lundi 30 avril 2018

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Images d’aurore

2. Tunis 1958

, Alain Coelho

Il semble que les cités parfois sont des images de notre connaissance et de notre esprit. Soleil. Rires.

Clameurs. Les êtres apparaissaient dans le jour, renouvelés, immenses, fixes et cependant mouvants dans la douceur de l’air, comme sur les pans découpés nets d’un promontoire éternel. Et ce qui demeurait éternel, le plus profond en moi, le plus indicible et immense est en réalité ce large, ce vivant, ce merveilleux et renouvelé horizon.

Tunis, 1958. Les signes anciennement tracés au crayon, à demi-effacés au dos de la photographie sous mes doigts à présent, presque illisibles, plongent dans tant d’autres signes, gravés, écrits, mêlés dans les paroles sans cesse des êtres et les livres, les dates, les civilisations des hommes et l’histoire des pays dont je ne savais en réalité ce qu’elle était (à supposer que je le sache davantage aujourd’hui).

La cité de Tunis jusqu’au port battait et vivait de ses tissus flottants d’immensité, des mots aussi du moment que j’entendais, enclaves de l’actualité d’alors dans tant d’autres dédales des histoires, des cités et des pierres, des héros, des chuchotements de la cité de Troie et du palais d’Ithaque, mais que je savais là étrangement situés dans un réel pour tous. Revenait le nom des Algériens tout proches, des événements d’Algérie, des fellagas, que j’associais à la nuit d’étoiles alignées sur les tapis arabes et aux bandits aux habits de velours chevauchant dans le dessin fixe de la trame chamarrée, un cimeterre au côté, dans un brusque, menaçant et très beau relief des récits et des songes.

Certes pour moi alors nous ne vivions ni en France, ni en Tunisie qui était une sorte de « colonie » de la France (un protectorat après avoir été effective de l’Italie et des Siciliens), et nous n’étions ni Français ni Tunisiens bien sûr, à supposer que cela eût un sens dans une vie, ni non plus ces colons français que l’on désignera plus tard, dans les années 60, du vocable imagé de « pieds-noirs ». Mais croissant dans les douceurs du jour et les senteurs d’Arabie, dans les songes, avec les flots au loin sur la baie de Tunis, les pierres, le dédale de la cité, l’univers des statues, des images et des superstitions, les rires, les éclats de voix, les odeurs des repas, les jours harassés et heureux, nous vivions dans l’Italie sans doute, sans savoir et sans nom, radieuse, de la famille de ma mère. Et c’était ce pays sans pays, sans aucun lieu ni pôle, transporté cependant en tous lieux et qui se changeait à l’infini, qui se muait en d’autres sites comme la matière du jour changeant. Et de la même et naturelle façon avait-on transporté sans doute, depuis une Naples que je ne connaîtrais que bien plus tard, les deux statues colorées et immenses de Sainte Lucie et Sainte Rita qui régnaient, douces, apaisées, dans la chambre de ma grand-mère. Ainsi pour elles tandis que je les voyais, immobiles, douces et muettes dans la chambre de ma grand-mère, la lumière et les vies de Tunis les changeant, leurs formes, leurs propres histoires et leur être entier de statue de chapelles anciennes semblait s’étendre aussi et changer, s’iriser jusque dans les mosaïques du visage de Virgile sous les voûtes du palais du Bardo, se perdre sur les teintes rosées de l’église de briques à Byrsa, passer entre les piliers pâles et les citernes silencieuses de pierres de Carthage, déposer enfin son halo particulier de stuc mat et peint, venu ainsi sur le papier au fil de réimpressions, de tirages et de reproductions, sur le visage du crucifié allemand de Dürer sur la table de chevet de ma grand-mère. Tout autant ce voyage improbable, immué et sans fin des statues de Sainte-Lucie et de Sainte-Rita, se fondait aussi dans les formes d’une France d’étendard proclamé de mon père (dont les parents étaient en réalité de Lisbonne et Porto, je l’apprendrais plus tard comme cette coquetterie d’origines lisboètes d’une cité d’Ulysse, Ulyssepolis, ancien nom portugais de Lisbonne), dans les vitrines du vieux libraire de la Porte de France avant la Médina, flottait sur les mots en français, sur la promesse des livres et de l’école au loin, sur notre dictionnaire Larousse comme du pollen dessiné en haut de la vitrine du libraire et soufflé par un profil esquissé de femme dans la mode et le trait de Mucha, et dont sans fin, sans les déchiffrer exactement encore, je feuilletais les images et les pages. Toutes ces arches imprécises et heureuses s’assemblaient dans leurs immensités se croisant, comme les hirondelles filant, entre mon être et l’air, criant, striant le ciel près de nous. Et Tunis en dessous de ces nimbes déployait ses rues denses, fourmillait de sonorités, de rires, de saveurs et d’images, de pierres, de chaleurs, de places, de ruelles dans la senteur éternelle des jours.

