jeudi 31 mai 2018

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Images d’aurore

3. Chambre des orages

, Alain Coelho

Alain Coelho nous offre la suite de sa méditation sur les lieux de son enfance, le Tunis des années cinquante traversé par les échos des événements qui ont fait cette culture méditerranéenne à laquelle nous appartenons.

Une musique, une phrase, la présence irisée de la femme scintillante et aimée, les paroles des oracles antiques comme une belle, exaltée et indéchiffrable pensée, la forme levée d’une poésie claire sans autre immensité qu’elle-même sur la terre, la scène encore de foules tumultueuses et de beautés d’un instant, d’un paysage, des sanctuaires, de la mer et des pierres à l’arrière-plan d’un tableau, d’un rêve ou d’un lieu bien réel, ainsi l’impression des matins et de l’aurore à Tunis me donne-t-elle la sensation jamais perdue de conscience (si le mot est adapté pour l’enfance), du présent qui recommence et revient.

Sans doute ce sentiment de retour entre tous, de réalité fixe sous les réalités, était d’autant plus vaste que la Médina au contraire, la Casbah, les flots dans l’ombre de la baie de Tunis, étaient comme des envers de l’aurore et du jour. Alors les orages et la nuit, les récits et les peurs entretenaient avec la conscience et avec l’impression d’aurore bien des dédales et bien des détours dans ce qui semblait le plus profond de la substance de la vie et des corps. Se tissaient là de fins et infinis couloirs, qui déposaient en retour, dans l’existence et le jour, leur nature impalpable et poreuse de passages.

Dehors, dans l’ombre, battaient l’orage et les vents. Les flots déferlaient sur la baie de Tunis dans le noir. Il semblait parfois que mon esprit était dehors, était devenu le dehors, s’était mué en le port de Tunis, du côté de la mer du Levant, derrière les lucarnes en haut du mur de ma chambre.

Dans l’ombre battait un déferlement de folies et de forces. Immenses, hagardes, hallucinées, les terreurs, les silhouettes, les croyances, les histoires et les superstitions se croisaient, depuis les impositions sacrées de ma grand-mère sur mon visage, ses autels à Sainte-Rita et à Sainte-Lucie, jusqu’aux fureurs d’Achille traînant un corps déchiré sous les remparts de Troie ou Ulysse revenu, tendant son arc dans le palais d’Ithaque et massacrant les prétendants jusqu’à épuisement de ses forces comme celles des flots et de la mer levée. Des personnages de légende prenaient corps et leurs noms flottaient jusqu’à moi comme un secret et une découverte tue. Ils cinglaient dans l’ombre, frappés dans le vent, et roulaient pour finir dans l’orage et sur les vagues jusqu’à se changer en un son (comme les mues des personnages des Métamorphoses où toute la vie des êtres, leurs instants et leurs gestes donne le simple fil sur le vent d’un nom vivant sur les lèvres des hommes, tel celui d’Écho, de Narcisse, ou d’Énée dans l’antre de la Sibylle de Cumes). Et je reconnaissais, portés dans les trombes d’eau, le tonnerre et le vent, roulés enfin du plus lointain et échoués comme des pierres roulant encore faiblement sur le sable, ceux d’Ulysse ou de Baal (dont je ne connaissais que le nom évoqué entre Madame Ida et le vieux libraire de la porte de France, et demeuré à jamais pour moi à lui seul « oriental »). Étrangement unis dans les soubresauts doux, brutaux, plein et opaque pour Baal, susurré et sifflant pour Ulysse, d’un appel des mystères un instant chuchotés, ils étaient portés par les flots à travers les légendes, les lieux demeurés, la mer du Levant et les siècles passés, dans une sorte de fin filet de la nature en fureur et des sons de la mer, de la baie de Tunis tonnant et de tous les récits brusquement nous parlant.

