samedi 30 juin 2018

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Images d’aurore

4. Les dédales de la cité

, Alain Coelho

Depuis ma chambre avec les lucarnes et les vitres que l’on avait ouvertes, il semblait dès le matin que les clameurs au loin et les parfums venaient chercher mon corps, la chambre, mon esprit, ma propre existence qui était aussi étrange pour moi que la chambre et l’air large.

Et je croyais retrouver les dédales exacts de la cité dans les parfums, dans les sons qui venaient jusqu’à moi. Je revoyais les ruelles, je percevais les voix, je sentais l’ombre humide brusquement au détour d’un passage, les rires éclatants, les saveurs d’orange fusant comme un jet vif de soleil et de sève, le jour harassant bientôt où je serrerais les doigts de ma grand-mère contre les miens tandis qu’elle nous mènerait jusqu’à la rue d’Espagne, vers la Médina, et je passais déjà comme sous une voûte large, poreuse dans l’air de ma chambre, sous la grande arche claire de la Porte de France. Les arbres de Tunis s’éveillaient dans le vent très léger et tremblant, embaumaient l’air, effleuraient la cité et les avenues claires, pénétraient tous les détours voilés de la Médina, des places ouvertes vers la mer et le port, de la Casbah, les pans blancs et voûtés et l’escalier ciselé de lions du Palais du Bardo, le dédale des rues de La Goulette. Sur les avenues se posait, dans un sourire heureux, un mélange pour moi épicé et poudreux, très puissant semblait-il de soleil, d’air vif, de sésame grillé et de miel.

Mais retrouver les formes de la cité dans mon esprit avait été aussi comme de retrouver et voir, avec les yeux de la cité, un bref instant l’étrange position que j’occupais dans la chambre, dans mon lit et semblait-il jusque dans mon propre corps. Le frôlement de l’air était doux sur la peau de mes doigts, allant se poser comme une vivifiante et ouatée caresse sur les feuilles des arbres embaumés, faisant enfin avec les odeurs dans le jour une belle et nouvelle matière, mi-sentie mi-rêvée, depuis la sensation de toucher et de voir jusqu’à celle poreuse de mon corps inhalant, de ma gorge respirant et sentant. Et je retrouverais plus tard, bien ailleurs en réalité, cette impression majeure, incernable, de toucher mat et immense, entre une sensation, une idée, une vision semblait-il et la joie, jusque dans des scènes, des images – la vue regroupant un instant tous les sens et toutes nos connaissances ­– face à certains tableaux ou des fresques, dans les contours, les couleurs de poudres estompées de Giorgione ou Titien. N’était-ce pas la nature du jour, des aurores, toutes les formes de nos pensées, de nos sensations, la plus fine texture de nos vies ainsi que notre conscience éblouie au sortir d’une caverne d’ombres ?

Tunis continuait d’être le seul lieu, et l’absence par là de tous les autres lieux. Alors dans les sons, les couleurs, les impressions et les senteurs de Tunis, comme dans le souffle, dans la vie des substances et des plantes dont mon corps tout entier semblait avoir gardé l’empreinte en des plis fixes et des stries de la nuit, avec le nom mousseux, compliqué et savant de l’oxygène disparu à présent du doux visage de ma mère qui n’est plus, chaque matin tous les êtres que je savais vivants hésitaient un instant, dans l’instinctive conscience d’immensité sans formes, puis retrouvaient leur place dévolue sur la terre, se remettaient à parler et bouger.
Senteurs de cuir et d’épices, Arabies refermées et secrètes, triomphants inconnus d’un instant dressés dans la foule puis glissant, dédales de la Médina après l’arche de la Porte de France, doux dédales plus vastes et larges donnant sur la mer et le port, avenues neuves aux magasins européens et aux fleurs en bouquets, enseignes en français, en arabe, en hébreu dans les ruelles de La Goulette, glaciers, pâtisseries et cafés, la cité prenait déjà pour moi de loin, depuis ma chambre, toutes les formes chatoyantes et ininterrompues d’un somptueux, bruyant, odorant, étrange, précieux, unique, irisé, immense et citadin jardin, dont j’ignorais seulement qu’il ne se déploierait en rien, avec le temps, en ce que je croyais.