C’est toujours loin du battement propre de la cité qu’il s’agit aujourd’hui, pour moi de pays, d’histoire des hommes, de géographie, de contours qui sont nets et situés dans le temps ou l’histoire. En réalité toutes les formes, tous les pans d’immensité mouvante et heureuse, jusqu’aux noms de Carthage, de Tunis, de La Marsa, de La Goulette, de Byrsa, du Bardo, auxquels se mêlaient scintillants ceux d’Ithaque ou de Troie, d’Ulysse, les ruelles, les boulevards, la foule sans fin de la Place d’Espagne et son marché grouillant du flux de la vie et de l’impression des repas à venir, les senteurs et le goût des fruits, le cuir chaud, les volailles dans une sorte de foin sale se dressant disparates, comme giflées brusquement en des groupes mouvants et vifs sur le sol séché, le cuivre fondu, existaient fortement pour moi. Ils ne s’agrégeaient pas à des noms extérieurs de lieux ni de pays comme à présent la Tunisie, l’Italie, la France. Ils étaient une substance. Ainsi dans toute enfance sans doute, mais les ruelles, les places harassantes, les rires, les clameurs, le soleil chaud, les pierres, les couleurs, les odeurs étaient des morceaux radieux de la vie de Tunis et le mystère en même temps de la vie tout entière. Des sons et des noms émanaient de la poussière, de la chaleur, de la vie gorgée d’odeurs, des images et des mouvements sans fin des silhouettes arabes si particulières dans leurs vêtements d’alors, ou du passage enfin, si différent, des Européens qui bruissaient sur les grands boulevards clairs, parfois trop larges, brusquement aveuglants aux portes de la Médina. Alors la France, l’Italie, Tunis et les cités arabes existaient, délivrant quelque chose de plus, et se tenaient posés dans quelque pli précieux du jour, ajoutant au sol chaud de Tunis, à la fatigue heureuse des heures, un somptueux et vocal, un lointain et immense univers.

Le jour, le vent chaud et léger se posait sur mes lèvres comme de la vie dans l’air. Il semblait venir de la mer et du port, avoir reflué et couru dans les ruelles de la Médina, avoir touché les arbres embaumés de la grande avenue, et il portait sur ma bouche, contre ma langue, dans le souffle de ma poitrine, le miel enivrant du monde de tous côtés immense. La chaleur montait. En cette saison toute la cité de Tunis regorgeait des senteurs de jasmin inondant la grande avenue jusqu’à la Médina comme des poudres de soleil et de sève. Couleurs. Gestes vifs et flottants. Clameurs. Les sourires et les êtres apparaissant sans fin scintillaient, et sans doute ont-ils scintillé longtemps dans les années pour moi, dans les pensées, dans les voyages, les errances, les arrêts, entre l’axe droit du squelette et l’iguane millénaire, sur mes doigts dans les matins et les soirs, et dans cette direction tant cherchée d’instinct sous toutes les directions, d’un commencement dans l’air, de soleil fusant, d’images d’aurore sur la terre et de notre être « se levant ».

