lundi 28 janvier 2019

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Logiconochronie – XXXIV

Allégories chinoises

, Jean-Louis Poitevin

Zinitown est un projet démesuré comme seule la Chine semble aujourd’hui capable d’en produire et, de plus, en grand nombre sur son immense territoire. Celui-ci est néanmoins singulier, car il se situe à la confluence de préoccupations culturelles d’ordres divers, l’art bien sûr, mais aussi le cinéma, la danse, le théâtre, le divertissement, le tout étant comme porté par une volonté de drainer du public autour de ces activités et de les attirer en multipliant des lieux capables de l’accueillir, ce public, comme des hôtels, des restaurants et des lieux de loisirs.

Zinitown "Portrait"

L’endroit se nomme aujourd’hui Zinitown. Le nom est dérivé de celui qu’il portait à l’époque où cet énorme complexe industriel fonctionnait encore. Il se nommait alors Zinitang.

Entièrement à l’abandon, cette friche industrielle de 90 hectares dont 40 réservés à l’action artistique est à l’heure actuelle un lieu au charme étrange puisque s’y côtoient aussi bien de vraies ruines industrielles que des bâtiments refaits à neuf, des zones intermédiaires en attente d’être transformées et de lieux dédiés à l’art sis dans des bâtiments en cours de rénovation.

Monsieur Yang, accompagné de son fils, a acquis ce terrain couvert de bâtiments divers il y a maintenant une dizaine d’années avec l’idée d’en faire un lieu majeur dans lequel culture et loisirs, création contemporaine et industrie culturelle, travail acharné à inventer l’avenir et base de lancement pour des projets innovants, pourraient non seulement cohabiter mais produire une dynamique puissante.

Il importe peu ici, d’entrer dans le détail, et bien plutôt de faire un rapide portrait de ce lieu en l’état aujourd’hui afin à la fois de mesurer les variations qui existent dans le monde lorsque l’on parle de culture et de projets culturels et de dessiner le portrait d’une ville culturelle dans un avenir proche.

Les principaux « habitants » de ces lieux sont pour l’instant quelques artistes qui disposent d’ateliers de grande taille au bord du fleuve et de lieux d’expositions dédiés. Certains ont déjà exposé à Paris, à la Vanities Galerie, qui est l’un des partenaires de ce projet gigantesque puisqu’elle dispose d’un lieu d’exposition qu’elle inaugure ce mois-ci avec trois artistes dont deux français, Silvère Jarrosson, Maxence Doré et Jingqiao Wang

Ce n’est pas l’un des rôles les moins importants de Zinitown que de se poser comme un lieu partenaire pour des échanges internationaux avec la France en particulier.

Une troupe de danse contemporaine, un lieu d’exposition du type centre d’art / musée, une entreprise mondiale de fabrication et de location d’éléments pour films historiques ou de science-fiction possédant deux voitures type mad max qui servent souvent dans des films de SF, et bien sûr des cafés et des restaurants pour toutes les bourses, voilà ce dont se compose ce lieu. On peut y organiser des événements confidentiels ou grandioses et l’équipe qui le dirige y travaille avec acharnement.

Il y a encore beaucoup d’idées à développer, et celle d’ouvrir des résidences artistiques devrait faire partie de l’arsenal qu’il convient de déployer dans un tel lieu. Des fêtes et des concerts sont évidemment facilement organisables, même si, ici comme ailleurs, le bruit dérange les oreilles fragiles et conduit à des protestations en bonne et due forme.

Le charme actuel de cette ville morte dans laquelle ceux qui s’y promènent semblent en effet plus être des spectres que des foules sentimentales, est tel qu’il est impossible de ne pas y voir une sorte d’immense « machine » capable de déclencher l’imagination et la conduire dans de multiples directions en même temps.

En effet, la rencontre sur le bord de la chaussée d’une voiture venue d’un futur encore improbable, sauf dans la science-fiction, avec des statues d’Anubis par exemple, du monde d’après-demain avec celui d’avant-hier, fait se lever en celui ou celle qui les voit des interrogations d’un genre inédit.

