mercredi 26 septembre 2018

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Images d’aurore

5. Le tapis arabe

, Alain Coelho

Des couloirs, des images, des récits, des couloirs encore et des mythes. Un prince à cheval lève son cimeterre, le brandit comme un sceptre.

Nous y vivons, nous le sentons parfois. Le torse de son cheval semble se projeter en avant, menacer de bondir et sortir de la scène vaste du tapis de velours au-dessus de mon lit. Muscle ! Montagne vivante ! Le torse brun du cheval est bombé dans le velours du tapis, comme la matière de l’effort ou comme les échos et l’effroi du cimeterre dressé.

Le tapis arabe avait des bords millimétriques et de petits carreaux colorés, irisés, changeants au fil de la lumière, et qui faisaient pour moi des passages infimes et toujours retrouvés, des pourtours secrets, inépuisables au cours des heures dans des jeux d’hypnose, de perte, de confusion, de retour, de franges enchantées et mordorées, de bordures flottantes, de carrés de velours et de stries colorées et grenues. Et cet exercice « anormal » répété de la vue, de durée présente changeant, constituait une sorte de sertissage enserrant la scène des bandits du tapis arabe dans la nuit, demeurait enclos dans la chambre, dans le silence, dans la lumière et dans la solitude. Il n’avait pas de forme chez les hommes hors cette étrange, heureuse, et très vivante fixité de la chambre et de mon être. La scène des bandits arabes semblait n’être pas seulement une très large composition déployée au-dessus de mon lit, mais un prolongement trouvé, géométrique et magique de cet accès millimétrique des petites bordures colorées et connues, dans un étrange compte, enchanté, toujours refait, et qui ouvrait sur la forme des images, des récits et des scènes. Les bandits arabes s’enfuyaient dans la nuit, le prince levait un cimeterre tout en serrant contre lui la femme enlevée et flottante. L’accès infini des bordures et des franges recommencé était un écrin de la scène, de la même et très étrange façon qu’un désajustement premier, apparent, précieux et secret, parcouru et retrouvé alors dans un autre sertissage, différent mais connu, des surfaces et des formes que j’éprouvais, cependant mates et à rebours de l’aspect scintillant et lustré du velours, face aux petites mosaïques du palais du Bardo où m’emmenait ma mère.

C’était un tapis mécanique de série, et qui m’apparaîtrait aujourd’hui comme une pacotille, s’il n’avait gardé au travers du temps la vivacité de l’éclat du neuf dans l’enfance, la candeur crue et surchargée de toutes les pacotilles. Il détient encore dans mon esprit, sous cet aspect soyeux et scintillant du neuf, un effet immédiat de surface, donnant à la scène aux couleurs franches, et comme vernissées, toute sa puissance primaire d’apparition. Si j’ai pu voir, depuis, des tapis rares, artisanaux, historiques et précieux, qui détiennent en eux une sorte de profondeur organique de la laine, des couleurs, de tanins, de passé, de souffles vivants, de mains et d’êtres disparus, et dans leurs formes belles et brunes, jamais tout à fait régulières, des tonalités en nombre limité et sobrement choisies, troublantes comme celles de fourrures jadis vivantes ou d’un corps, leur matité cependant, leur absence de scène d’un seul tenant m’ont toujours fait les percevoir sous le versant distinctif de la connaissance, les peser sous les signes, un peu décevants et austères, de leur seule et authentique « valeur ».

Je reconnaissais en outre, bien ailleurs, ces filaments rouges et ces ors des pourtours du tapis au-dessus de mon lit, l’esprit et les formes de ces franges, ces couleurs, ces nœuds mordorés et tressés, ces motifs millimétriques chamarrés et ces brandebourgs ; ils flamboyaient dans les convois et les parades du cirque Amar (que j’entendais circamar dans un fracassement de tambour), claironnaient dans la ville européenne de Tunis, passaient sous la fresque colorée en demi-lune de la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul, faisaient une improbable fête d’Europe et d’Arabie mêlées, une assistance en liesse sur la grande avenue Jules Ferry.