Les vivants se déployaient en des scènes parfaites. Ils semblaient battre, vivre, se succéder, tout près d’un étrange ombilic se taisant, affleurant parfois, comme d’une caverne d’ombres, et les voyait changeants, renouvelés sur la grande avenue jusqu’aux abords de la Médina devant l’arche de pierres de la Porte de France. Ils demeuraient à portée, fixes dans les journées et les heures, tissant cette sorte d’emboîtement sans fin des lieux, des mouvements, des couleurs, des voix, de l’air et des regards, qui me semblait être le flottement et la matière de nos vies, l’essence des jours et des formes de la cité.

Le contraste est franc, brusque, angulaire, et la lumière est très blanche sur la partie du visage. Il semble qu’agrandir la photographie à présent ne permettrait pas de saisir mieux l’expression du petit garçon, de voir davantage cette vie dans le grain des images, ni de comprendre cette promesse de vie figée dans les sels d’argent qui ont fixé sur le papier rigide les noirs et blancs d’alors. Le carton gondolé a de fines bordures dentelées. Au dos de la photographie l’un des chiffres au crayon s’est effacé, 1957 ou 1958, et l’encrage aussi du tampon mauve a pâli, Tunis Studio Calafato, ou est-ce Calefeto. Je regarde le petit garçon de jadis. Pourquoi cette impression première d’immensités effondrées m’atteint-elle au-dessus de la curiosité et de toutes pensées ? C’est plus étrange encore que l’image d’une personne âgée dans cette boîte de photographies des années de Tunis, avec ici la connaissance de lieux depuis longtemps quittés. Et l’on pourrait au moins pour un être devenu vieux (sa tenue vestimentaire est une véritable date à demi-effacée au lieu ici du crayon passé et du tampon violet), trouver et voir, à peine l’impression impossible s’en faisant et passant, dans une sorte de surprise et aussi d’indulgence, le seul échec que deviendra notre âge.

Ici c’est la pose heureuse du petit garçon, dressé face au jour dehors et face à l’objectif, l’orbe sombre des yeux face au soleil (deux ovales noirs qu’on ne peut déchiffrer), l’existence enfin du morceau de carton gondolé et préservé dans le temps qui masquent, dans un fin et très léger surplomb qui serait insupportable s’il était plus étendu et conscient, la suite de toutes les existences après cette photographie, elle seule devenue du passé. À l’inverse alors des métamorphoses fantastiques d’un portrait dans une histoire d’Hoffmann ou de Poe, ici l’image est « intacte », et elle laisse le vide silencieux et muet des images de la vie après elle, comme de l’air sacrifié, du soleil et des rires que nul n’entend plus. Le petit garçon se tient fixe dehors, à l’entrée d’un jardin ou d’une cour, avec une petite porte ; est-ce une grille de fer ou bien de fins montants de bois, était-ce le jardin et de quelle maison ? Était-ce simplement le jardin du studio du photographe, est-ce chez Calafato, à l’arrière d’une maison ou d’un immeuble donnant sur la grande avenue et que je ne reconnais pas ? Le petit garçon se tient contre les fins montants de bois ou la grille, il s’y appuie de la main droite qui lui arrive presque au niveau des yeux, et des gerbes tout près de fleurs pâles, grises et sombres, le bordent, comme des mimosas. La photographie les a rendus en des taches mates et irrégulières, comme maculées d’elles-mêmes, donnant ainsi dans la matière de l’image jusqu’à la forme moirée pour moi des secrets parfums âcres des mimosas, fanés, retrouvés dans les plis de la boîte de carton vieillie au travers des années. Tout a le goût et l’odeur d’immobilités anciennes ; je les tiens à présent dans mes doigts, ce sont des coffrets refermés et des images de passé cependant que la cité de Tunis tout autour continuait de vivre, de flotter dans la sève des corps, dans le soleil et l’air chaud de 1957 ou 1958. Mais c’est étrange comme les atours d’un deuil.

Les grandes avenues larges et la ville neuve, européenne, de la grande cité semblaient pour moi ne pas conduire vers un centre secret ni caché, à la différence des abords de la Médina ou de l’insondable Casbah, mais vers une étrange largeur. Était-ce les flots et la mer scintillant bientôt de tous côtés au détour d’un immeuble, et les avenues larges gardaient-elles le souvenir très ancien marqué dans la cité d’une place vide des bateaux et des ports ? Tout s’ouvrait brusquement sur des grues et la mer.