Les vagues se fracassaient en des formes parfois majestueuses et rondes dans mon esprit, des houles, des crevasses et parfois comme des crêtes hurlées. C’étaient les atours et le corps de héros dressés, ruisselants, sauvages, miroitants dans la nuit sur le sable. Des glaives se levaient ! des lances splendides se croisaient, s’entrechoquaient, et les vagues tournoyaient depuis le port de La Goulette, frappaient les murs effondrés de Carthage, les ruines des remparts et des maisons, les anciennes citernes romaines, les mosaïques demeurées au sol d’une pièce ­– une chambre, oh l’empreinte d’un pas jadis se posant ­– puis terrifiantes, gorgées de l’esprit animé pour moi des formes de Sirènes, de Cyclopes, de Titans, les vagues éclataient en un mur mouvant d’eau sur la baie, à l’image des lames hautes et retirées de la Mer Rouge se levant brusquement, et accostaient ! Elles rayonnaient de la violence vivante de toutes les forces qui dansaient dans ma tête et m’appelaient dans le vertige et la peur. C’était les formes exactes et descendues, libres, déferlantes, des histoires qu’on m’avait racontées le jour, prenant librement dans la nuit des orages de Tunis leur envol et leur contour secret qui avait l’échelle des peurs, des géants, des divinités, des héros et la fission des mondes. Métamorphoses cette fois immenses et terribles de la matière de la foudre, des éclairs, du tonnerre, de la terre, des orages et des flots, elles venaient tout aussi du charme terrifiant que tout changeait comme les heures. Et n’étaient-ce pas aussi les hurlements et les soubresauts dans l’air, dans la nuit et le vent, du cyclope Polyphème dont un épieu transperçait l’œil unique, du sourire, des paroles et des ruses d’Ulysse qu’on m’avait lues le soir ? Bonheurs, terreurs et douceurs mêlés, soleils, fureurs et sourires, c’étaient les récits que je reconnaissais et recherchais le jour, pacifiés et beaux dans la voix de ma mère, ceux que je m’étais répétés parfois avant de m’endormir, avec la confusion sans doute, le désordre des souvenirs immédiats du jour, de la Médina, du marché animé de la Place d’Espagne ­– il y avait parfois une rigole de sang sur la terre, c’étaient les volailles tuées, un agneau qu’on avait égorgé ­– de l’orage et des flots levés, et dont mon être entier semblait dans sa dissolution devenir l’étrange, la terrible mise en ordre et la vie poursuivie.

Dans l’ombre de ma chambre, la nuit au-dessus de mon lit, quand tout dans la maison s’était tu, que tout semblait dormir dans le silence nimbé des murs, des portes et des couloirs, je pensais à la vie rassurante et endormie dans les chambres en haut. Je reconnaissais son doux frôlement près de moi vivant dans le noir. Il revenait, habitait dans le creux du silence, dans la pénombre au-dessus de mon lit comme un sourire heureux.

Mais tout cependant s’était étrangement animé tandis que je ne dormais pas. J’avais songé à des images et des voix, à des armes levées et des paroles brandies, des cris, à des mouvements et à des cités entières. C’était comme un récit qui s’était poursuivi dans l’œuf muet de la chambre et de la nuit, tandis que tout le jour il n’avait pas de cours fixe, dispersé qu’il était dans nos gestes, les rires au soleil, les voix jaillissant sur la Place d’Espagne, les camions bariolés rutilants et les rails sur le port, les odeurs des pâtisseries et du café dans les avenues larges jusqu’à la Porte de France devant la Médina.

C’étaient les formes les plus profondes semblait-il des hommes, des lieux, et celles des millénaires qui s’étaient poursuivies dans leur battement propre hors de leurs apparences du jour. Parfois cette sorte de récit alors des récits était celui des corps et du monde. Éternel et immense, il s’étendait dans l’effleurement sans contour et vivant de l’ombre. Constituait-il dans la nuit des réserves, un puits sombre des autres apparences du jour où nous nous adonnions, obscurs, à quelque effréné et animal « chargement » ? Il semblait mêlé aussi de toutes choses, des savoirs et des bonheurs du jour qu’il charriait dans ses formes nouvelles, venir ainsi des regards heureux parfois, des sourires doux et savants des vieillards arabes immobiles de la rue des libraires et de la Zitouna à l’antique porte de bois, cloutée comme les ferrures de la précieuse et très ancienne couverture de cuir brun décoré d’un manuscrit relié, bienveillant et secret, et venir des peurs aussi, des charmes et des miroitements d’une Arabie de légende (tant en réalité nous vivions, corps parallèles et ouatés se mouvant, en plusieurs mondes et plusieurs univers d’où ressortaient parfois en signaux reconnus et brefs la France, l’Italie, la Sicile, la Grèce, les Juifs, les Livournais qui n’étaient pour mes parents ni exactement italiens ni exactement juifs, les Espagnols, mais dont un seul, inaccessible entre tous et cependant se lovant entre nous, était cette miroitante et inconnue Arabie).