Avec un même arrière-fond des clameurs, de la poussière et de la foule, sous le soleil, près des arbres odorants et des parfums des pâtisseries, avec le son des fanfares et des cuivres brillants, depuis la Porte de France et jusqu’à l’entrée de la gare du TGM menant sur la lagune rose du lac de Tunis, je les reconnaissais enfin lors des défilés militaires.

C’était les oripeaux et les atours de l’Armée Française, de la Légion Etrangère, des Bataillons d’Afrique, avec leurs costumes d’un lointain Second-Empire des drapeaux, des uniformes, des silhouettes découpées et des couleurs fixes à jamais comme sur les pages de garde du Dictionnaire Larousse se refermant et s’ouvrant sur un monde immué. C’était enfin ceux de l’Armée de l’Air, les fanions, la sorte de coloration générale de parade et de fête des rangées des militaires, les képis, les galons sur les épaulettes, les motifs de décalcomanies convoitées des immenses sigles des avions sur la base d’Al-Aouina dans les faubourgs de Carthage (donnant ainsi à distance et d’avance pour moi, involontairement, un tout autre sens aux premières phrases que je lirais plus tard en ouvrant Salammbô, mentionnant Mégara, un faubourg de Carthage, dans une méprise à rebours de l’histoire antique, et où je m’attendrais à trouver des uniformes de couleurs, une histoire d’Icare et d’ailes déployées).

Au palais du Bardo, avec ma mère, je retrouvais Virgile, le portrait, le visage de Virgile, de la même et si simple façon qu’il semblait fixe lui aussi, attendant, assis, drapé dans sa toge. Les adultes, impressionnés, solennels parfois, en chuchotant, pour mon enchantement le désignaient sur la mosaïque, comme s’il fût non une image mais la personne elle-même : « c’est Virgile, c’est le poète romain Virgile ».

Sur une autre fresque, résistant aux Sirènes, Ulysse était dessiné, attaché à un mât de petit navire en coque de profil, et je contemplais la mosaïque sur les larges murs de pierres claires. Cependant le simple vêtement qu’il portait et le visage estompé du héros étaient figurés sans aucun attrait réel pour moi en regard des immensités et des errances vécues sur la mer du levant. Quand tout son visage et son être auraient dû porter, pour me retenir, une marque distinctive entre toutes, la silhouette alors, s’érigeant dans l’ocre teinté et les petits bords des carrés de mosaïque, ne correspondait pas à la sorte de mesure idéale que les récits avaient tissée pour moi, et maintes scènes depuis, dans d’autres ordres de la représentation, la peinture, la photographie ou le cinéma, et pour des « hauts faits » ou des êtres de légende, firent toujours, de certains pans des images possibles et immenses des choses pour moi, cette même impression veuve de pans un peu inévitables de réductions.

Mais le bel agencement cependant et les couleurs douces des morceaux de mosaïques, la sorte de voile involontaire et doux qu’était en réalité le procédé lui-même d’assemblage de petits carrés et qui donnait en retour leur aspect si particulier aux images, créaient une sorte de crible, de halo, de brume de l’esprit parée du beau nom de mosaïque dont je m’étais saisi. Et cette haleine des millénaires me faisait, à l’imitation sans doute de la pulsion d’unicité face à soi, cet instant des adultes désignant Virgile, me dire à moi-même, avec le sentiment émerveillé d’une brusque et précieuse présence, face à la fresque des Sirènes et du personnage attaché à son mât : « c’est Ulysse, c’est vraiment Ulysse ».

J’entrais ainsi dans le chuchotement des adultes, modulé et immémorial, depuis les sanctuaires, les musées et les églises, doté certes du filament pâle et précieux d’une présence de trésors authentiques et enfuis. Mais le tapis de velours, relié étrangement aux mosaïques par le fil des petits carrés innombrables et colorés de ses bords, recelait pour moi des pacotilles plus vives, plus immédiates et lumineuses, exemptes de la secondarité des connaissances, tout autant que des tapis sombres et historiques, loin aussi de cette fixité mate, un peu froide, belle, sacrée, mais muséale déjà des mosaïques du palais du Bardo et de l’art.

