dimanche 28 octobre 2018

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Mémento du Chant des archers de Shu* — I/II

In memoriam Mark Rothko

, Werner Lambersy

La mort confirme que nous n’étions pas nécessaires et que la liberté seule ou son invention pourrait nous intégrer à la grande houle roulante de l’univers.

Antonio Ramos Rosa

*Poème chinois traduit par Ezra Pound dans Cathay.

« Amélius, philosophe solitaire, se tenait un matin de printemps, avec ses livres, assis à l’ombre de sa maison à la campagne, en train de lire. Ému par les oiseaux chantant autour de lui, il se laissa aller peu à peu à les écouter et à penser, et quitta sa lecture. Enfin il mit la main à la plume, et dans ce même lieu, il écrivit ce qui suit. »

Éloge des oiseaux, Giacomo Leopardi (Traduction Pierre Présumey)

Quand
Le soleil emplira totalement
Immensément
La boule flamboyante du ciel

Qu’il montrera sa bave rouge
Ses babines en sang
D’avoir dévoré
Goulument la planète Terre

Nous ne serons plus là !

Pour en parler avec
Enthousiasme et les hourras
Nécessaires devant
Un apéro en terrasse au bord
D’une onde océane
Qui murmure solennelle son
Inlassable rengaine

Tandis que nous profiterons
D’un crépuscule théâtral
Quand tu t’en vas

Ô soleil 
Pour une nuit à l’autre bout
De l’Infranchissable

Pour revenir avec les
Vêtements neufs d’une aube
Pleine d’oiseaux

Nous ne serons plus là !

Mais nous aurons été et qui
Sait serons-nous
En filigrane à ton apothéose

Nous aurons vécu victimes
Et prédateurs
D’une vie toujours obstinée

Jamais nous ne fûmes petits 
Dans le mystère tyrannique

L’énigme insupportable et
Impardonnable de naître
De connaître la mort

Quand
Le soleil aura gorgé l’éponge
Rouge

Rongé l’horizon dans un zona
Dantesque

Et meurtri l’éther
D’une ecchymose ineffaçable

Nous ne serons plus là depuis
Très longtemps !

Pas plus que l’herbe qui riait
Quand le vent lui
Chatouillait la plante du pied
Ou que l’arbre
Qui chuchotait un secret dans
Les feuilles
Qu’il tenait devant sa bouche

Nous ne serons plus là depuis
Longtemps
Pas plus que la machine ronde
Des nuages
Dont nous suivons la promesse

Quand Râ le soleil aura noyé sa
Verge lumineuse
Dans l’ombre amniotique
Des constellations qui avortent

Et qu’on ne
Verra plus que le disque rouge
Des pistes
Où barrit le cercle d’éléphants
Des galaxies

La voûte
Sera rouge cardinalice lancée
Par on ne sait quel discobole
Pour quelle olympiade finale

Mais nous ne serons plus là !
Pour acclamer
Ni fêter l’athlète vainqueur

Nous ne serons plus là !

Canneberges
Airelles et baies rouges dans
Le crépuscule puis myrtilles
Sureaux mûres et cassis noir

Nous laisserons une trace
Dans l’atome l’ion
Ou le boson qui passent et
Traversent même
Les poches des trous noirs

Et Homère et Ilion
Qui passent et traversent
Les peuples morts
Dont on célèbre ici la race

Évohé ! Évohé c’est ici que
Cela se passera
Quand
Le soleil aura couché à la
Renverse
Les cuves et les amphores
Pleines
De la teinture pourpre de
L’univers

Que le dôme en briques du
Ciel sera cramoisi
Du sang versé

Par le vaste opercule ravagé
L’ouïe crevée
De la baleine bleue de l’azur

Quand
Le soleil aura dressé la crête
De ses caroncules

Puis déployé le bréchet large
Et palpitant
Du rouge-gorge de son chant
Depuis le feuillage
Du vieux chêne rouvre du ciel

Quand
Tout cela aura eu lieu comme
Une fin naturelle silencieuse
Avec dit-on
Trois ou quatre lunes
Et un tas de bouleversements

Nous ne serons plus là
Pour nous jeter à la figure les
Conflits meurtriers nos
Pillages tueries et massacres

Par la faim
Les armes la chimie ordinaire
Les socles
Excrémentiels des génocides
Par l’état

Nous ne serons plus là

Pour juger que nous sommes
Des moustiques surpris
Dans l’ambre des jeux du ciel
Et les spasmes de laves