Une direction se formait dans la nuit. Elle scintillait au-dessus de mon lit, se fortifiait, pleine de sèves, des sourires enfuis avec le jour, des voix éteintes dans le silence de la maison, tout autant que de la configuration semblait-il, et devenue une idée, des chambres et de l’étage au loin. Les histoires étaient demeurées suspendues, elles attendaient, elles perçaient, voulaient vivre. Tout mon être tenait dans cette direction, dans cette vie supérieure de récits ininterrompus et posés sur les maisons des hommes dans la nuit, comme la promesse à venir et connue d’un cercle vivant revenu dans le jour et d’un foyer rêvant. Ignorais-je, hors des livres que je ne déchiffrais pas encore, des connaissances, des légendes reconnues, d’une sorte d’appel enivrant des formes vers lequel je tendais, hors de l’école et d’un assentiment à la « culture », que les récits de toutes les façons, obnubilés, incessants comme des actes, des gestes répétés et comme l’horizon réel de toutes cités, étaient la seule maison des hommes, le flot ininterrompu et solide dans le cours et la vie de chacun ?

Les histoires des vivants et les paroles sans fin s’étiraient lentement dans l’air sombre au-dessus de mon corps immobile, déployaient une très douce et inépuisable largeur. Elles n’étaient plus exactement des images, ni des idées, mais s’étaient muées dans l’ombre en des réalités minérales et premières, élémentaires, des substances, des corps éternels et solides. Elles se lovaient réellement pour moi dans le noir et semblaient constituer la forme simple et ordonnée de mon esprit lui-même. Le langage et la raison des adultes, chaque jour revenu, les dissolvaient dans une pure et simple opération sans seuil ni substance, mais le soir revenu elles n’avaient pas cessé un instant d’exister hors du langage et hors de la raison.

Je percevais à nouveau les vagues et le vent fort qui frappaient dans la baie de Tunis. Je sentais l’assurance d’un sourire qui montait en moi dans le noir. Je me dirigeais d’instinct au travers de détours et sur d’étranges sentiers, comme dans les sinuosités des histoires du soir. Je retrouvais l’angle d’un mur, ou d’un arbre, une caverne. Les personnages, les scènes reconnues, les noms flamboyants se tenaient tapis et doux à présent contre moi, et me protégeaient dans un sourire, dans la parole des mères, dans une malice d’Ulysse, des fureurs de la mer.

Cependant les histoires n’étaient plus tout à fait celles du jour ni du soir, elles s’effilochaient et se mouvaient sans cesse. Bientôt elles-mêmes n’avaient plus de détails, ni de noms, plus de gestes et plus de personnages, et devenaient un monde plein de lui seul, sans récit et sans sens. Pacifiées après les peurs et les éclats des peurs, les histoires m’observaient-elles à leur tour ? Elles me veillaient, elles s’étiraient vivantes au-dessus de mon lit tandis que j’étais à nouveau immobile étendu dans le noir, et j’étais devenu moi-même un des chuchotements vivants des récits.

Parfois je les sentais disparaître, s’éloigner lentement. Mais les noms triomphants, les peurs magnifiques, les histoires levées comme les flots dans la baie de Tunis avaient continué de scintiller dans mes paupières en disparaissant. Leur corps étrange se cachait dans les corps. Les formes elles-mêmes dans mes paupières s’étaient changées en de précieux, dorés et lointains filaments. C’était le fil à peine lumineux et très fin d’un secret préservé tandis que je sombrais simplement dans le sommeil à portée, et il se prolongeait étrange en disparaissant, il était entré dans la substance moelleuse de la peau de mes doigts, devenait la poudre de l’ombre s’effritant. De tous côtés il se changeait en les parois lentes et mouvantes de la nuit. Puis le sentiment même de sa réalité « d’histoire » se taisait comme une vie dormante, nichée dans les murs invisibles de la chambre et du noir. Tapie droite, lovée, si près des bourrasques dehors, des flots déchaînés, du vent bruissant, une neuve matière écoutait comme moi le chant de géants dans la baie de Tunis.