La surface tout entière du prince dessinée sur son cheval était arrêtée dans un mouvement suspendu, et semblait sortie de la nuit, en être la matière vivante prolongée, en contenir les démons et les forces représentées. Autour de la forme dessinée du prince sur le tapis, un orbe scintillant et bleuté de velours auréolait son visage, faisait un mélange figé de colère et de force. Mais apparaissait aussi, impossible et si nette, dans le beau contour du visage offert, arrêté, comme une étrange sainteté. C’était une surface, une membrane, un parchemin de l’être. Je la reconnaissais pour l’avoir éprouvée (était-ce la nature de tous les visages isolés et représentés) sur les images de Sant’Antonio venues d’Italie, d’un Christ de Dürer et des reproductions religieuses encadrées dans la chambre de ma grand-mère. Je la retrouverais plus tard, dans la surprise des formes s’appariant, dans ce suspens rêvant, cet impossible et si bel arrêt, dans un arc lointain aux trajectoires et aux formes sans doute plongeant depuis le visage dans le tapis arabe à Tunis lorsque j’étais enfant, dans les visages peints, arrêtés, de Paolo Uccello, au cœur du tumulte des lances, des armures et des chevaux dans les belles scènes des batailles de San Romano, dans une sorte de charme entrevu au cœur du mouvement et de leçon de la personne.

Toutes ces étrangetés émanaient sans doute des hasards d’une scène-type figée, mal reprise, mal copiée, démultipliée dans les manufactures à l’usage mi-colonial mi-touristique des Européens, depuis la geste édifiante et ancienne d’une épopée arabe ou persane. Mais j’en ignorais tout. Trois hommes en armes enlevaient une femme dans la nuit, il n’y avait pas d’autre fil de signification que l’image elle-même, et ma chambre, et mon corps et les jours et les nuits. La scène tout entière se trouvait donnée dans le vol suspendu, frénétique, du saut des chevaux et d’un lever de sabre. Terrible, elle demeurait intacte dans le velours (cette laine tissée et lustrée du tapis qui me semblait du velours), après tous les tumultes de la nuit, les oublis et les jours quand je la retrouvais dans les hasards de l’hypnose lente des seuils, des pourtours, des petits carrés infinis de couleurs et de la solitude, des traits et des franges que je reconnaissais comme des morceaux de parures, des restes de bijoux dispersés, des souvenirs de mica, de nacre, de dés à jouer, de mosaïques assemblées, d’éclats, de nœuds colorés de la laine tissée.

Les chevaux se cabraient dans le lever de sabre du prince. La ville au loin s’étendait, figurée d’un trait pâle allongé sous le trait pâle de la lune. Le prince brandissait un cimeterre tandis que de l’autre main il serrait la bride de son cheval lancé, projeté, se fracassant comme s’il bondissait dans la nuit sous la puissance ronde, tendue, des muscles fauves de ses cuisses gonflées dans les rehauts dorés et blancs du velours au centre de la scène. Un bras du prince, dont la main tenait les brides du cheval, passait par-dessus l’épaule de la femme qu’il enlevait, et il l’enserrait contre lui tout en guidant son cheval. Pâle, secret centre mouvant de l’univers torsadé du tapis et de toutes les histoires, le corps déployé de la femme flottait pour moi offert et brusquement vivant dans la douceur bleutée de ses voiles, légers, effilochés dans la nuit, gonflés dans le mouvement de l’air. Ses fins vêtements de velours et de soie semblaient un souffle, une buée légère de la substance du velours, du tapis, et aussi de l’idée, enivrante, que je me faisais du corps fluide et mouvant de la femme, de son toucher, de son éclat, de son parfum flottant, de ses saveurs de mets venus de nectar et venus d’ambroisie, d’amandes et d’halva.

Le prince et la femme, les deux guerriers de l’escorte aux faces redoutables de bandits en turbans, incarnant à eux seuls pour moi le chant et la peur d’une légendaire Arabie, s’enfonçaient dans la nuit de velours du tapis tout en semblant surgir contre moi au-dessus de mon lit et, dans une étrange douceur cependant du velours, dans le sommeil et dans l’éternité indistincte de la chambre, ils s’effilochaient, disparaissaient, triomphants, flamboyants encore et bordés à nouveau dans mon esprit de l’approche millimétrique et retrouvée des seuils, des franges, des couleurs de parades et des vêtements chatoyants.