Des jetées au loin, des tours rectangulaires aux parois immenses de tôle noire et de fer striaient le ciel tandis qu’au sol des rails bientôt, des moteurs, des câbles bruns enduits de graisse noire quadrillaient les pierres, le ciment et les quais. Des camions bruyants s’ébranlaient, freinaient. C’était dans la cité comme un pli, tracé sur le sol, après les avenues neuves et les rangs flottants et clairs des jeunes filles européennes, résolues, rieuses, avançant vers nous comme un jeu qui fût la vie même et la sève des êtres sous les arbres odorants. Des rails de fer, luisants dans le sol, se coulaient en infinies et immuables veines dans les pierres, faisaient des courbes, des figures dessinées, rectilignes pour moi comme des noms ou des formes d’outils. D’énormes hangars sombres se dressaient jusqu’au bord de l’eau, dont je sentais brusquement l’odeur si forte et palpable. Des caisses s’amoncelaient, des camions clairs et neufs passaient dans l’éclat rouge ou blanc vif de leurs peintures brillantes, se groupaient rutilants, freinaient, redémarraient, et tout était comme des jouets de géants. Nous traversions heureux, et tous les êtres passaient, criblaient de rires, de regards, de mouvements encore les grandes stries, les moteurs, les hangars et les camions du port. Les ouvriers européens ou arabes parfois en robes longues délavées, en bruns pantalons de militaires, poussaient des brouettes ou des chariots, maniaient et brandissaient des pelles, arboraient des gants larges et noirs sur les mains, saisissaient et traînaient lourdement des chaînes bruissant fort sur le sol du quai, les hissaient à des crochets de grues, criaient, riaient, s’interpellaient sans fin, sous mon regard et mes sens dénués d’autres connaissances, pour une célébration radieuse et sacrée, étrange et triomphante des lignes, des volumes, des moteurs dans la chaleur du jour et l’odeur de la mer.

J’arpentais au soleil les rues claires et les avenues larges, les vitrines hautes et les terrasses des glaciers dans les voix heureuses, les saveurs et les odeurs de jasmin, le rang flamboyant des jeunes Européennes dans la lumière vers nous sous les parfums des arbres, et mon être battait aussi dans l’ombre, comme toute vie, tout organe sentant, et je respirais du côté des enfers.

Je recherchais la Médina qui en configurait des bords redoutés dans ce clos et large univers qu’on me livrait tout près. J’aimais ainsi et craignais les ruelles, les silhouettes et les voix de la Médina, les regards terribles parfois et noirs des femmes arabes, les enfants qui couraient, radieux, vifs et vivants, les vieillards inquiétants et ridés comme des statues lentes, grimaçantes, magiciennes et terribles, les longs vêtements pâles, délavés et flottants dans la poussière du sol, le dessin d’argent de la main de Fatima brusquement apparu, incompréhensible, inoubliable et qui pendait serti de pierreries, scintillait au cou des femmes arabes ou dans les surplis sombres et fluides de leurs draperies bleues. Tout sentait brusquement le cuivre chaud, le cuir fort au soleil et la fumée du feu de bois, comme l’attrait capiteux de sèves et d’organes, de fourmillement, d’une insondable reproduction des vies, de seuils et de conjurations, de nos goûts, de nos dégoûts, et de nos sens tendus.