Parfois les murs invisibles et les flots contenus dehors dans le noir s’écroulaient mollement sur le petit garçon que j’étais, c’était étrange et doux, c’était l’immense caresse de mon corps immobile et des peurs poreuses, fatiguées et sans voix (comme le réveil plus tard, le confort immobile et surprenant d’une anesthésie, après une intervention chirurgicale). Les flots, les terreurs et les murs se fondaient au sommeil, s’étaient changés en la ouate douce du poids de mes paupières et en l’immense récit sur tous les récits et les paroles des hommes, et qui était et moi-même et le jour.

Parfois, ne dormant pas, je regardais longtemps dans l’ombre au-dessus de mon lit. Je percevais le vide, plus loin, le silence des couloirs, l’escalier dans la nuit après la porte de ma chambre et je pensais d’une tout autre façon aux chambres en haut et à la maison qui dormait. J’étais comme dans les creux d’un grand extérieur. C’était l’absence des voix tout autour, celles qui s’étaient tues dans la maison. À cette heure mon grand-père et ma mère, et les paroles, et les cris des héros en fureur étaient loin. Les légendes s’étaient refermées dans le sommeil des vivants sous la masse du sable doux et lourd qui pesait sur mes yeux. Je cherchais dans l’ombre, bientôt je distinguais nettement la forme brune de ma main, tendue au-dessus de moi, les doigts écartés et figés. C’était l’étrange monde réel.

J’étirais le bras, j’écoutais tout autour dans le noir. Alors les jours éclatants laissés dehors, les personnes vivantes demeurées dans le jour et dans la douceur du soir, les visages dont je me souvenais, les rires devenaient comme des traces dans les paupières, comme les doigts aussi de ma main dans l’ombre, et comme le monde réel avait aussi la forme de mes doigts. Puis mon souffle et l’ombre se mélangeaient, s’agrégeaient en une sensation de picotement tombant, immobile au-dessus de mon lit.

Un bruit brusque et plus proche dehors. J’avais tressailli dans l’ombre de la chambre. C’était un bruit tout près, des hordes retenues à ma porte ou de l’autre côté du grand mur blanc dehors ! Cela semblait venu de la Médina, c’était un bruit des vivants de la Médina, du dédale dangereux et fascinant de la Médina. Les ruelles de la Médina s’étaient tout à coup rapprochées, magiciennes, terribles et fourmillantes dans mon sommeil ! Ou étaient-ce les flots dehors, déchaînés dans la baie de Tunis, portés loin par l’orage, qui avaient pris dans mon esprit et mon corps les formes et les dimensions de la Médina redoutée, convoitée et aimée ? Tout était à la fois si magique, si obscur et si clair, éclats de voix ! rires, poussières, la Médina entière venait à moi portée par le grondement des flots et cognait contre les murs et la porte. Des personnages à nouveau, menaçants, prenaient corps, semblaient redescendre sur moi et formaient des images grimaçantes, mouvantes comme des jouets bariolés agités, des marionnettes convulsives aux nez crochus (tant les intensités de nos terreurs ne sont jamais si grandes qu’en des imageries incarnées), d’où se détachait brusquement un visage ricanant, ou bien où se levait un poignard courbe brandi.

Les peurs frappaient mon front dans le noir, invincibles tandis qu’à travers elles, tout le jour au contraire, je parvenais à me faufiler, à glisser, passant presque invisible et flottant sur leur étrangeté rugueuse. Les avais-je gardées en moi depuis l’entrée de la Médina de Tunis, durant le jour, jusqu’à la nuit venue ?

Aujourd’hui, à la manière de disparition momentanée d’un génie des Mille et une nuits, elles sont entrées dans la petite forme noire, dans le contraste net, anguleux et muet du regard du petit garçon sur une photographie, et dont un chiffre au verso et anciennement au crayon – 1958, ou 1959 – demeure à demi-effacé sous mes doigts, comme pour une fouille infime, une archéologie impossible.