Les pantalons bouffants des personnages dessinés, des bandits, du prince et de la femme, étaient serrés à leur taille et aux chevilles, larges et gonflés sur les jambes dans le vent et la fuite. D’un velours rouge pour le prince, cramoisi d’ombre brune dans les plis, ils transformaient une étrange partie de son être en un immense papillon enflé de sève, d’ardeur et de puissance, dans la forme instinctive pour moi, sans conscience et sans nom, de corolles et d’accouplement. Les pantalons flottants de la femme étaient bleu pâle, la changeaient en pétales très clairs, semblant indiquer la surface secrète de tous les déploiements lents et blancs de la scène, des tournoiements de voiles flottants, du halo clair de tous les vêtements blancs, de l’étrange reflet de la ville endormie et des chambres quittées, comme si la femme appelait, ou bien se souvenait. Elle s’abandonnait cependant à la douceur bleutée du velours et des vêtements gonflés, dans le satin et l’éclat mystérieux, millénaire et sans voix, d’une chevauchée pâle, redoutable et magnifique, un mouvement éclatant arrêté sur le cheval du prince.

Les fins filaments blancs et bleus de son vêtement répondaient pour moi à de l’air, à son haleine, à la buée douce de son corps de princesse enlevée et de femme. Ils étaient posés sur la nuit, immatérielle, et dans le velours très palpable de la très large image de l’enlèvement au-dessus de mon lit. Ils ouvraient sur de ténues et très fluides substances, cachées dans les gestes des hommes, découpées en formes de bandits, de chevaux et de cités posées sur la surface moirée du velours comme une matière de la nuit, des souffles et des vies, contre le cœur flamboyant et battant des bandits menaçants. Tout tenait aussi à cette étrange magie que les formes des personnages faisaient corps au tissu en une sorte de jeu dédoublé des « épaisseurs », le velours du tapis constituant en même temps que leur forme et la surface du tapis la belle matière moirée de leurs vêtements représentés, de leur chair, et semblait détenir jusqu’à la nature organique, poreuse et ouatée de leur souffle haletant, offrant le dépôt épais, matériel et palpable des respirations, du souffle des chevaux dans la nuit froide et dans l’air. Et le velours prêtait aussi pour moi sa matière poreuse à l’intérieur menaçant, dense et sombre, des regards fixes, dans l’étrange et renouée création d’un monde de kaléidoscope et d’épaisseur sortant.

Ainsi le sentiment de peur, de chevauchée et de fuite dans la nuit prenaient pour moi la matière et le corps d’une buée bleutée du souffle de la femme, qu’était le velours irisé et moiré autour de son visage. Préservée des torsions de la nuit et de la chevauchée terrible, la femme enlevée cependant s’étendait calme, se posait sur la nuit de toutes parts. Mon imagination se perdait dans sa forme blanche et bleue déployée, parée du dessin des étoiles, des guirlandes, des diamants dérobés, des beautés claires de la lune et des villes endormies, des dômes et des minarets pâles dans le lointain, comme du souvenir diffus, heureux, mêlé de nuit et des veillées tardives lors des crèches de Noël que faisait mon père, des petits personnages des santons bariolés et des mages d’orient.