Dans la cité, les odeurs étaient des pans de la vie et du jour, semblaient nimber parfois les mouvements et les gestes flamboyants des vivants, les rires, les regards perçants, les éclats des voix, les couleurs mouvantes des tissus, les foules dans les rues claires et sur les places, traçant dans l’air et la chaleur qui montait avec les heures, pour le petit garçon que j’étais, une auréole d’organes dans la matière impartageable des joies. Concrétions des lieux, entrailles inavouées tirant vers la terre humide, craquelée, j’associais (dans un instinct sans doute de société et d’univers limités à l’empan alors de mon seul horizon connu) les odeurs des Européens aux arbres, aux glaciers, aux pâtisseries, aux tissus neufs et au café, au morceau de caoutchouc aussi, gorgé d’eau, moisissant sous les mimosas dans le fond du jardin. Les odeurs des Européens semblaient prendre place dans le langage (outre le caoutchouc moisissant et ses obscures directions), mais c’était celles de la cité arabe qui attiraient en réalité le petit garçon sur la photographie d’alors dont je scrute l’image fixe à présent sous mes doigts. Gorgées de je ne savais quelle âcre et irrésistible vie, terrible et à l’état natif, elles m’attiraient jusqu’à la terreur et jusqu’au dégoût. Mais la terreur et le dégoût eux-mêmes n’endiguaient pas les odeurs, qui continuaient pour moi de s’étendre et régner dans le plus secret du secret, dans une matière intermédiaire entre des choses tues et une sécrétion. La fumée, le bois brûlé, le parfum des épices et des aromates, le cumin enivrant, trop fort et puissant, l’odeur brusque du salpêtre dans le recoin humide d’un mur s’effritant dans la Médina, le cuivre chaud et le cuir amoncelé au soleil sur le marché de la Place d’Espagne m’émouvaient jusqu’au sentiment premier de l’animalité, d’un irrésistible et muet écoulement sans fin. Le cuir chaud, ou le cuivre, ou le bois calciné, ou la graisse brûlée dans une ruelle m’attirait jusqu’à l’écœurement, et je reconnaissais dans cet écœurement ma fascinante entrée toujours remise dans l’inconnu et les corps, comme en celle du dédale de la Médina.

Cependant cet univers musqué, inavouable, aimanté jusqu’à la stupeur, me changeait en un rien dans son écœurement. Immobile sur le sol, respirant l’âcre feu de bois et des relents de graisse brûlée, je serrais ma main dans celle de mon grand-père dans la Médina tandis qu’il voulait m’éloigner. Je ne pouvais bouger, tapi dans mes incompréhensibles bras et mes jambes. Je croisai le regard d’une femme arabe drapée, venant vers nous, comme si je commettais un péché ou une obscénité (et je n’ai jamais approché tant, sans doute, sans savoir ni conscience, le même sens natif du nom du péché et du penchant chez les hommes), puis elle détourna son regard, d’abord étrangement fixe sur moi, et elle finit par glisser sans me voir. Elle continua d’avancer, me laissant dans mes limites, mon corps de petit garçon, mes origines d’Européen, et je n’existais plus. Mais dans un éclair j’avais vu, et c’était incompréhensible. Le regard de la femme un instant avait répondu au regard de ma mère, à celui que j’avais saisi parfois sur ma mère, dans une même connaissance, dans un même interdit silencieux, et qui était déjà de tous côtés, autour de moi semblait-il, le plus universel et connu, et où se reliaient toutes les mères, toutes les jeunes filles et les femmes, dans un unique trait de foudre sous des apparences étrangères, impossibles, les vêtements, les corps, les démarches, les rires et les regards.

