dimanche 24 février 2019

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Trois cavaliers

, Joël Roussiez

Le matin froid, le bleu du ciel immobile au-dessus des montagnes et dans l’air l’haleine des chevaux, le givre dans les branches qui mouille les pelisses, trois cavaliers empruntent le sentier de la Passe.

Personne ne parle, les yeux sont plissés, la lumière est déjà forte, tout doucement le soleil paraît dans le bleu froid où passent quelques oiseaux. Un faucon observe les alentours du haut d’un cèdre au vert puissant, les herbes sèches offrent des litières, le faon d’une gazelle s’y est endormi. Où est la mère ? La voici qui file pour distraire la chasse… Ce ne sont pas des chasseurs mais des voyageurs. Ils ont dans leurs bagages des plis précieux, des cadeaux et quelques friandises rares. Ce sont des ambassadeurs d’Anatolie qui se rendent chez le tyran Abdul Al Avafî pour traiter de la paix. Les risques sont-ils grands ?

Tout respire la paix, l’âme de la montagne que le soleil chauffe s’évapore doucement et le ciel bleu est comme l’eau claire d’une mer lointaine. Aux flancs des chevaux pendent le târ, le dutâr et le rebab, ce sont aussi trois musiciens. La musique adoucit, le tyran en sera apaisé, on le croit. Et le soleil monte, et l’ombre est tentante, déjà il fait si chaud, plus de vingt, c’est sûr. N’est-ce pas l’heure du repos, un repos bien gagné. On s’installe, on prépare un feu pour le thé et l’on sort le pain d’épeautre et le fromage de brebis. Quelle belle matinée ! En fera-t-on le détour, est-on pressé ?... Et comme rien n’oblige, qu’en affaire il faut savoir être patient, sous le soleil qui produit l’ombre dense, c’est la sieste qui se propose. Les trois cavaliers se détendent longuement, conversent puis s’endorment.

Le détour est-il une ruse ? Au Palais on s’en questionne : les ambassadeurs sont-ils là ?... La diplomatie se prélasse, elle s’étend, se détend ; et si l’on jouait quelque chose. Le soleil est haut… Ce qui attire comme les braises d’un feu, c’est la présence dans ces lieux de cavaliers. Que viennent-ils y faire ? On est pauvre par ici et c’est de rapines qu’on agrémente sa vie. Voici donc trois cavaliers qui se prélassent, n’en ferons-nous pas notre richesse ? Et c’est à coups de bâton qu’ils furent assassinés : de bien beaux jeunes gens !

Ah, jeune gens, le monde s’impatiente, allez où bon vous semble mais soyez prudents ! Trois cavaliers en ambassade sont morts, le vizir prendra vengeance : dix serfs mourront, trois seront estropiés et les femmes violées. Et alors ?

Alors, voici la chanson :

Trois cavaliers dormant par un soleil clément
Sous le cèdre puissant, endormis trois jeunes gens
Veillez à vos présents, l’ambassade et l’argent
Ne dormez qu’en semblant : qui verrait le serpent ?

Les chevaux sont bien lents, le soleil si dolent
L’ombre vous attirant sous le cèdre puissant
Allongés les jeunes gens, s’exercent à l’instrument
Qui chante dans le vent attire le brigand

Trois cavaliers dormant rendent la vie au vent
Coups de bâton violents achèvent les indolents
Gardez-vous du brigand et soyez plus prudents
Enfants voici le chant des cavaliers charmants
Trois cavaliers dormant par un soleil clément...