Le prince chevauchait, sauvage, puissant, terrible. Gonflé à la fois de l’arc tendu de ses vêtements flottants, de la force de son regard noir, du cheval qu’il tenait, du corps bleu pâle enfin, déroulé contre lui, de la femme qu’il emportait. Au loin, tout s’étirait dans la nuit. Derrière la princesse et le prince, deux cavaliers menaçants, fusils en bandoulière, chevauchaient. Les regards noirs sur le velours du tapis ressortaient sous leurs turbans pâles comme s’ils en mangeaient l’ombre, s’en fortifiaient, en détenaient la fixité terrible. Et cette puissance de l’ombre, comme l’épaisseur du tapis et de la nuit, s’enroulait dans le secret des corps dessinés, dans les vêtements au vent, contre le velours et le torse bombé des chevaux bondissants, sur les visages des hommes et des bandits redoutés de toutes les histoires. Le mouvement figé de leurs chevaux dans l’effort de la fuite s’arrêtait dans un geste d’apparat, une parade fixe en un point advenu de ses formes parfaites, et semblait escorter, dans cette figure de cavalier atteinte, le prince et la femme bleu pâle, arrêtant et fixant une impression de fureur, de danger, de puissance infinie. Ce mouvement suspendu des bandits semblait les protéger dans la nuit, leur faisait la franchir et à la fois s’y lover, tandis que le prince et la femme enlevée étaient devenus un instant le tissu très précieux, le butin, le trésor que les bandits étaient parvenus à enlever et garder depuis le ruban pâle que faisait au loin la ville endormie dans la nuit. Fous de force et d’éveil, redoutables, les deux cavaliers armés veillaient ainsi sur mes impressions de cités arabes redoutées, apaisées enfin, et qui s’éloignaient dans le déploiement triomphant du galop effréné et d’une fuite invincible. Sur le fond derrière eux, entre les corps des personnages, leurs vêtements dessinés, les chevaux, la nuit criblée des étoiles régulières démultipliées, s’étendait éternellement, vers le bas, la petite nappe claire de la ville arabe endormie, en un reflet de jaune très pâle répondant à la lune, avec les silhouettes à peine dessinées et fondues de maisons, de palais et de minarets. Tout contre, au-dessus de ce pâle ruban de la ville, plus haut, le croissant de la lune, horizontal comme sur un drapeau, faisait une petite coupelle allongée, semblait une barque au-dessus du ruban de la ville, une lune impossible voguant dans la texture de la nuit, un éclat blanc posé, un morceau de coquille finement étalé et ouvert.

Dans la pleine lueur parfois de la solitude poreuse et immense de ma chambre, au long des heures silencieuses, bientôt des années et des mois, dans la brusque clarté des voix, d’autres jeux, d’autres instants, des terreurs et des orages sur la baie de Tunis, des bonheurs et des rires, les gestes des hommes figurés sur le tapis et les chevaux en fureur ont acquis certes des formes familières, comme dévitalisées, et très souvent absentes. Mais aussi elles se sont retirées en une manière de génie dormant, teintées de magies jamais tout à fait éteintes, semblant les garder longtemps dans la chambre et veiller sur ce mélange infini de murmure jadis terrible et doux, de velours, d’atours millimétriques, de mosaïques et de brandebourgs, peuplé de souvenirs de poursuites, de légendes, de dangers écartés et d’enlèvements au-dessus de mon lit.

Parfois, le matin, les draps blancs et frais dotaient dans le jour revenu d’une impression de havre doux, d’écrin heureux et d’immunité tous les dangers, les excès de forces et de folies sauvages entrevues dans la nuit, dans les orages déferlant sur la baie de Tunis, apaisés dans la scène du tapis et son toucher retrouvé au-dessus de mon lit, à la façon dont les rêves s’effilochaient. Les torsades des bandits en armes, les éclairs, le tonnerre et les trombes d’eau des orages déferlant, les formes et les couleurs étaient retournées, fascinantes encore dans un toucher ouaté et général de l’esprit ou d’un souvenir, tels les contenus du rêve se fermant, et s’étaient déjà muées en les particularités et les détails d’un meuble, d’un angle de la chambre, d’un décor, de la surface du mur, des lucarnes en haut et de la promesse des jeux et des heures dehors m’attendant.

Je pris l’habitude ainsi de voir mainte fois le tapis sans le voir, dans cette sorte de distraction sans bords qui est l’atmosphère naturelle de notre être et semble en provenir, de même que les nuages, les températures et l’air émaneraient de la terre qui bat seule et se meut. Cependant brusquement la distance et la cécité de cette enveloppe naturelle s’effaçaient si je consacrais à la scène du tapis abruptement le terrible sens d’un incompréhensible et troublant premier plan. Est-ce ainsi aujourd’hui que tout dure et revient, continuant de traverser ce halo qui serait notre vie naturelle agglomérée contre nous ? Et la mémoire cherche, tente de préciser et tente de comprendre, non notre propre histoire qui est sans importance, mais la généralité chez les hommes, ces images d’aurore, ces premiers plans troublants dont nous nous souvenons.