Brusquement j’avais perçu au loin, sur le côté, le grondement assourdissant d’un moteur dans la rue, dehors, à travers les lucarnes ouvertes au-dessus du haut mur. Puis j’entendais des voix en arabe, et des éclats de rires. Je reconnaissais aussi des mots en italien, en français, puis les contours chauds et revenus des paroles connues sur les choses, tissant de nouveau avec les choses cet univers clair, immédiat, qui n’était plus exactement des paroles ni des choses mais un très naturel passage sans durée ni matière. Je reconnaissais les crêtes aimées de cette voix haute de femme, assurée, radieuse, alors vivante et belle, comme un chant de contralto aujourd’hui pour moi sur une scène d’Iphigénie ou un air de l’Orfeo de Gluck, ma grand-mère dehors. Je l’imaginais dressée dans le jour, continuant à parler et sourire, puis des mots en français, et j’entendais enfin ma mère, venant d’un autre lieu encore. Dans la maison ou dehors, puis d’autres voix proches. Les bruits, les traversées vives des sifflements fins et brusques des hirondelles, toutes les autres sonorités se mêlaient à mon corps et au lit, aux images et aux odeurs de la cité au loin, à la vie des ruelles rêvées, aux bonheurs, aux dangers, aux récits revenus, aux promesses du jour, à l’air et à la Médina lointaine.

Avec mon grand-père nous franchissions l’entrée de la cité arabe et nous déambulions, mon souffle se retenait, jusque devant la large porte peinte et cloutée de la mosquée de la Zitouna, où les vieillards arabes retrouvés se tenaient éternels et fixes. Assis en rangs et groupés sur les bords de la rue des Libraires, lents et calmes, ils semblaient se tenir réunis pour garder immobile, éveillé, le seul éclat guettant du regard noir des vivants, cependant doux et fixes bientôt dans la chaleur, dans l’ombre légère et l’immobilité. Magiciens malicieux, ils souriaient perçant ma présence ténue, mes regards et mon être retenu que je ne pouvais cacher. Je serrais contre moi la main de mon grand-père, m’agrippais plus à lui. Alors dans l’aisance et la sûreté des sourires, dans la souveraine magie des paroles – science des adultes, ainsi qu’ils détenaient aussi celle des lieux – en français, en italien, de quelques mots en arabe, il me guidait et je traversais avec lui ces contrées pour moi infinies et que je n’aurais su retrouver seul, telles celles des Lotophages ou des Cyclopes d’Ulysse. La parole était un somptueux et savant laissez-passer, le sauf-conduit rêvant d’un éternel qui-vive. Tous les vivants assemblés de toutes parts continuaient à marcher, à regarder, à se taire ou parler, immobiles guetteurs, et nous nous enfoncions dans des recoins encore, sur des courbes de la terre sèche, craquelée, au travers de petites maisons blanches encastrées dans les murs des ruelles.
Parfois, tous les étroits passages ouvraient sur la claire et large avenue, et nous étions revenus dans les quartiers neufs des Européens. Parfois, au détour, des vieillards comme ceux de la rue des Libraires dans la Médina et de la Zitouna se tenaient. Assis, ils cherchaient la fraîcheur et l’ombre dans un espace trop large, dans une fine et involontaire concrétion des lisières qui fût celle des pierres et des rues d’Europe posées sur une ancienne et poudreuse Arabie, à l’angle d’un trottoir neuf, large, gorgé de chaleur et de terre craquelée. Ridés, édentés, souriants, ils semblaient surveiller en réalité la sorte de mouvements sans fin de la race des vivants. Ils fumaient d’âcres tabacs, buvaient du thé sur le bord de la rue. Et la large avenue apparaissait brusquement pour moi, un instant, à l’écart de quelque centre absent, qui fût la courbe étroite de la ruelle des Libraires, la mosquée de la Zitouna, la Médina enfin dont ils avaient la charge.

Des pans entiers de la cité s’ignoraient entre eux, ne se rencontraient pas, provenant de centres d’ignition étrangers, et semblaient situés plutôt dans les plus lointaines des sphères, se croisaient sans se toucher, à l’image du miracle toujours renouvelé pour moi dans la cité fourmillante des tourbillons de la foule où nul ne se heurtait. Tunis était la cité des dédales. Et si ses dédales donnèrent une forme première, dans un lieu réel et à ma portée, aux formes inconnues et rêvant des récits et des cités antiques, comme une sorte de livre venant des adultes de terre des Merveilles (où les grandes civilisations, l’orient de Mésopotamie et de Babylone, goûté entre le vieux libraire de la Porte de France et Madame Ida, offrait l’apothéose de jardins suspendus et précieux, du palais de Mycènes, de la Grèce des colonnes et des temples), les dédales de Tunis étaient aussi pour moi, avec bonheur et sans fin, ceux de la vie même et incernée de la cité s’épandant, de son impalpable et précieuse Arabie. Et le tout ensemble, qui n’était pas exactement un tout, mais une sorte de mouvement ininterrompu de très lointains et scindés univers, faisait une impression de sève, de société native s’agrégeant, et n’a cessé de jaillir, de tenir son essaim magique au travers des années, doté cependant de vies singulières et uniques, irradiant contre moi les sucs et la vie d’une universelle, générale cité, respirant, resplendissant.