Parfois, juste après la grosse arche de pierre de la Porte de France, les regards étaient terribles. Ils tanguaient contre ma poitrine et mon cœur qui battait, pesaient sur moi très longtemps, s’estompaient bien après le dédale des ruelles tandis que je serrais la main de mon grand-père ou de ma grand-mère contre la mienne. Étaient-ce ces regards et ces visages hagards qui revenaient la nuit (hors l’ombilic universel de nos corps et des songes que nous pouvons, certes, par ailleurs analyser et comprendre), gonflaient à la porte de ma chambre empruntant la voie des nuits et du lourd grondement dans nos corps de l’orage et des flots ? Je respirais, songeais à la Médina, aux voix résonnant et aux clameurs dans la Médina, aux couleurs, à la chaleur sur ma peau harassée le jour tandis qu’à présent dans la nuit la chaleur était étrangement dehors, devenait une idée, englobée dans l’étrange haleine de l’ombre. Puis je voyais le sourire de ma mère et tout miroitait, loin et doux, les grandes avenues claires des Européens, l’humidité brusque d’un goût fort et sucré dans ma bouche comme de l’halva frais, enfin les senteurs musquées et vivantes des mimosas, de la terre sèche et poudreuse des ruelles, craquelée aux crêtes des ornières délavées et boueuses, gorgée de senteurs, de fumées et de bois brûlé. Les fureurs étaient retombées et le bruit dehors s’était tu. Les fureurs de la Médina flottaient dans le silence et contre le mur dans le noir, devenues des franges sombres, des fils de couleurs, arrêtées dans le dessin du tapis de velours au-dessus de mon lit, sur lequel éternels des bandits en turban, le regard farouche et noir, se dressaient dans la nuit. Cachés sous la lune, à cheval, fixes au-dessus de moi, ils se découpaient tout le jour, je le savais, sur l’épaisseur d’une autre nuit, figurée, celle de l’art et de la main des hommes, dans les ruelles vivantes et les échoppes colorées, celle des tisserands, des rires et du regard des vendeurs, celle du velours du tapis et des étoiles alignées.

Puis je sombrais. D’énormes poissons battaient silencieux dans le plus profond du tréfonds de la mer, sous les flots de la baie de Tunis, sous la poudre immobile et flottante de mon corps dans l’ombre. Il semblait que ce qu’on appelait songer et dormir « respirait », à la manière dont les plantes respirent, comme l’avait expliqué ma mère (ou était-ce Madame Ida). Parfois je cherchais mon souffle dans l’ombre, et je songeais aux plantes. Mon souffle et l’air sombre de la chambre se mêlaient dans les songes. Le jour les plantes se nourrissaient de gaz, et la nuit d’oxygène. Je me souviens que le nom d’oxygène eut d’abord pour moi la lumière mousseuse et nouvelle d’un joyau dans la voix de ma mère. C’était un mot solennel et précieux, dont elle détachait en français nettement les syllabes pour moi (tandis que mon grand-père ne parvenait à prononcer qu’ossigene), et je le répétais parfois. Paré d’oripeaux sacrés des connaissances et de la matière insensible de l’air, oxygène me semblait proche parfois d’un diadème ou du règne étrange et couronné d’un culte, et rayonnait enfin des mystères de la connaissance et du « savoir », comme la belle page de papier glacé et les dessins d’un livre de Sciences en français, ouvert et très soigneusement feuilleté chez le vieux libraire de la Porte de France.

Le jour, les plantes se nourrissaient de gaz, le changeaient en oxygène, et c’était l’inverse la nuit. Oh, comme mon propre esprit et comme les images dans la nuit au-dessus de mon lit, le petit garçon ne sait plus ce qu’il voit, ni ce à quoi il songe, il s’endort sur le dos de la mer, il glisse dans le train qui fait un bel arc lent et doux sur la lagune vers Carthage, scintillante et rose comme l’aurore d’Ulysse. Alors les vies, les personnes et les rires, les voix, les gestes éclatants dans le jour des personnes vivantes, les inconnus triomphants et radieux croisés dans les ruelles, les clameurs du grand marché de l’avenue d’Espagne avant la Médina, tous revenaient-ils la nuit comme le gaz des plantes s’exhalait ? et le jour durant, quand tous les êtres parlaient et riaient, y avait-il des paroles comme des gaz sur les choses au lieu même des choses ? (et j’acquis là sans doute cette certitude d’une science inavouable, certes délirante au regard de la biologie ou de la science des rêves, que le jour les images et les choses se changent en idées, et que la nuit au contraire les idées ont la forme d’images).

