samedi 31 mars 2018

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Images d’aurore

1. La cité de Troie

, Alain Coelho

Il n’y a pas d’axe des vies sur la terre, hors dans le langage parfois. Et là il se dessine à la fois très net alors et mêlé. Ainsi sans doute, sous les remparts de Troie, les hommes attendaient et les héros mouraient.

Ils se défiaient, se déchiraient. Graves, flamboyants, ils invoquaient des dieux, quand ils étaient eux-mêmes ces « dieux » gigantesques pour moi, incompréhensibles, sous lesquels il semblait que les flots et les terreurs pliaient, déferlaient vastes comme des éclats de sève et des gerbes de sang. Et le destin des héros et des hommes – la part de chacun, leur antique partage échu sur la terre – était de parcourir sa propre histoire, de revenir dans ce qui était connu, faire résonner à nouveau les paroles, les fureurs, les armes levées, les cris et les images noires des morts. Pour un contentement radieux de la vie et de l’air.

Les mots gonflaient comme les orages et la mer, la mort noire recouvrait brusquement un héros dressé, et les images des morts s’enchâssaient comme autant de formes enfuies, de songes dans les pierres resplendissantes à jamais immobiles et devenues des gravats sacrés, des chaos de mausolées, de temples et de ruines. Ma mère racontait, et elle désignait pour moi dans le grand livre illustré (je ne l’ai jamais retrouvé, il mêlait L’Iliade, L’Odyssée et l’archéologie) une des photographies au fort contraste noir, dont la matité et l’épaisseur des pages détenaient pour moi l’histoire d’Ulysse. Cet ensemble incernable à présent fut la première histoire, comme un morceau de mon souffle venu d’autres êtres, un sourire flottant réservé dans le temps, la cuirasse très étrange d’une partie creuse et manquante dans ma poitrine. C’était aussi la promesse de bonheurs vifs et d’impétueux battements. Des silhouettes brunes d’oliviers se découpaient sur les surfaces blanches des déserts et des pierres de la page du grand livre illustré. Et l’aurore revenait. Après les tremblements et la patience d’Ulysse, après la fureur et la mort noire qui décimait ses compagnons et les héros de Troie, après les dangers et les combats, les flèches et les massacres, l’aurore « aux doigts de rose » – la magie des mots créait à la fois la rosée, le matin, la fraîcheur et la vie – l’aurore aux doigts de rose se glissait sur mon être dans un sourire du jour dehors à travers la fenêtre, se lovait à la douceur et à la voix de ma mère, faisait de la rosée sur les mots, sur nos vies et dans l’air.

Flottant, scintillait le souvenir, la présence et le corps de femme et les voiles fins de l’immuée Pénélope. Sur le grand livre illustré, ma mère désignait les images sombres des objets retrouvés, des lances déposées et parfois en morceaux, des amphores, des lyres et des parures antiques. Mon esprit cherchait dans les contrastes mats et l’épaisseur des pages, les jours, les matins et les siècles passés ; cette image sombre et la fine surépaisseur de la page sous mes doigts avaient sans aucun doute le toucher de la laine chaque nuit que tissait Pénélope.

Il y eut ceci de particulier que les abondantes photographies en noir et blanc du grand livre (seule la couverture était en couleurs) mêlaient aux histoires de Priam, d’Hélène, de Pâris, d’Agamemnon et d’Ulysse les images d’hommes modernes, souriants, qui posaient devant des chantiers de fouilles, près de voitures anciennes, avec en fond les bandes claires des îles dans le lointain. Nimbées à jamais pour moi du murmure de batailles, des remparts de Troie, de l’intimité brusque des timbales d’or des héros disparus, les photographies montraient quelquefois dans leur stupeur brusque pour moi une roue de char retrouvée, sombre et mate, les restes calcinés et amoncelés d’un coffre précieux ou d’un ancien métier à tisser. Sur l’ensemble des images silencieuses, apaisées, semblait rire et attendre Ulysse. Cette sensation, le regard, le sourire, la ruse d’Ulysse (faisant pour moi de la ruse, de la malice, de la surprise qu’on devait provoquer chez les autres, de l’imprévisible enfin qu’il fallait à toute force trouver, la nature exacte de l’esprit) constituaient une sorte de matière propre des récits et des siècles, enfin à portée dans l’immensité réunie des objets assemblés. Fascinants, miroitants entre la voix de ma mère, le silence de la maison tout autour et l’intimité simple des pages imprimées que je ne savais lire encore, tous les atours immobiles des héros et des temps se tenaient fixes, offerts dans le volume d’un livre, près de mon esprit et des heures du jour. Oh ! les pays lointains traversés, oh, les dangers et les années, oh, les compagnons morts et les pièges inlassablement déjoués ! Les lieux qu’Ulysse avait franchis étaient présents autour de moi, avaient une terre et des odeurs, des couleurs et des formes exactes ; je les avais connus moi-même et les avais quittés, Ithaque, la colline de Byrsa, Carthage, le port de la Goulette où nous vivions alors dans cette lointaine colonie de France ; tous les lieux traversés se mêlaient, et la fuite et les passages et toutes les traversées semblaient émanées de la lointaine cité disparue de Troie. Les pages et les photographies noires et mates du grand livre sous mes doigts s’animaient sous la voix de ma mère, de son être vivant près de moi qui m’en faisait la lecture, à la façon des pierres, de la vie, des mots et des eaux mêlées dans de très anciennes tablettes d’offrande, bien avant Ulysse et les Achéens dans une antique Égypte. Là tout donnait corps aux anciens signes gravés renouvelés et lus, comme par l’aspersion des eaux tout autant que le flux soutenu des mots et leurs coulées revenues.