Sur la grande avenue Jules Ferry, dansaient et s’avançaient les silhouettes en rangs larges déployés, les femmes, les jeunes filles européennes aux robes claires flottant, souriant au soleil, se tenant par le bras pour faire une barrière fluide et souple qui progressait vers nous, dans le beau et très mystérieux port des corps se mouvant, triomphants, trônants sur les pierres blanches des larges immeubles neufs, dans l’ombre douce des arbres et les senteurs du jasmin.

Une ruelle étroite débouchait sur la grande avenue. Les enfants arabes surgissaient, couraient pieds nus depuis la terre poussiéreuse des ruelles sur les pierres de l’immense trottoir jusque sur le parvis de la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul. Des femmes en noir, en blanc éclatant quelquefois et aux vêtements flottants et légers, les suivaient, les appelaient brusquement. Elles avaient la majesté lente de vaisseaux s’avançant, nous croisaient dans le fourmillement et le tumulte harassé sur lequel, très unique chacune, elles paraissaient régner. Parfois, elles portaient des vêtements drapés de bleu nuit, ainsi qu’était vêtue Beya, la femme arabe qui venait à la maison, et attachée à jamais pour moi au bouillonnement enfantin, dangereux et festif, d’une grande lessiveuse de zinc gris et mat dehors, de linge chaud bouillant, à l’odeur de lessive, de fumée et de feu de bois. Contre leur être entier ainsi drapé de bleu nuit, des mouches en grappes vives parfois se posaient, rechangeant alors en de simples mortelles ces étincelantes et regroupées reines de Saba d’un instant, apparues souveraines au détour d’une ruelle sur la grande avenue, telles descendues de draperies cachées, d’Arabie tout entière, de tapis soyeux, de légendes et de châteaux du désert.

Des densités sombres tout autour existaient. Elles vivaient retenues comme autant d’esprits pour l’instant assagis, et comme autant de charmes sombres et d’immensités. Se tenaient là des lieux fixes, repères, balises étranges de remparts et de pierres, à la fois augures et orées d’un domaine incompréhensible, invisibles préfigurations de mes sens et des sourds secrets de nos corps, comme se tenait la très insondable Casbah. Hors de portée pour moi, bardée de sa singularité indéchiffrée et de son mystère, muette, étendue, elle posait dans Tunis le cercle diffus d’un vaste territoire autour d’elle et de plis de la vie qui demeuraient fermés face à moi. Dédale à elle seule, elle me demeurait inapprochable et en plusieurs tenants, incluant ses fines voûtes sur ses façades claires et cependant massives, mi-orientales mi-fin de siècle d’Europe, ses coupoles basses, ses créneaux, ses déserts et étroits chemins de ronde surplombant tout à coup, un très infime et « rentré » minaret, et elle gardait dans son dédale un collège au nord, un hôpital arabe, tout autant que le bruit et le fantôme de bains maures. Plus encore que les murs de son étrange et incernable enceinte, avec cependant les atours dans le jour des convois militaires, des drapeaux et des gardes en armes, elle était gardée tout entière pour moi dans la carapace martiale de son nom. Silencieuse dans les détours et les lieux de Tunis qui près d’elle se tendaient, aux aguets, elle trônait dans le bel isolement menaçant et puissant de ses syllabes et de la langue arabe. Les sonorités de « Cas-bah », comme sous la dent se cassant, faisaient une première syllabe se fermant brusquement dans sa suite écourtée, sourde et brève, dans un même et tronqué mouvement retenu, tel un secret sombre gardé, labial, guttural et nasal, entrant dans l’ombre, et qui donnait corps pour moi aux murailles larges, créait l’impression d’une voix sourde sur la terre, faisait se lever et revenir l’image d’un garde dressé, en armes, mêlant les uniformes de l’armée française au flottement des costumes arabes, une ceinture de cuir, un pistolet au côté derrière le fusil porté, de gros brodequins beiges et montants, érigeant son bras fixe, m’intimant sur la terre un arrêt sans aveu ni parole.