Mes yeux souvent dans l’ombre se figeaient sur le bloc pâle de lumière, en haut, étendu sur le mur de la chambre à travers les lucarnes. Tandis que je songeais, dérivais, mon esprit et ma tête étaient devenus ce qu’ils voyaient, la bande blanche des lucarnes si parfaite et si claire. Je refermais les paupières, les serrais jusqu’à sentir toutes les forces de mon corps dans mes yeux (je retrouverais plus tard avec ravissement et surprise ce même « effort », au hasard, dans Le Traité des couleurs de Goethe comme une amicale et très proche manie), et il y avait des lucarnes pâles dans la chair de mes paupières. Des points clairs demeuraient un instant, s’imprimaient mollement, s’enlaçaient en des galaxies fines, et puis se séparaient. Si je suivais un des points clairs, tel une image épuisée un instant, il finissait par glisser lentement, disparaissait enfin dans le bord sombre de ma paupière et de l’ombre, en bas, comme une très étrange, et si précieuse, et si fragile existence des substances et des formes changeantes.

Il y avait enfin le mur, contre moi et contre mon lit, et qui demeurait comme la paroi d’un nid. Des rires très légers et heureux semblaient y demeurer, enfouis dans leur antre de vie. Puis, juste au-dessus, en tendant seulement le bras, je pouvais toucher dans la nuit le velours du tapis, veiller doucement sur la scène invisible dans le noir et que je connaissais si bien dans le jour. Fins, apaisants et à peine sonores, les rires légers scintillaient faiblement, formes dernières et douces que je donnais sans doute dans mon esprit à la pluie fine et légère qui avait succédé à l’orage éloigné.

Ainsi avons-nous le devoir de tout recréer avec des réminiscences ? pour avérer qu’on est bien là comme les lieux sont là, et comme nos connaissances, et les cités traversées et comme la matière de nos vies ?

Tout ce dont nous nous souvenons est situé dans ces flottements de réel et de temps, et se trouve dépeuplé de nos formes naissantes, comme le changement continu qu’est notre propre vie et comme les cités qui ont changé aussi.

Si j’évoque Tunis après toutes ces années, la cité des arbres sur les avenues larges des Européens et les senteurs du jasmin, celle demeurée aussi dans des boîtes de photographies retrouvées de 1958, celle des récits et des mythes dans lesquels immanquablement nous vivons, où tout mon être d’enfant vivifié se levait et passait, celle d’Ulysse et d’Ithaque, celle des héros et de Troie, des savants, de l’archéologue allemand Schliemann, de Pepino Canun aussi, le bandit sicilien dont mon grand-père inventait les récits, celle de la Casbah large et toujours gardée de soldats en uniforme et en armes, de la Médina dédalique aux portes comme de petits arcs de pierre et aux ruelles humides et sombres donnant parfois sur les couleurs, les échoppes, les entrailles des infinies galeries et des souks, du tapis de velours avec le dessin des bandits s’enfuyant dans la nuit immobile des étoiles alignées, celle des terreurs et des formes dressées un instant apaisées, des regards, des odeurs, des voix et des sons qui fusaient près de la mer et du port, avec au loin la courbe rosée du train – le « TGM » reliant Tunis à La Marsa – glissant sur la lagune et les flots dans un long, un éternel et beau sourire des statues et des formes, je vois que c’est Tunis aussi et mon regard qui se brouillent en dépit de tous mes efforts. Et malgré la manière d’éveil aujourd’hui, après toutes ces années, de documents parcourus, de cartes, de connaissances diverses et de photographies, de réflexions sans cesse reprises et de souvenirs éprouvés. Cependant dans cette étrange cécité supérieure et belle, obligée, mêlée et advenue de mes sens, de la mémoire, de recherches sans fin et du réel brouillé, Tunis m’apparaît encore comme la cité des images de l’aurore.

