lundi 18 décembre 2017

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Départs de feux — IV/IV

, Werner Lambersy

C’est un pays
De brumes immobiles

Il n’y a pas
De balcon aux façades
 
Seulement des rideaux
Des reps cramoisis
Aux crémones
 
On allume les liseuses
En plein jour
 
Parfois dehors
On croit entendre crier
 
Comme on héle
Une chaloupe invisible
Chaque seconde
Des milliards d’étoiles
S’éloignent
 
Et meurent éparpillées
Dans l’ombre
 
Et retombent sur nous
Qui tenons
À cette lumière chaude
 
Qui de si loin
Éclaire et nourrit l’âme
 
Où nous mourons
Solitaire et dans le noir
 
*
 
La fève porcelaine de la lune
Dans la galette des rois
N’est pour personne
 
On la rangera dans la boîte où
Compter les planètes
Et les années
 
La couronne
Change de tête comme tourne
Le zodiaque
 
Mais la fête
Restera un peu triste pour celui
Qui n’a rien
 
*
 
Un soleil
Aux doigts de midinette sur
Le clavier ivoire d’un accordéon
De couleurs joue la musette
Du matin
 
Le vieux loup
Gris aux épaules d’enclume et de
Fourrure en colère
Hurle debout
 
Sur l’horizon et rameute la horde
Aux crocs de guillotine
Vers les épais fourrés de l’espace
 
Et je m’éveille
Comme ces baguettes fines qu’on
Agite et qu’on hume
 
Pour reconnaître quelles odeurs de
Fougère et de sous-bois
Dorment et flottent en boule auprès
De moi
 
Rien d’autre à cet instant ne compte
La mouette peinte en bois
D’éclisse bat des ailes
Dans la chambre d’enfant
 
On l’a fabriquée en prison
 
L’enveloppe qui va loin
Timbrée d’oiseaux
Exotiques
 
Fut pliée au long des longs
Jours par des femmes
De tous âges
 
Qui ne s’en iront pas avant
Le temps
 
Et je prends le plateau tiède
Du repas
Pour partager le mensonge
D’une lumière
 
*
 
Le vent
Danse à la corde
Dans la cour déserte
De l’école
 
Noms et dates
Griffonnés à la craie
S’effacent
 
Et les cœurs gravés
Dans les troncs
D’arbres
 
Le temps est
Une curieuse écorce
 
La chorale des piafs
Échappe aux griffes
 
L’herbe folle pousse
Comme les gosses
 
C’était hier
La nuit là-haut en a la
Chair de poule
 
*
 
Et des dieux
Inconnus qu’il proclame
 
Du fond des âges
Monte le grondement
Qui surgit des abimes
 
Des hordes
Sauvages galopent sur
Les toits de
Tôle noire où célébrer
Les ténèbres
 
Des terrasses
Du temps et du balcon
Fragile de la vie
 
Nous contemplons
Inquiet les astérisques
Sans texte de la nuit
C’était un après-midi ensoleillé
Les femmes et les hommes
Semblaient faire partie
 
De la même généreuse humanité
 
Au zoo les singes criaient moins
Fort occupés qu’ils étaient
À se chercher des poux
 
Par esprit de généreux voisinage
 
*
 
Le marteau-piqueur du pénis
Dépave les ténèbres
 
On glisse
Dans la fente de l’ombre
La pièce qui permet de rester
 
Les derniers corbeaux
De la tendresse sont gardiens
De parking
 
Barrière automatique
De l’horizon ! Venise sombre
Dans un clapotis d’eau
 
*
 
Chaque jour
J’assassine le ciel
 
Je le jette
Dans les poubelles
Blêmes du jour
 
Chaque jour
On me condamne à
Mort
 
On souffle
La lanterne du soleil
 
On lance
Le pain bis de la lune
Aux oiseaux
 
Le songe
Répand la brume des
Mandarines
 
Des fêtes de l’enfance
 
*
 
La terre bouge et le soleil
Et tout le reste
 
J’ai donc beaucoup bougé
Longtemps sans rien
Faire d’autre
 
Mais il semble
Que j’ai oublié des bagages
Sur la plage où je dormais !
 
