réalise plusieurs opérations de manière concomitante. La délimitation du cadre la plus importante est sans doute la dernière, celle qui parachève un processus qui conduit de l’isolement d’éléments à leur extraction et à leur rétro-projection dans un cadre devenu nécessaire pour contenir et retenir en même temps la figure ainsi délimitée. C’est parce qu’elle « sait » comment fonctionne la machine à produire des images en elle et en chacun de nous que Negar Farajiani peut s’en servir pour produire des images qu’elle nous envoie comme autant de manifestations d’une complicité possible au sujet de ce qui arrive.

Il y a ainsi, images absolument, des couvertures, patchworks ou couvre-lits, selon la manière dont on les regarde. Ils sont transformés en support pour entomologiste myope et daltonien. Immenses, les insectes qui s’y trouvent présentés apparaissent comme autant de tests adressés à notre crédulité. Il y a de l’humour dans une telle mise en scène qui les présente accrochés les uns à la suite des autres pendant du plafond, comme autant d’aveux de notre facilité à croire tout ce que l’on nous montre dès lors que la taille est susceptible de nous impressionner.

Au-delà du raffinement du travail, c’est le grand patchwork, cible, œil, surface d’atterrissage pour hélicoptère ou encore île en formation au milieu d’un océan, qui nous indique comment ces images fonctionnent. Elles sont des assemblages d’éléments, petits carrés colorés dont l’unité naît de la variation infinie de leurs motifs et de leurs couleurs. C’est cela que sait Negar Farajiani, qu’une image est en même temps construction, invention, réduction et agrandissement, bref un assemblage inchoatif d’éléments discrets comme le montrent sans conteste les œuvres sur tissu avec éléments de broderies divers. Ces reprises d’images semblant sortir de clichés de presse relatifs à des événements insignifiants de la vie, font revenir sur la scène de l’image fixe le ballon, cette sphère-monde qui dit à la fois notre appartenance commune et l’éloignement où nous nous trouvons vis-à-vis de nos habitudes, prisonniers que nous sommes de cette « vision interplanétaire » de notre terre.

En déclinant ainsi l’oscillation entre proximité et distance, en en faisant la source de notre écartèlement vis-à-vis de nous-mêmes, Negar Farajiani nous conduit à interroger non seulement le monde dans lequel nous vivons, mais ce que nous sommes.

Image et subjectivation

Les images photographiques relevant de la série « puzzle » sont une manifestation supplémentaire indiquant l’acuité de la vision, ou si l’on veut de la conscience avec laquelle Negar Farajiani déploie et articule ses différentes pratiques.

C’est l’image photographique qui est cette fois retenue comme vecteur de la réflexion. Car c’est bien ce qui caractérise ce travail aux aspects si divers, la cohérence puissante qui s’en dégage et qui doit tout au choix judicieux du médium en fonction de la « question » posée. Et l’image, on le sait, est sans doute le moyen privilégié pour questionner les mécanismes par lesquels la subjectivité se construit et s’invente.

Dans ce monde à la fois globalisé et divisé en strates qui semblent ne pas parvenir à « communiquer » entre elles, comme l’art et les sciences, l’image et la réalité, les attentes liées au social et les attentes liées à la reconnaissance, Negar Farajiani parvient à dégager un espace de rencontre particulier, abstrait et concret qui se présente comme une sorte de jeu, un espace que matérialisent ses œuvres à travers la figure du puzzle.

L’image ici lui permet d’évoquer et de mettre en scène la manière dont les enjeux impliqués par la mutation sociétale planétaire viennent affecter les individus, les sujets, les hommes et les femmes que nous sommes.

Ces images puzzle nous promènent de portraits incomplets en représentations décalées d’objets ou de « situations ». Sans le titre qu’elle donne à chaque image, ces éléments perdraient de leur lisibilité. Jouant sur des décalages entre ce qui est annoncé et ce qui est montré, ces portraits impossibles nous plongent moins dans des abîmes de réflexion que dans des constats amusés et inquiétants à la fois. Car c’est nous que nous regardons dans chacune de ces images et ce « nous » tend à nous confirmer ce que nous pressentons depuis des décennies. Ce que nous pressentons, c’est que nous ne sommes pas « un », encore moins unique, mais composés et composites, faits de matériaux concrets et psychiques qui ne parviennent pas, jamais, à composer une image « une ».

Il y a d’abord les parties colorées vides, sorte de fond d’où l’image émerge. Il y a ensuite les fragments plus ou moins visibles d’objets et de visage. Il y a enfin, rendus manifestes par le choix d’éléments participant à la tentative de constitution d’une image singulière, les éléments stéréotypés sans lesquels nous ne pourrions pas exister.

À la question : qui suis-je ?, qui a longtemps hanté un sujet idéalisé qui pensait pouvoir se connaître comme une entité impénétrable à la fois absolument étanche et pourtant ouverte au monde, semble se substituer la question : comment ça tient ? Et le moins que l’on puisse dire, c’est que à la fois ça tient bien, car tous les morceaux s’emboîtent, et que ça ne tient pas vraiment, car il manque trop de morceaux pleins pour faire une image.

C’est que ce « je », l’image reconnaissable d’un individu, n’est qu’une partie infime de l’image globale. C’est dans l’image qu’en quelque sorte le conflit entre global et local devient manifeste et prend une forme nouvelle. Ce que je suis est le résultat d’un processus qui vient piocher des deux côtés du moi supposé exister telle une unité absolue à jamais indestructible. D’un côté il y a le monde rêvé des habitudes, des clichés, des répétitions, autant dire le monde social dans ce qu’il a de complexe et de banal, et de l’autre il y a le monde intérieur qui ne se manifeste que par le fait de rendre visible des parties d’une image à jamais incomplète, celle d’un visage, celle de la part destinée à être vue par les autres. En d’autres termes ce que nous appelons « moi » est un composé à jamais incomplet d’éléments provenant des reflets qui se diffractent entre le miroir des choses et le miroir du visage.

Ce qui importe au-delà de ces évidences plastiques, c’est qu’il fait comprendre en quoi cela révèle une mutation dans le régime de l’image. Une image (photographique) n’a jamais été fixe que dans le rêve malade de ceux qui ont cru bon de confondre extraction hors du cours du temps et éternité, identité et processus de reconnaissance. Ici, l’image non seulement montre qu’elle est processuelle, mais rend impossible toute croyance en sa fonction unificatrice de fantasme partagé. Ce que Negar Farajiani nous montre, c’est la forme du moi à l’époque du pixel-roi qui est aussi celle de l’abolition du moi comme instance structurante du sujet.

Nous vivons et pensons d’une manière qui inclut désormais, dans un mouvement perpétuel de remplacement par parties d’un tout à jamais banni, les processus de subjectivation aux processus de déconstruction et de reconstruction permanents qui affectent les vivants que nous sommes. Nous ne pouvons plus échapper au fait que nous disposons désormais d’un appareil de vision a-technique connecté à un psychisme quantique et que ce sont des images d’un nouveau genre que nous produisons et qu’il nous faut apprendre à interpréter. Les œuvres de Negar Farajiani agissent dans le paysage planétaire de l’art contemporain, comme des panneaux indicateurs d’une précision sans pareille.

Made in china - ball 11 sep from TK-21 on Vimeo.

Negar Farajiani nous a été présentée par Anahita Gabahian de la Silk Road Art Gallery

Silk Road Art Gallery – Farmanieh
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Silk Road Art Gallery – Park Laleh
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