Toutes les vies qui s’y meuvent certes, toutes les beautés, toutes les formes (je songe à l’étrangeté d’un Gide y passant au début 1900 et y rejetant une « ville neuve », improbable pour lui en « orient »), toutes ces particularités n’appartenaient pas strictement à cette cité qui était leur heureux croisement d’un instant mais le sont devenues un temps, et elles disparaîtront, hors leurs empreintes laissées parfois dans des documents et parfois dans des souvenirs incertains comme les miens, et qui disparaîtront aussi, comme les formes des façades des rues où l’on assiste en réalité à l’histoire d’une civilisation, avec ses maisons, ses places, ses monuments, ses ruelles et ses pierres au soleil. Alors dans l’unicité propre de Tunis pour moi, ainsi en 1958 ou 1959 lorsque j’étais enfant, avec le sentiment d’exactitude et de sève particulière que procure la sensation de se souvenir réellement et de « revoir », s’est agrégé pour la première fois pour moi l’orbe du monde lui-même, les orages, les récits et les nuits, les jours enfin et une foule que je reconnaîtrais plus tard (depuis cette caverne éblouie dont nous sortons tous et qui est notre conscience) à Louxor, dans les places, les ruelles et la mer à Gaza, les échoppes étroites et les avenues larges du Caire, les rues neuves de Tel-Aviv au soleil, les odeurs et les sons de Sérékunda en Gambie, le flux débordant des sens attisés et de la nourriture dans la Via Toledo, dans les anciennes voies grecques et surpeuplées de Naples, dans les ruelles d’Alfama ou de la Mouraria à Lisbonne, à Jéricho ou à Jérusalem, dans le fourmillement enfin des villages épars et sauvages de Gourna, qui se tiennent éternels pour moi tout contre le présent fixe des nombreux mois vécus plus tard en Égypte, et le désert des sables, dans la chaleur harassante du jour vers tous mes tombeaux et la Vallée des rois.

Bordé de tous côtés alors par les intensités des songes et des mythes, par la vie et la nuit de la baie de Tunis, je me tournais à nouveau vers le mur qui donnait sur le jardin et la rue, et je retrouvais la bande claire de la lucarne pâle en haut. L’orage était passé. Tout s’endormait sous la clarté du ciel de lune comme sur celle du tapis sur les cités arabes endormies et figurées par de fins petits volumes jaunes dans le lointain du velours. La surface douce, apaisée, de la lucarne pâle faisait corps aux souvenirs de la Médina, s’étirait de l’écru dense et teinté de la coquille d’un œuf ou d’un reflet de lune. Dans la nuit redevenue plus claire, c’était une même étendue – une voûte – dans ma tête et dans l’ombre au-dessus de mon lit, celle des pierres tout à coup des plafonds, des galeries et des souks larges dans les entrailles de la Médina. La cité endormie du tapis, les fureurs des bandits, la baie de Tunis dehors dans l’orage et le vent, les dernières formes des lumières de la lucarne pâle dans mes paupières s’alignaient en un étrange et immense dessin tout au-dessus de moi comme les multiples petits dessins des étoiles dans le velours du tapis, comme la vie poudreuse du toucher de mes doigts, comme les heures du jour, le soleil, la foule bruissante qui s’engouffrait ou sortait des ruelles, les gestes, les couleurs, les tissus, les rumeurs, les mots en arabe ou en tant d’autres langues encore sur la grande avenue, vers le port, le Bardo, la Casbah, la Place d’Espagne ou vers la Médina, le grec, le sicilien, le maltais que j’entendais au hasard des voix qui se croisaient et ne comprenais pas.

Le matin me trouvait ainsi. Combien de matins ? Je ne sais rien alors des années, cette grande étrangeté dans chacune des vies. Les êtres dans le jour étaient fixes, vivaient dans des scènes parfaites, uniques, jaillissantes, enfants, vieillards, jeunes ou vieux, tous se détachaient sur les pans découpés nets d’un promontoire éternel.

Au fil des années et si loin de Tunis, comme nous tous enfin, je fus infiniment grand, je fus infiniment petit, je fus un morceau du soleil et le plus malheureux des insectes. Et à la longue il ne s’est rien passé.

Je me souviens de la douceur des soirs d’été, de l’air embaumé et des senteurs de jasmin, de la chaleur le jour qui montait avec les heures, du rire des jeunes filles et des mères sur la grande avenue, fusant comme la vie. Et je demeure immobile, tapi sous les remparts de Troie, rêvant de l’aurore et de ses doigts de rose.