mardi 28 octobre 2014

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Salonique un port sans fin

, Jean-Christophe Ballot et Jean-Louis Poitevin

Jean-Christophe Ballot, qui connaît cette ville, a choisi de n’en montrer que des aspects secs et comme désertés par les hommes.

Encastrée dans son anse, Salonique, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, voit les eaux croupissantes de la Méditerranée qui remontent jusqu’à elle, stagner faute de station d’épuration. Ville bancale, la ligne nord s’étire le long d’un mur d’enceinte inutile où Saint Paul vint autrefois prêcher une parole qui ne se savait pas encore devoir dominer une grande partie du monde et participer à sa gloire autant qu’à sa ruine.

Une certaine Salonique vibre encore du message chrétien que des mosaïques rutilantes comme des feux d’artifices que le gel du temps serait parvenu à figer dans leur gloire émettent, ici où là, à l’ombre de pierre branlantes.

Il fut un temps où, jour et nuit on pouvait boire et danser, et d’un coup cela s’est arrêté sur ordre des gendarmes de l’Europe qui depuis ont fini par faire rendre l’âme à cette terre. Dans un musée, le trésor des tombes royales de Vergina rappelle quel soleil a brillé avant que l’ombre du mépris n’emporte tout.

Il fut aussi des temps où dans ce port puisque, c’est de lui qu’il s’agit, on jouait le Rebétiko en racontant des histoires de marins, dont celle, fameuse, d’une putain leucémique et voleuse qui confondait son corps avec le port, le port avec des souvenirs qu’elle ne parvenait plus à accrocher aux grues et les billets qu’elles grappillait dans les pantalons de marins avec le trésor de la Grèce.

Jean-Christophe Ballot, qui connaît cette ville, a choisi de n’en montrer que des aspects secs et comme désertés par les hommes. Comme s’il s’agissait de faire sentir sinon une fin du moins un suspens, mais un suspens comme il en existe dans ces après-midi d’été où le souffle se retient plutôt que de devoir avaler le feu du ciel, un suspens tel qu’il pourrait être le souffle ultime d’une vie qui s’abandonne.

Et alors on regarde et on voit : lignes droites à angles aigus et lignes courbes à rondeurs évocatrices, mais on ne sait plus de quoi, bites d’amarrage comme des émetteurs de messages sans destinataire et bateaux fantômes errant dans la rade, graffitis et peintures murales éclatant comme des aveux. On doit en déduire qu’ils sont parvenus trop tard aux jurés, ces aveux. Et de toute façon ils avaient depuis si longtemps émis leur verdict, la mort, qu’il était impossible de toute façon qu’ils parvinssent à temps, ces aveux.

On pourrait dire qu’au loin il y a l’Olympe, car on le voit de Salonique, mais comme la ville à peine le devine-t-on, si c’est bien lui, dans un lointain qui fait de la vie urbaine comme de la vie divine de vieux songes recuits que personne ne goûte plus aujourd’hui.

C’est cet aujourd’hui que photographie ici Jean-Christophe Ballot, le jour du dernier soleil sur un monde déserté.

" Thessalonique "
Commissariat de l’exposition : Vangelis Laokimidis
Point Rouge Gallery
4 rue du Dahomey
75011 Paris
06 novembre au 29 Novembre 2014