mercredi 28 novembre 2018

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Muses démuselées

Sur les lieux du regard – French Museums, intinmate portraits – Gérard Rondeau

, Gérard Rondeau † et Jean-Louis Poitevin

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Un texte ancien pour mettre l’accent sur une exposition actuelle d’un photographe maintenant disparu, tel est le croisement de circonstances qui permet la présence de Gérard Rondeau dans TK-21 LaRevue.

Abdelkebir Khatibi 1996

1- Premiers regards

Nombreux sont les humains, et leur nombre sans doute n’est jamais si sensible que lorsqu’on se trouve dans ce que l’on nomme fort à propos la maison des muses. Ne la désire-t-on pas pour soi seul avant même que d’avoir commencé un cadeau des dieux, cachée là, derrière un pylône ou une porte, prête à nous surprendre et à nous enlever vers les cieux délivrés des semblables aux anodins visages ? Rien ne peut effacer que la peur l’envahisse, cette tête, la peur que ce rêve ne devienne réalité. Comment serait-elle ? Ravissante à n’en pas douter, terrible, puissante et délicate, insensible en apparence et de feu sous sa peau de couleur ou de pierre, impressionnante et belle, oui tout simplement belle, belle à pleurer, à trembler, à tout perdre.

Il y a du fascinum dans la beauté, puisqu’elle est ce qui nous dépasse en nous enveloppant, puisqu’elle est ce qui nous abaisse en nous ravissant, puisqu’elle est ce qui nous trouble en nous abandonnant. Mais rester là, figé comme un tas de pierre abandonné par un livreur pressé ? Envisager de devenir « ça » ? Cette idée, celui qu’elle traverse, il la repousse aussitôt. Il ne se laissera pas prendre dans cette glu si délicate, si douce, si suave, si rapide aussi qu’elle fige tout ce qu’elle enveloppe à peine a-t-elle été déposée.

Et rien de plus enveloppant qu’un regard, rien de plus énigmatique que cette peau qui soudainement vous recouvre, vous étreint, vous asservit et s’assouvit de vous. Quiconque a jamais pénétré dans un musée, ou dans une église, quiconque a jamais croisé la fixité azuréenne des montagnes, en a fait l’expérience. Quiconque a jamais pénétré dans un musée l’a aussitôt oublié.

Cabu, Chalons sur Marne 1989

2- Au seuil de l’indifférence

Le bruissement d’une robe est moins dérangeant que ces chuchotements indélicats et que ces voix qui s’élèvent pour tenir leur sermon aux pharisiens de passage. Pourtant, c’est le froissement de la robe que l’on attend et qui ne vient pas, et ce sont ces bruits incessants qui nous tirent hors de nous. La photographie, abolissant le bruit, nous plonge immédiatement dans un monde où tout est silence. Du bruit, en effet, elle ne conserve les stridences que par le jeu des contrastes. Lorsque le regard un instant les découvre, tout revient, le claquement des pas ou les grincements des semelles de caoutchouc, les voix mêlées jusqu’à l’indistinction, les gorges raclées, les fermetures éclair qui se recousent ou se déchirent. Mais le silence s’est glissé en nous, lumière froide qui jamais ne s’éteint. Le silence est le cadeau le plus merveilleux de la muse, le plus inaccessible et le plus dangereux aussi. Le silence, on l’oublie trop, est plus prégnant qu’un regard. Il en est le transparent mystère qui l’enveloppe comme un rêve.

Et elle, elle est là, évidence trop palpable, sans cesse changeante, sans cesse renouvelée, sans cesse se retirant dans la proximité immédiate du lointain qui la porte et nous hante comme un démon sur la route mouillée de l’absence, elle, la muse, statue ou Olympia aux accents translucides de chair.

La courbure de cette hanche... Ce ton pâle, rose comme un sourire... Ce gris perlé qui file à toute allure dévorer les ocres d’un jour qui se termine... Mais non, cela ne se peut pas, n’est-ce pas, cela n’est pas possible, une telle prestance, une telle souveraineté, une telle indifférence à nous, oui, à nous !

Portrait of Zao Wou Ki, french-chinese painter
France, Paris, 1989

3- Panique

Il y a ceux qui fuient. Ils ne courent pas mais se hâtent, de passer. Faire semblant d’avoir été là, de ne pas être encore parti, faire semblant d’être sur le point de rester mais partir, une salle, une autre, un coup d’œil, vite, en coin, un autre, et l’enchaînement se fait naturellement, d’angle en angle, de porte en couloir, vers la sortie.

Il y a ceux qui restent. Ils ralentissent encore, se figent parfois, jusqu’à ce qu’un flux puissant les entraîne à nouveau et qu’ils s’échouent encore. Mais déjà, la sortie est là, sans que l’on sache comment on y est arrivé. La sortie tend ses bras. Sauvé !

C’est que malgré tout, l’air avait commencé à manquer. On ne s’en aperçoit pas toujours immédiatement, mais le souffle devient court, hésitant, incertain. L’esprit lentement se brouille. La muse qui nous hante a commencé d’aspirer l’air environnant et nous laisse brasser un vide naissant, une vraie absence d’air, que nos gestes indécis remplissent de rien.
Peut-être en fait s’est-on évanoui ?