Les brusques étendards de batailles, de fuites, de chevauchées du tapis, le tumulte vivant des cités apaisées continuaient de flotter dans mes songes comme un effleurement du velours, poudreux sous mes doigts et jusque dans mon esprit. Le ciel sur le tapis était vaste, immaculé d’un bleu foncé pur, et les étoiles dessinées étaient fines, en rangées régulières d’un jaune clair et découpé. Elles s’amoncelaient sur le velours, en remplissaient la voûte et la large nuit, semblant l’agrandir plus encore, posées en des dessins identiques démultipliés, avec leurs formes nettes évoquant pour moi les jeux, le papier et les découpages. Mi-langage, mi-symboles, tout entières dans le dessin parfait de leurs branches régulières et identiques, improbables dehors dans la nuit véritable et froide, les étoiles ainsi dessinées résidaient non exactement dans le ciel mais dans les histoires et dans le tapis, dans des contours fixes, à jamais mystérieux, entrelacés en français de leur beau nom d’étoiles (tant je ne découvrirais que plus tard le charme suspendu du pluriel italien des stelle et des belles fins de vers de La Divine Comédie). Et le nom des étoiles, associé aux découpages, aux petites figurines de la crèche, aux dessins des Noëls d’Europe dont j’avais l’impression, aux traits jaunes et réguliers enfin sur la nuit de velours du tapis faisait une présence douce et persistante pour moi, ajoutait à la scène une sorte de poudre heureuse des jeux, un atour des mystères, des légendes, des contes et des récits, entretenant avec la vaste image des bandits dans la nuit – fixe image devenue sans dangers, sans illusions ni réalité – maint détour et maint étrange couloir. Dans la matière dessinée et immense du ciel bleu foncé, dans le contour de la ville arabe au loin dessinée d’un trait large sur l’horizon, la sonorité des étoiles s’ajoutait ainsi à leur dessin, nimbait leurs formes, leurs arêtes saillantes et pointues de branches régulières, les recouvrait de la poudre douce et irisée d’une essence magique et poreuse, d’une sensation de la nuit, de parures, de cosmos, d’air vaste et de femme flottante enlevée. Le nom liquide et scintillant des étoiles parachevait les impressions et le cours suspendu de la très mystérieuse scène du tapis arabe, comme les astres réels parachèveraient un jour pour moi les véritables nuits, dehors, dans le froid et la largeur immense du ciel criblé de fins points lumineux.

Parfois au contraire l’enlèvement vif et flottant irradiait pour moi d’une brusque violence attendue, naturelle et rêvée.

Princes ! palais ! cités et pays ! ruses, trésors, brigands et combats ! Terreurs d’une Arabie hors de portée pour moi, et cependant vivante de toutes parts ! C’était l’orbe sombre du monde, nécessaire en secret au déploiement de la scène obscure du tapis et des jours, comme dans le chant terrible d’une espèce terrible, et des muscles et des corps. Puis l’abandon de la femme, flottante, était comme un ralentissement cherché du mouvement de la scène et du prince, le dessein et le but secret des fureurs, des résolutions, des forces tendues et brunes des cavaliers, des bandits s’enfuyant dans les nuits d’Arabie. C’était étrange, c’était contenu et comme déposé par la mémoire des hommes dans le charme refermé de la matière scintillante du velours que je pouvais, le soir venu, en m’endormant, toucher de la main dans l’ombre. La fureur apaisée des hommes, leur souffle furieux était calmé enfin dans cette douceur, dans le nimbe manquant déployé dans le corps de la femme emportée et saisie. Butin pâle et blanc, bleuté dans le velours offert de son corps étendu, la femme et l’enlèvement étaient devenus l’épaisseur naturelle de l’étoffe, la trame du tissu de velours du tapis au-dessus de mon lit, la nature secrète et promise de la texture des choses et des corps.

A nouveau, je tenais la main de mon grand-père contre la mienne et nous étions revenus sous l’arche de pierre de la Porte de France. Après la rue d’Espagne, nous nous étions arrêtés devant la boutique du vieux libraire. Je retrouvais les grands livres illustrés que je ne savais lire encore, les albums pour enfants, Tintin, les grandes couvertures lisses et colorées, les livres d’art, avec la photographie troublante et triomphante de la statuette crétoise, les deux lobes blancs de seins nus miroitants de la Femme aux serpents, les gravures et les photographies, les rouleaux dépliés de cartes postales lisses qui brillaient dans le jeu cliquetant des tourniquets les offrant.