Il faudrait y
Retourner mais la terre et le
Reste bougent
Comment savoir où c’est ?
 
Alors
J’ai créé la compagnie
Transatlantique des radeaux
Les poseurs de rails de l’horizon
N’ont pas fini la ligne
 
Les tunneliers du temps avancent
Le port du casque demeure
Obligatoire
 
Le camion benne
Qui évacue les astres a versé dans
Le virage
 
Son chargement gît sur la chaussée
 
*
 
Les buches dans l’âtre bavardent
Et chuchotent avec
Les cendres
 
Hommes et graviers
Sous le même râteau de lumières
 
Le vent
Décoiffe les épouvantails
L’ombre fait les poches de l’arbre
 
La plaine n’a plus rien à se mettre
Sous la pluie
 
Les nuages se bousculent comme
Des moutons de plâtre
 
Ma bouche avale
Les fumées en spirales de ma pipe
 
*
 
Nous habitons
Sur le dos d’une baleine
Bleue
 
De loin on pourrait croire
Avoir à faire à une île
Tranquille
 
Qui vogue
Dans la houle de l’espace
 
Parfois
Elle plonge vers les fonds
Et nous disperse
 
Parfois elle saute joyeuse
Dans l’écume et
Danse
 
Et nous revenons le temps
D’accrocher polypes
Et madrépores
Pour conclure un arrimage
Le soleil couve sa nichée
De poussins
Mimosa
 
Où la lumière pépie
Et crie le bec grand ouvert
 
Les champs aux genoux de
Velours terreux
Se relèvent
 
Pour regarder
Fleurir le coton des nuages
 
Le blé vert de l’air frisquet
Se penche à ma fenêtre
Je suis amoureux
 
*
 
Nous ne savons pas
Vivre
 
Apprendre
Exige trop de temps 
 
On nous retire ce qui
Dure
Ce qui dure ne laisse
Pas de traces
 
La mort est
Une muleta d’ombres
Sans torero
 
Le sable du soleil boit
Nos pas
 
Le ciel
Est le dos d’une tortue
De mer
Qui abandonne sa ponte
 
*
 
Mon pied droit
N’est pas meilleur que
Mon pied gauche
 
Orphée
N’épluchait pas
Les patates de B. Brecht
 
Cendrars
Prêtait aux anges
Le bras qui lui manque
 
Pour cueillir
Les roses de R.M. Rilke
 
C’est dans les chambres
De bonnes
Qu’on mange
Les meilleures lentilles 
 
Quand on a faim d’aimer
 
*
 
Bouddha Jésus Jehova Mahomet
Étaient des métèques
 
Nos bibliothèques en sont pleines
 
Pareilles aux arbres
Croulant sous des fruits exotiques
 
Plus surprenants
Que les jardins discrets de Venise
 
Ou le génome
Humain qui rend proche des porcs
 
Ou même encore
Du Saint Jérôme que tant on peint
Terreur qui dort
Dans la chambre souterraine
Du vieux volcan
 
(Personne n’y pense
Pendant les courses le matin)
 
Le chaos y cuit ses confitures
Les couvre de la cello
D’un ciel d’azur
 
Et les range
Dans le haut du bahut de l’air
 
Personne n’y pense
En plongeant le soir la cuillère
À dessert du crépuscule
 
*
 
Du sang du rouge j’en donne
J’en prends ça circule
 
C’est comme un coup de lune
À la terrasse
De l’écoutille d’une brasserie
 
Où s’arracher aïe
Le sparadrap têtu sur chaque
Ecchymose du jour
 
*
 
L’amour court
En socquettes de laine
En chaussette jusqu’au genou
 
Puis en jeans
Puis jambes nues
Puis croise du nylon qui crisse
Entre les cuisses
 
Danse sous des jupes plissées
Qu’on enlève d’un zip
Dont la mue traîne
 
Au pied d’un lit lorsque le ciel
Montre ses orteils roses
 
*
 
Près du lac poissonneux
De mon désir de
Femmes
 
J’écoute le plouf
Nocturne de carpes et de
Grenouilles
 
Il va faire beau !
Les grues au-dessus
Des chantiers l’ont promis
 
Les filles flottent
Comme de grands calicots
De fête foraine
 
Le clair matin a rangé près
Du soleil les autos
Tamponneuses des nuages
 
Les femmes clignotent
Comme des étoiles de néon
Le vitrage des tours lance
Ses ventouses de
Poulpe
Vers l’os de sèche du ciel
 