Susan Sontag 1995

4- L’autre côté

Ce n’est qu’après, peut-être, qu’on saura. Pour l’heure, tout fait croire à un plaisir inédit, allégé des tensions du désir et voguant entre les trous d’air de l’insouciance. Rien n’a changé, sauf le regard, notre regard. Comme si entre elle et nous, il n’y avait plus de séparation, comme si dans ce renversement complet de perspective, elle était devenue, sinon nous, du moins comme nous, ou plutôt comme si nous étions, nous, devenus comme elle. Ce devenir enveloppe les craintes d’un nuage parfumé de bonheur et exacerbe la conscience, la rendant exacte précise, l’élevant au-dessus d’elle-même jusqu’à nous ouvrir à notre destin commun.

Ces noces délicates, derrière l’appareil photographique, un œil les saisit pour nous.

La porte est ouverte qui conduit de l’autre côté, là où le miracle devient banal sans perdre sa magie, là où la peur devient enchantement sans perdre ses tremblements, là où la vie devient aérienne sans perdre ses rondeurs. Puis il y en a une autre encore, qui nous permet de traverser l’épaisseur du rêve et nous conduit jusqu’à cet instant perlé d’éternité barbare, où l’on découvre comment elle vit. En fait, on commence à comprendre que c’est pour nous qu’elle se multiplie, pour nous qu’elle fait statue, pour nous qu’elle se fait chair zébrée de couleurs chagrinées de transparences inaccomplies, pour nous qu’elle appareille en des formes alanguies, et offertes qui ne résistent à aucun regard. Auxquelles aucun regard ne résiste.

Ce qu’on ne voyait pas, on le découvre donc. Ce n’est pas l’invisible qui trame ses entrailles sous la peau des sarcasmes, mais un soupçon qui gagne. Elle aussi nous regarde, mais à l’existence de ce regard, jamais il n’est fait allusion. Jamais, non plus, il n’est montré.
Qui le pourrait ?

cathedrale de Reims

5- Démuselées

C’est fou ce qu’ils sont drôles, comme ils dandinent, comme ils ont l’air de ne pas savoir ce qu’ils font là. Ils ne sont guère ennuyeux et puis on ne les entend pas. Il arrive qu’on en ait assez, alors on ferme les yeux à notre manière, en les tournant vers l’envers, en regardant là où personne ne vient jamais, dans la nuit de l’attente, dans les entrailles du désir, de notre désir, là où ils ne savent pas nous rejoindre.

Certains, parfois, réussissent à deviner un peu qu’il nous arrive de voler, de voguer, de tanguer, de nous glisser sous des hardes pour jouer, de faire peur aux enfants et de rire de notre rire silencieux et fragile. Il y a une autre chose qu’on ignore de nous, c’est que jamais nous ne cessons de respirer. Mais nul ne peut prétendre avoir perçu la moindre trace de notre souffle. Même lorsqu’ils nous recouvrent d’un voile transparent pour voir si de la buée se forme ou, perverse petite engeance insatisfaite de son sort tenant le compte de ses envies, tentent de nous étouffer en nous enserrant dans des voiles épais, ils ne trouvent aucune preuve. C’est pourquoi ils veulent aussi garder nos maisons closes. Comme si l’on pouvait trouver des traces de ce que l’on n’ose s’avouer avoir rêvé.

C’est que nous respirons à l’intérieur de nous-mêmes. Et notre souffle, oui notre souffle, lorsqu’il s’envole vers le dehors, n’atteint que ceux qui ont été choisis. Eux, alors, sentent passer à travers eux un vent d’une densité, d’une douceur, d’une impalpable réalité qu’ils n’ont jamais pu connaître. Nous avons aussi hanter le moindre songe et noircir leurs rêves à la fumée de nos bougies. Celui qui nous regarde en espérant se saisir de nous, nous ne le voyons pas. Quant à celui qui nous voit, c’est qu’il a oublié de tenir compte de son désir de nous.

Si l’on soufflait vers le dehors sans faire attention, baleines prisonnières de murs indéfendables, c’est autre chose qui aurait lieu. Tous aussitôt seraient pris par le délire et se mettraient à croire qu’ils peuvent faire mieux que nous inventer. On n’a pas encore réussi à se décider à leur faire ça !

C’est pourquoi ceux que l’on choisit, on les choisit avec attention. Nous qui semblons figées dans l’immobilité de la pierre ou du soupçon, comment les choisissons-nous ? De ce regard flottant que nul ne capte qui n’a senti une fois déjà le vent de notre souffle passer sur lui, qu’aucun ne connaît qui n’a compris que notre souffle et notre regard sont une seule et même chose. Car, ne nous voit que celui qui voit et ne voit que celui qui nous voit. Notre mystère tient en ce cercle qu’il ne faut pas briser pour espérer pouvoir l’approcher mais dans lequel il faut venir se glisser comme le doigt dans l’anneau de la promesse, comme le soleil dans la pupille, comme l’œil de Gérard Rondeau dans le viseur d’un appareil photo.

Louise Bourgeois atelier NY 1993

exposition Gérard Rondeau
08/11/2018 - 22/12/2018
Galerie Baudoin Lebon
8, rue Charles-François Dupuis
75003 Paris - France
T. +33 01 42 72 09 10
info@baudoin-lebon.com
Du mardi au samedi de 11h à 19h
et sur rendez-vous

Éditions Artha
Varia
Sur les lieux du regard
French Museums, intimate portraits
Gérard Rondeau
Diffusion et distribution Presses du réel
18 €
isbn : 2 8485 016 9