Les mystérieux échos de la Casbah plongeaient pour moi leur densité vivante et sourde dans de la terre imbibée de vies tues et d’esprits attendant, gardée cependant par des militaires d’Europe, en de multiples pans résonnants de la masse et du silence répétés de la large enceinte se dressant, des camions, des armes et de la langue arabe. Ils ouvraient aussi, avec la langue arabe, sur ces étranges joies que j’éprouvais dans les ruelles de La Goulette pour le dessin des écritures, sur les murs et sur les enseignes, en hébreu, en arabe, parois disparates d’un incessant et effleuré mystère des juifs et des arabes, du corps se mouvant pour moi dans la belle et infinie danse de leurs signes indéchiffrables, ou sur les couvertures enfin dans la vitrine du vieux libraire de la Porte de France de cette bande dessinée venue d’Europe des aventures de Tintin, révérée des adultes comme un plaisir mutin accordé aux enfants et aux livres, et que je ne savais lire encore. Dessins, signes, boucles, arabesques, écrins somptueux, les écritures elles-mêmes que j’aimais, ces étrangetés refermées et ces formes très belles de l’arabe et de l’hébreu sur toutes les formes étranges de Tunis au lieu de l’écriture d’Europe, ces contours ordonnés et « en carré » pour l’hébreu, flamboyants et flottants pour l’arabe, s’ils me charmaient, indiquaient aussi pour moi que je ne me tenais pas seulement au seuil de commerces, ni exactement d’écritures, mais dans les plis et à l’entrée d’un monde au dessus des petites boutiques et des innombrables échoppes. S’étendaient, apaisés sous leur heureuse garde toujours un peu martiale pour moi (comme l’indication chiffrée de dangers, de risques naturels, d’éboulements que je connaîtrais plus tard en Europe), dans ces dessins à jamais secrets pour moi, la vie entière des senteurs et du bois brûlé, les voix, les éclats de rire et les mots en arabe, les regards perçants, le frappement sur la rue des dominos retombant brusques, vainqueurs, entre les joueurs attablés dans la tiédeur du jour.

Et se reformait là, dans ces écritures m’avertissant, une sorte de pourtour de la Casbah gardée, et l’indication entre toutes que ce ne serait jamais pour ma simple, bienheureuse, consentie, attendue et poursuivie entrée chez les hommes.

Alors, dérivant avec mon grand-père depuis la Médina, la Casbah, les ruelles de La Goulette, il semblait que le monde n’avait pas un instant cessé d’être un parcours secret, lancéolé de ses vifs et successifs étendards, et dont la connaissance tout entière devant moi se dressait, tandis que je croisais au détour d’une ruelle, d’une place au soleil, une silhouette se glissant, me fixant un instant de ses yeux vifs et perçants d’olives noires mouillées.

Avec les années passées et si loin de Tunis (l’espace et le temps toujours se rejoignent dans notre esprit quand en réalité dans nos vies ils n’ont nulle substance si réelle), comme un havre cherché et toujours dérobé, la couronne douce et progressant des êtres marchant face à moi demeure, flottant de toutes parts sur la grande avenue, les hommes aux chemises claires, éclatantes, les mères, les jeunes filles rieuses se tenant, en rangs clairsemés, colorés et légers dans la douceur du jour. Et elle vient jusqu’à moi parfois avec d’étranges bords enchantés, qui sont certes la poudre de l’âge, l’estompe des contours inévitables d’une vie, la distance et les années passées, mais aussi comme la sensation douce, heureuse, solennelle et ouatée, poreuse, d’un très rêvé enlèvement sur la grande avenue dans la douceur de l’air.