Les légendes anciennes en retour semblaient situées devant moi, dans une sorte d’avenir de la vie, dessinant dans mon esprit et mes sens des formes précises et nombreuses, dont j’aurais à me souvenir, dont il me faudrait retrouver et savoir suivre les modelés fins, comme de reconnaître les détours des jours, des années, des cités et des êtres à venir sur la terre. C’était comme d’authentiques silhouettes et de vrais souvenirs (si je savais sans doute que c’était des plis très particuliers dans les vies et le monde, que c’était des « récits », des images suscitées dans les trous béants de mes joies et mes peurs, redoutées, brusquement radieuses, et qui se tairaient chaque fois pour finir). Des milliers d’années cependant et le toucher des pierres effondrées passaient dans le creux de ma main, j’avais fui moi-même, couru sous les remparts de Troie. Et il semblait qu’un réel des réels gisait dans ce pan particulier des histoires, gardées ainsi dans l’écrin infini des livres, des contes et des paroles à portée.

Sur une photographie, devant le lieu des fouilles, un homme souriant, en chemise coloniale et chapeau, se tenait. Ma mère le nommait, prononçant pour moi son nom allemand, Schliemann, comme elle aurait nommé des savants respectés, des inventeurs dont le prestige désuet et souverain accompagna mon enfance tels Bernard Palissy, Christophe Colomb (que j’entendais avec le b final de « colombe »), Gutenberg, Pasteur, Léonard de Vinci, et parfois des saints auxquels elle semblait s’adresser (où trônait Sant’Antonio inséparable pour moi de Padoue, Sainte-Lucie dont la grande et colorée statue se dressait chez ma grand-mère, Sainte-Rita enfin, stricte et droite, au fin visage clair et doux). C’était la même admiration sacrée avec laquelle mon père aussi, détenteur pour moi des arcanes d’une France qui m’était encore inconnue, désignait La Fontaine, ou Victor Hugo figé dans sa barbe blanche de poète, posant une plume à la main, infléchissant pour moi une impression première de la France dans les quatre syllabes de son nom reliées et levées en l’unique étendard de vic-tor-ru-go. Et de la même façon, le nom de Schliemann, l’archéologue, fut-il posé pour moi sur le marc noir et pâle, étrange et beau, du site exhumé de Troie. Son nom nimbait d’une réalité à portée les voix disparues des héros dans les pierres effondrées et photographiées ; et les sonorités, Schliemann que ma mère prononçait distinctement chli-é-mane, semblaient saisir elles-mêmes une hache, une épée retrouvée, faire revivre Troie dans l’aurore aux doigts de rose qui enveloppait les hommes et les images, les siècles, comme la fierté victorieuse qu’auraient aussi les hommes à leur endroit, bien après, bien des siècles plus tard, qui les connaîtraient, ouvriraient ces livres et verraient ces images. J’entrais ainsi, sans savoir ni pensée, moi-même dans le bonheur et le toucher des formes et des idées aux doigts de rose, en leur étrange et très indissoluble famille.