C’est le cadre même du vécu qui vacille, emporté par le fait que ce qui est perçu ne correspond pas à ce qui est rationnellement acceptable. Ainsi se prend-on à imaginer avoir été transporté dans un « autre monde » dans lequel, des éléments du rêve ayant pris réellement corps, il ne serait plus possible de croire à la distinction entre rêve et réalité.

Mariages allégoriques

D’ailleurs certains ne s’y sont pas trompés qui utilisent un immense bâtiment de plain-pied comme lieu d’incarnation du rêve. Certes, celui-ci est sensiblement différent. Dans cet immense hangar, en effet, on a construit, sous le régime de la continuité des espaces, des décors partiels évoquant des lieux ou plus exactement des ambiances « mythiques ».

Que le mythe vienne à nous sous la forme de stéréotypes ne semble déranger personne, au contraire. Le règne de l’allégorie trouve ici à la fois sa justification absolue et une sorte d’apogée aussi délicate et subtile que discrète et privée.

Ceux qui pénètrent dans ce lieu sont accueillis par une femme assise derrière un immense bureau, dans un hall tout aussi immense orné de sculptures évoquant une Grèce de parade. Ils viennent à trois ou quatre, rarement plus. Non, ce n’est pas pour un rendez-vous galant, ou plutôt si, mais d’un genre particulier. Il s’agit d’une antre où l’on vient faire des photos de mariage. On n’y vient pas le jour « J » mais après, vêtu comme on l’était lors de ce grand jour pour faire des images-souvenirs que l’on encadrera et offrira sans doute à ceux de la famille et des amis qui le désireront.

Et pour cela on se choisit un ou plusieurs décors. Ils sont en accès libre et chacun évoque Venise ou Londres, Paris ou le Far-West, un bar de gangsters ou une chambre nuptiale avec lit à baldaquin.

Et là, avec un ami photographe ou un professionnel, on vient se mettre en scène en vue d’immortaliser le bonheur.

Dans cet incroyable débordement de kitsch, la culture prend ses habits grand public. Car c’est là aussi qu’elle s’incarne, insiste, persiste même, dans ces clichés, ici sans hésitation au double sens du terme, qui sont à la fois des déclencheurs d’images mentales, des provocateurs de rêves désirables, des accomplissements de désirs inavoués. Mais ce qu’il faut sans doute prendre en compte, c’est que ce sont des synthèses d’un haut niveau culturel planétaire. Car ici en pleine Chine à quelques encablures de Canton, c’est, à travers le prisme désaxé de cette culture internationale faite d’un mélange indélébile d’ouest et d’est, à l’inclusion de corps vêtus des atours du bonheur rêvé dans les images mentales devenues réelles de paysages eux aussi rêvés, que l’on assiste.

Cette inclusion constitue-t-elle, ici, le geste culturel par excellence ? Car ce geste est celui qui fait de chacun l’acteur de son rêve. Et il n’y a rien qui ne doive et puisse être exclu du rêve sinon le réveil. Ainsi comprend-on mieux à quoi servent les images qui ici sont produites. Elles participent de ce fantasme planétaire porté par le cinéma depuis plus d’un siècle et par la reconnaissance de l’art comme valeur imaginale plus encore que sociale, d’un vécu possible qui verrait coïncider l’infigurable du désir et l’instant vécu de sa révélation. Que cela ait lieu dans des décors transcrivant un rêve qu’on sait impossible à acheter vient confirmer que la mise entre parenthèses des conditions que l’on nommerait donc à tort objectives, est inhérente à la psyché humaine.

Se voir ou plutôt se présenter et se retrouver dans un tel cadre aura, on le sait, une valeur inestimable par la suite, que le mariage ait été heureux ou malheureux. C’est l’instant de la révélation du possible comme rêve accessible et du rêve comme possible vécu qui y est comme saisi et gelé et, il faut bien le dire, transformé mentalement en une confirmation de ce que le rêve a bien été vécu.... pour l’éternité.

REMERCIEMENTS
À VICTORIA ET THIERRY de la Vanities Gallery Paris/ zinitown
À Monsieur Yang et à tous ceux de Zinitown pour leur chaleureux accueil.

Zinitown Memento