La lagune claire des eaux scintillait au soleil, en bas du wagon en allant à Carthage. La chaleur de la colline de Byrsa demeurait dans les briques rouges de l’église se dressant, et semblait se distendre encore finement dans l’air et les odeurs de bois brûlé à La Goulette au retour. Les parfums des fleurs, du jasmin, des citronniers et des orangers se mêlaient aux odeurs des pâtisseries et des cafés de la grande avenue, au maïs grillé, à l’halva sur ma langue, aux cuirs chauds et aux fumées au loin. Leurs nimbes de senteurs flottaient, douceurs, saveurs et bonheurs posés dans les sourires, sur la surface de la peau, dans la gorge et dans l’intérieur de la voix des vivants. J’avançais, serrant dans mes doigts ceux de ma mère, de ma grand-mère, de mon grand-père parfois. Il y avait l’éclair brusque d’un geste, d’une couleur au soleil, d’une voix ou d’un rire. Un regard étincelait, puis se brouillait, reprenait sa place dans l’orbe fin des personnes et du jour. Sous nos pas, vifs d’une sorte de contagion heureuse de la foule ébranlée et lents de la chaleur montant, surgissaient de très fins, d’impalpables et immédiats couloirs. Nébuleuses vives se mouvant, s’agrégeant sans fin dans la vie. Les couloirs sans tracés s’animaient, souverains, infimes et sûrs, immenses sur le sol se fermant et se rouvrant sans fin, accompagnant dans un instinct rayonnant de la ruche les galaxies et les corps. Les mouvements flottaient, progressaient, rayonnaient de vêtements et des gestes comme leur véritable sens, celui de tous les êtres vivants de la cité de Tunis radieuse bourdonnant. Les vies glissaient, se croisaient, s’écartaient brusquement en des collisions douces sans collisions ni contours. Des astres se levaient, se croisaient. Myriades d’êtres ! Les vies à nouveau se mêlaient, déferlaient, se séparaient sans fin, se reformaient sur le marché de la Place d’Espagne qui débordait de nos corps se mouvant. Couleurs, odeurs fortes et douces, cela montait, gonflait comme l’éclatante promesse d’heures à venir et de jour mûrissant, emplissait tout mon être d’enfant d’un étrange et majestueux accord, d’un solennel et somptueux consentement dans le mélat doré des vivants.

Toute la cité de Tunis, le Belvédère, le palais du Bardo, les places et les grands arbres alignés dans le ciel bleu devant les grands immeubles clairs des Européens, la silhouette jaune de la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul n’existant que de face, encaissée tout ailleurs dans le rang des immeubles et dont les deux tours seules en pigeonniers ne dépassant qu’à peine, la mosaïque en forme de lune pâle de la grande entrée au-dessus du portail renvoyant à des atours d’un très ancien orient, les quais du côté de la mer et du port, toutes les infinies ruelles convergeaient brusquement là, sur le marché animé de la Place d’Espagne. En retour, et comme un balancement dans les heures du jour, un va-et-vient entre les matins, les soirs, les douceurs de l’air et les mouvements de la foule, il semblait que les avenues avec les cafés, les magasins aux très hautes et très larges vitrines des Européens, les petites échoppes de la Goulette, toutes les aimantations de la vie et des formes de Tunis se rendaient, posées enfin dans un souffle, sur la lagune turquoise au nord qui menait à Carthage (et plus tard, en Europe, je retrouverais me rendant à Venise, dans une vive seconde, ce même bonheur d’ailes, de ciel, de soleil et de mer en quittant les derniers bourgs après Mestre et le continent, cette impression merveilleuse, acéphale et souveraine, de prendre à nouveau, comme une vie entière y pouvant s’accomplir, une éternelle digue sur l’eau flottant sur la lagune).

Les terres et les lieux, les songes, les récits, les héros sous les remparts de Troie, la vie turquoise de la lagune, ce toucher immense et cependant invisible de la baie de Tunis s’agrégeaient en des formes rêvant, dans les contours et le grand flux du monde aux flots scintillants sur lesquels je glissais. Tant je me sentais bordé de récits sur la lagune rosée, j’y situais les somptueux ou terrifiants passages qu’on me lisait le soir, et que je contemplais le jour déposés et gardés, comme dans un écrin, dans les couvertures des livres d’art et d’histoire à la vitrine du libraire de la Porte de France. Et je reconnaissais alors dans la baie de Tunis tout autour irisée, dans l’immensité du ciel et du soleil changeants sous l’avancée du lent mouvement d’arc du train de notre wagon sur la digue, avec l’acuité et la quête de tous mes sens éveillés, en mon esprit et les songes mêlés, les détours secrets de la mer de L’Odyssée. Et je retrouvais enfin tant cherchée celle désignée dans les récits de la guerre de Troie de son précieux et beau nom de la mer du Levant.