Quand
Le cosmos accrochera au mur
Des cimaises son prophétique
Rothko

Nous ne serons plus là depuis
Des millénaires

Et pourtant
Nous l’avons contemplé avec
Des larmes d’émotion
Ce tableau

Et nous avons été heureux et
Malheureux
Pétris de plénitudes sachant
Que le beau
Pourra aussi être cela un jour

Je t’en parle aujourd’hui mon
Amour
Souviens-toi comme l’univers
Faisait
De nous la totalité de l’avenir

Quand
Le soleil aura retiré sa cagoule
De bourreau
Puis montré sa lame guillotine

Il ne restera
Que la foule des étoiles
Dont l’allumette noire a craqué

Et nous ne serons plus là pour
Nous tenir par la main

Comme un feu de pinède d’un
Tronc de sève à l’autre
Et dormir nus sous les cendres

Quand
Le soleil aura dispersé le spray
D’orange
De son parfum aphrodisiaque

Depuis longtemps nous aurons
Cessé notre contribution
À l’égarement de composer un
Poème qui nous soulève

L’arbre
Chuchote respire et c’est peut-
Être un
Chant que le vent et la pluie ont
Charge
De porter plus loin que l’oreille
Proche

On meurt du microbe des mots
Qui ont menti

On meurt
De la promesse des perroquets
Du salut

Il reste à
Vivre la vie de l’ours polaire sur
Le Pôle

On crève
Du crachat de la médaille solaire
Au revers
De l’habit protocolaire des nuits

On rêve
À la nage élégante des méduses
De l’art

Au cercle
Empourpré de l’éclipse lunaire
Que l’amour rend aux ténèbres

Je te parle ici où prendre plaisir
Et jouir de la tiédeur
De nos corps

De la chaleur amoureuse de nos
Étreintes et de la fougue
De nos plaisirs

Car demain déjà
Nous aurons disparus et nous ne
Serons plus là
Dans le vomissement de Vésuve
De nos excès
Contre une nature épuisée et un
Ciel insensible

Quand
Le soleil ne sera plus qu’un œil
Injecté
De taureaux dans l’arène des
Cieux

Nous ne serons plus là depuis
Longtemps

Ayant fait cause commune avec
L’algue brun rouge et le bitume
Envahissants

Nous téléphonons à des miroirs
Dont les selfies
Renvoient des sourires d’affiche

Nos machines stationnent sur le
Trottoir de la lune
Et de mars

L’empyrée désert et surpeuplé
De Face book
Ne concerne que des fantômes
Incorporels

On bâtit des tours en verre où
Le soleil sert de garçon d’étage

Des cathédrales pour des avions
Qui ne verront jamais d’oiseaux

On ne sait pas
Si l’intelligence artificielle pourra
Rire et pleurer

Si l’univers
Indifférent et sans obscénité ne
Nous tuera

Mais mon amour ma merveille
Ma fée n’oublie pas
Que nous sommes restés l’un à
L’autre heureux et
Malmenés par la chair de l’âme
Comme la lumière
Du soleil qui cache et se montre

Quand
La rotonde des âges retombera
Sur les moellons du dôme
Ecroulé
Des galaxies de l’horizon astral

Que plus un lézard ne trouvera
Refuge
Près de la pierre tombale usée
Du dernier
Mangeur de pain de manioc de
Riz ou
De préparations sous plastique

Et que dériveront les moussons
Atomiques
Sur un océan de poissons morts
De déchets
Irradiés et d’épaves industrielles
Et autant de
Débris en orbite dans l’espace

Lorsque
Le ciel ne sera plus que champs
D’oronges
D’amanites et de termitières en
Cassitérite
Qui s’effondrent au passage des
Comètes

Ma fille mon fils et nos si petits
Au bel étonnement
L’écho poursuivra-il encore de
Plus en plus faible
Le ton de vos hautes tessitures
Sur la ronde des
Mondes disparus car sans vous
Pas d’univers
Si un regard ne peut bornoyer

Serons-nous là quand le soleil
Se vide
Et dépose la mitre de lumière

Chaque crépuscule nous pose
La question et
Nous sombrons au creux mal
Éclairé de la crypte
D’un sommeil de cénotaphes

Souvent l’acropole a tremblé
Nos écrans
Souvent sont devenus muets
Et le robot
Souvent resté sans réponses

*

Cupra Marittima, 2018

Illustrations : Claude Joseph Vernet