Devant la boutique dehors, contre la porte ouverte, le vieux libraire parlait longuement avec mon grand-père, et quelquefois je voyais entrer, nous rejoindre, la belle et légère Madame Ida, l’institutrice, comme venue de poudres de lumières, d’heures heureuses, flottant sur la grande avenue et dans les senteurs du jasmin.

Le vieux libraire parlait dans le très mesuré français des livres et des cahiers que je découvrirais un jour. Il semblait que sa diction calme, sa voix s’éraillant un peu quelquefois, que ses gestes lents et soignés tandis qu’il repliait les pages et les couvertures qu’il feuilletait pour moi étaient un prolongement vivant des photographies, des colonnes antiques et des siècles, de la langue française enfin de toutes parts étalée dans la boutique à l’état inépuisable de trésor, de convoitise aimée, d’arche fine et précieuse.

Mon grand-père parlait plus prestement que le vieil homme, avec des intonations gardées de l’italien, rehaussant d’une sorte d’involontaire et permanente insistance le cours des mots en français, et il faisait parfois d’amples et beaux gestes, retenus, suspendus dans le silence, ou brusquement vifs comme ceux d’un chef d’orchestre. Le vieux libraire opinait doucement (il demeure pour moi, très blanc, chenu, souriant, un peu replet dans son costume gris avec toujours une fine cravate gris bleu sur sa chemise blanche, la découverte et l’image première d’un fil à jamais établi entre les livres, les connaissances et une calme réserve). Puis un homme étrange, grand, souriant, vêtu à l’européenne, ni arabe, ni européen, ni limité exactement à un type, entra, salua, s’arrêta. Il s’adressa à eux en arabe. Je m’étais figé contre mon grand-père. Des éclats de voix et des rires radieux fusèrent. Les mains se serrèrent. L’homme un instant me fit face, me regarda dans un sourire. Mon grand-père lui parlait en arabe, et le vieux libraire continuait d’opiner longuement, les écoutant tous deux. Ce fut comme si brusquement je voyais l’invisible. D’étranges vies, cachées, si près de moi demeuraient, à jamais hors de ma portée. Les regards des adultes roulaient dans les yeux en parlant ! incertains tout à coup, dangereux, ou du moins je le crus un instant. Puis les rires à nouveau fusaient. Je regardai dehors, les voix me semblèrent inonder la rue tout entière d’un scintillant soleil. Madame Ida survint, entra, salua. Rires irisés des regards et des voix, du français, de l’italien, de l’arabe, de l’espagnol peut-être. Enfin mon grand-père salua, radieux. Il se tourna vers moi, reprit ma main dans la sienne, et nous nous enfonçâmes sous les arbres odorants sur la grande avenue, vers la gare du TGM et le train pour Carthage.

Mais un instant sa voix avait été un morceau de la cité arabe, avec les inflexions de l’arabe, si inconnue, si étrangère, elle avait été une partie réelle des ruelles, du cuir, du cuivre chaud, des parfums, des épices, des odeurs du feu de bois et des replis de la Médina. Alors mêlées abruptement à sa voix, à son rire heureux, à son visage que pourtant je connaissais si bien, à ses lèvres, à son sourire, les sonorités de l’arabe continuaient à s’étirer longuement autour de nous tandis que nous marchions et que je sentais la main de mon grand-père sur la mienne. Les sonorités de l’arabe dans la voix et le corps de mon grand-père étaient le dedans de toutes les étrangetés, elles crépitaient, roulaient, s’éployaient depuis les rues européennes jusqu’à l’entrée de la Médina, elles semblaient joindre notre maison au loin, le soleil et tout le monde connu d’un unique trait de splendeur et d’étrange danger. Les sonorités de l’arabe semblaient toucher de loin jusqu’à ma chambre laissée avec le matin, la lucarne silencieuse en haut du mur blanc, et elles s’étendaient à distance sur l’air de la pièce, rejoignaient enfin, comme après l’avoir longtemps cherché, le regard noir et perçant des bandits s’enfuyant dans la nuit, sur le tapis de velours au-dessus de mon lit.