Courts-circuits électriques
Du moulin à café des
Constellations
 
*
 
La lune de ma lampe
De chevet porte
Un crêpe
 
L’ouragan chevauche
Le monde
 
Ferré de feu il galope
Sur les toits
De tôle des massacres
 
Et retenant mes pleurs
Je m’accroche
Aux marsouins joyeux
 
Qui nagent
Au fond de ma fenêtre
Noire
 
Où penche mon inutile
Désordre
 
Parmi les planètes qui
Naufragent
 
*
 
Elles posent
Leur maigreur de rails
Abandonnés
 
Et marchent
Sans se retourner vers
Le vide
 
Incommensurable est
La tristesse
Des défilés de mode
 
Et la danse
Macabre que dandine
Sur l’estrade
 
Une mort qui déguise
Pour plaire aux
Plus riches
 
Une jeune beauté
Qu’on sacrifie au fric
 
*
 
Pourquoi se rappeler
Le jour le siècle
Ou l’heure
 
Marquer d’une pierre
Écrite la route
Qui ne mène nulle part
 
Quand on est bien
Là sous un arbre la tête
À l’ombre
 
Les pieds dans l’herbe
Sans demander
Ce que trille la merlette
Déjà les moineaux piqueurs
De miettes au pied
Des tables
 
Nous manquent cruellement
 
Les papillons autour
Des buddleias perdus au fond
Des terrains vagues
 
Nous manquent cruellement
 
*
 
Fenêtres vides des cités
Pas de musicien de rue
Pas de gamins qui rient
 
Des autos qui attendent
Ainsi que des poissons
Dans un aquarium carré
 
Cependant épis rongés
Du maïs de l’aube jetés
Sur d’humides bitumes
 
Ménagères aux jours de
Marché cabas au coude
Et châle croisé de laines
 
La vie n’étant plus que
L’habitude de promettre
Au temps un pot-au-feu
 
*
 
D’Afrique
Au superbe cul de pastèque
D’Asie au
Tétin à peine de lychee pâle
 
Occidentales
Aux calandres chromées de
Formule un
 
Femmes en chaton de saules
Aux boubous de crépuscules
Aux jeans-fuseaux de fusain
 
Ville enfin vivante avant les
Rimmels fuyants de la foule
 
Quand le visage de chacune
Prend des rides
De nouveau-né langé de ciel
 
D’ici que pleuve la chair de
Poule d’une nuit
Sur les chaumes de ma peau
« Nous n’avons au fond
Qu’à être là » (Rilke)
 
Parmi les ondes
Les particules les sons
Les couleurs
 
Que l’on n’entend ni ne
Voie pas plus
Que l’ange des parfums
 
Parmi les voix
La parole les signes du
Spectre étroit
 
Dans ce tohu-bohu
Nocturne appelé espace
 
Dans ce chaos
Qu’on désigne ténèbres
 
Troupeau
Perdu entre adrets ubacs
Sommet
 
Et l’abime où personne
Ne règne sans
Un grand cri hurlé seul

Départs de feux – Un recueil inédit de Werner Lambersy, accompagné de 11 reproductions de peintures d’Emmanuelle Renard.
140 pages. Format : 21,5 x 22,7. Titrage : 300 exemplaires sur papier Rusticus 120 gr, dont quatorze exemplaires de tête enrichis d’une œuvre originale du peintre.
Prix des exemplaires courants : 30 €. Prix des exemplaires de tête : 170 € (frais de port inclus).
A commander directement à partir de notre site (http://www.editions-tipaza.com) ou par la poste à notre adresse, Éditions Tipaza – 82 Avenue du Petit Juas – 06400 Cannes, accompagné de votre règlement par chèque.

Illustrations : détails — Jean Dubuffet