Ulysse attendait, tapi dans le fond de la grotte, haletant. Tout près, vers l’entrée, se tenait le gigantesque Polyphème qui avançait la main et laissait seuls sortir des moutons qu’il gardait. Polyphème le cyclope avait un trou béant dans la tête. C’était la plaie terrible que lui avait infligée Ulysse, prisonnier encore dans le fond de la grotte. Frémissant, je ravalais l’horreur de la plaie. Je savais, c’était une simple ruse, une « malice » posée sur la bêtise de Polyphème, monstre de l’entrée de la grotte. Cette sorte de châtiment était étrange dans sa levée devant tous, dans sa sorte de moquerie vive dans la horde, marquant la bêtise du Cyclope du prix cinglant et du tribut du sang, comme un animal achevé. Un instant j’avais eu mal dans mon crâne, y avait-il alors d’autre façon de ressentir et comprendre, et d’autre façon encore de s’enfuir et survivre ? Ulysse enfonçait le pieu pointu dans l’œil unique du gigantesque cyclope Polyphème. L’arcade sourcilière à nouveau bruissait de son sang comme du mien, s’était étoilée sans doute dans le cerveau du géant aveuglé et hurlant. Brûlure. Une poignée d’eau brusque et glacée sur mon front. Ce n’était pas la douleur seule, intense, mais avec elle la peur. Polyphème était un monstre. Chair. Colère vivante. C’était un animal terrible. C’était la crainte que l’animal se débattant n’atteigne Ulysse de sa fureur et jusqu’à nous qui lisions l’histoire d’Ulysse, ne nous blesse de la folie blessée, du pouvoir immémorial de la plaie, de l’horreur du sang répandu et giclant. La pointe même de l’épieu, libre et terrible, aurait pu se retourner dans l’air, vivre et se mouvoir comme pour son propre compte ! (comme dans les vertiges nous sentons l’appel irrésistible d’une arme laissée ou du vide où se rendre, d’un couteau, d’un bâton taillé ou d’une lance effilée). Un instant la parole des mères, d’habitude pacifiée, était étrangement entrée dans la vivacité terrible de faire mal et frapper. Dans la société calme et vaste des adultes, dans le regard comblé et repu de connaissances du vieux libraire de la Porte de France aux abords de la Médina, de mon grand-père, de Madame Ida, l’institutrice m’accordant un étrange et heureux assentiment complice à l’évocation des histoires et des noms de Mycènes, de la Crète ancienne ou d’Égypte, sous un voile insoupçonné tout à coup déchiré, se dressait pour moi l’existence triomphante, immense, souveraine, d’une brusque sainteté de l’horreur. (Et plus tard, à Karnak en Égypte, découvrirais-je cette même stupeur des déesses et des mères, les lionnes Sekhmet, brisées dans les pierres immobiles comme leur rugissement encore). Le sourire d’Ulysse continuait de flotter sur la peur. Et l’horreur et le sang entraient aussi dans le sourire et la ruse, dans un moment du retour, dans l’attente de Pénélope, dans les formes et les motifs du tissu long de son ouvrage de laine sans cesse défait et sans cesse repris.

Ulysse était prêt. Il s’était agrippé au plus gros des moutons – et j’imaginais la file des moutons, serrés, immobiles, tachés de poussières parfois et hurlants comme ceux du marché de la Place d’Espagne à Tunis – jusqu’à disparaître dans le ventre laineux contre lequel il se maintenait et se serrait. L’énorme mouton ainsi chargé avance. Polyphème, aveugle, vérifie de sa main monstrueuse la forme de l’animal, puis caresse longuement le dos énorme et laineux qui passe sous ses genoux. Dehors l’éclat du jour aveuglant n’aveugle plus Polyphème. Le Cyclope demeure blessé, hurlant, aveugle, assis devant l’ombre de la caverne comme en l’un des recoins noirs de la page du grand livre refermé. Ulysse s’est échappé. Un sourire heureux à nouveau passait dans la maison, comme la douceur du jour ou celle d’une idée.

Si j’ai, certes depuis en les lisant souvent, vu et trouvé tant d’autres choses dans ces textes célèbres, L’Iliade, L’Odyssée (dont le nom seul est comme une infinie et éternelle lecture), l’horreur cependant demeurait dans la joie, elle entourait le palais du retour et les cités des hommes. Les pierres du palais d’Ithaque étaient sourdes et secrètes, mystérieuses, habitées de dangers et de divinités veillant comme celles qui semblaient veiller dans la colline de Byrsa avec l’église en briques rouges sur la butte au-dessus d’Al-Aouina où je me rendais avec ma grand-mère et ma mère, ou celles des catacombes, des dalles gravées de Carthage et des cryptes, me faisant ressentir ce même silence pieux, cette épaisseur dans l’air d’une « matière » des croyances, des rites, des superstitions et des dieux révérés chez les hommes (si je savais différencier d’instinct les histoires contées et les religions, tout au contraire dans les pierres et dans les édifices se mêlaient étroitement pour moi les récits antiques tout autant que le culte et la geste édifiante du christ de ma grand-mère et de ma mère, et qui n’entretenaient ailleurs, hors les pierres et les traces des cités, aucun voisinage commun).

L’horreur à Ithaque, et les récits et la joie des héros retrouvés, se frayaient un chemin dans les pierres, se perdaient parfois sous les ruses et les idées d’Ulysse, comme en des filaments de sommeil et d’attente avant quelque grand « lever » à venir, déjà tracé et connu sur la terre et qui serait terrible devant tous. Et tout trépignait d’impatience pour le massacre dernier et le bonheur de l’inéluctable. Oh, la magie de l’arc ! Son nom était la vie, tendu, vif et fort, et son œuvre la mort. Ulysse, déguisé en vieillard, bandait l’arc ; puis il traversait de sa flèche les anneaux des haches alignées ; grandissant et terrible, il se tournait enfin vers les prétendants et les massacrait tous. Oh, jouissance de la justice ! Fureur ! Jubilation de l’horreur ! tout se mêlait dans l’arc, les livres du libraire de la Porte de France, le regard de Madame Ida, la Grèce antique, les fresques des mosaïques avec ma mère au musée du Bardo, le nom de Virgile et celui d’Achille, et Carthage où nous allions, et Énée tombant de reconnaissance à genoux sur la terre italique trouvée ! La vengeance d’Ulysse déployé et grandi se dressait, immense et plus vaste que le corps jeune revenu du héros, puissance, jeunesse éternelle du guerrier, Ulysse décochait ses flèches sur tous les dangers et les histoires des hommes.

Quelquefois ma mère racontait en suivant un texte, et elle lisait des lignes et des passages exacts de la page. Un des prétendants (plus justement que prétendants au trône d’Ulysse ou à un très indécent pour moi mariage avec Pénélope, l’expression semblait désigner des êtres consacrés, destinés déjà à un massacre héroïque dans une immolation à venir) buvait du vin dans une large coupe. N’était-ce pas celle retrouvée, photographiée, et que je pouvais contempler dans les images sombres des pages du grand livre illustré ? Alors Ulysse ajusta brusquement une flèche dans la gorge de l’homme tandis qu’il buvait. Dans le passage que lisait ma mère à voix haute, les mots disaient exactement que « le vin et le sang se mélangèrent ». Terrible, mordorée, l’image me faisait tressaillir d’une étrange beauté. Le frôlement passait en moi de la flèche et de l’air, des couleurs, de la stupeur de la mort éclatante. La phrase et sa beauté terrible flottaient sur les ruines, sur les pierres, sur les branches des oliviers, dans le rougeoiement du soleil. Elle semblait dans sa forme si belle et dans son flamboiement de sang se poser sur la paix et la douceur de l’air, sur les silhouettes des collines, dans le palais retrouvé, contre les fruits dans les corbeilles, sur le bonheur et la quiétude de Pénélope tissant, et dans l’aurore revenue avec ses doigts de rose.

Revenir et régner. N’était-ce pas le ravissement gisant dans chacune des vies ? Le grand livre se fermait sur l’horreur, la victoire et la ruse, sur la beauté et le sang, avec la douce Pénélope, les oliviers et la douceur du jour. C’était le trouble et la magie des récits chez les hommes. Les pages et les histoires édifiaient des ruines et des pays, des cris, des voix, des rires, le souffle levé et refermé des vies, des gestes disparus posés immobiles dans l’air. Les livres gardaient et faisaient revenir les images que les hommes édifiaient dans leur esprit comme ils édifiaient aussi les murailles, les palais, les temples, les cours, les maisons et les remparts des cités. Mais dessous vivaient aussi et dormaient des géants qui battaient dans le fond de la terre, dans nos terreurs et dans nos cerveaux. Et il semblait que les images et les récits des hommes tissaient en retour les formes de leurs rêves et de leurs vies, de nos corps, de nos terreurs, soulagements, bonheurs, jusqu’en de très faibles, très amoindris, inavouables échos.

Aux détours infinis des histoires, Ulysse toujours dans mon esprit ajustait son tir. Dans son regard tranquille, sûr, éternel, il jouissait de revenir et jouissait de tuer. Souverain dans la mort déjouée, il était souverain dans la mort procurée, souverain dans son retour après autant d’années, souverain dans son tir meurtrier, souverain dans la terreur de l’épieu, et souverain enfin dans le geste vif et sanglant dans l’œil vivant du Cyclope, conjurant et la peur de frapper et la peur de savoir.

La sainteté de l’horreur continuait de faire corps à l’histoire et aux livres, à la science des adultes, à la durée sous toutes les durées, aux épreuves d’Ulysse, aux gestes flamboyants, au sang qui se mêlait au vin, à la surprise figée de l’homme qui buvait, encore vivant, et aux héros enfin saisis par la mort noire sous les remparts de Troie.

Tout ceci doit garder certes une place dévolue dans le temps, dans l’enfance, dans mon esprit et mon corps, être situé dans des années lointaines qui n’ont ni corps ni matière, ni cités ni remparts, ni sables ni chaleurs ni odeurs ni lumières, tant les lieux et les êtres ne sont par nature que leur changement lui-même. Mais tous ces instants, tous ces récits et tous leurs souvenirs continuent de vivre, de pousser en notre être, comme au sein d’une seule et une unique journée.