mardi 28 novembre 2017

Accueil > Les rubriques > Société > Logiconochronie — XXII

Logiconochronie — XXII

Censure pour cause d’angoisse

, Alix Delmas et Jean-Louis Poitevin

Déprogrammer une œuvre au prétexte qu’elle évoquerait telle chose ou tel événement, ici le massacre des piétons qui déambulaient le 14 juillet sur la Promenade des anglais à Nice, alors qu’elle ne présente que des vagues qui apparaissent à divers moments couvertes de plus ou moins de rouge, est un geste politique qui témoigne d’une phobie très ancienne, inscrite dans le tréfonds de l’âme humaine et dont la figure du serpent témoigne à travers l’histoire des représentations, qu’il faut bien appeler par son nom la peur des images.

Censure pour cause d’angoisse

C’est à l’évidence la fibre de cette angoisse qu’est venue toucher la vidéo d’Alix Delmas, Bloody sea, déprogrammée à Nice à récemment. (voir Logiconochronie — XXI, TK-21 LaRevue N° 75, octobre 2017)

BLOODY SEA 2017, HD, 16:9, 30’, silence courtesy de l’artiste ©adagp

Peur des images

D’où vient cette peur qui parfois nous étreint lorsque que l’on fait face à des images ? On sait à la fois la fragilité matérielle de leurs supports et l’aspect fantomatique de leurs manifestations. C’est sans doute là que se jouent à la fois la démultiplication de leur puissance et l’indécidabilité concernant leurs effets, dans cet écart entre une matérialité réelle mais fragile et une puissance virale mais non directement mesurable sinon par le fait que parfois, elles peuvent faire peur, entendons ici, faire se lever l’angoisse atroce despotique qui sur nos crânes inclinés plante son drapeau noir, comme le note Baudelaire dans le quatrième des poèmes intitulés Spleen.

Les images ont cette capacité de faire se lever en nous les frayeurs les plus archaïques comme les peurs les plus actuelles. Mais comment des vagues mêmes colorées plus ou moins en rouge ont-elles pu agir sur le psychisme de décideurs politiques pour les conduire à refuser de les montrer dans l’espace public ? Pour protéger leurs concitoyens ? Mais de quelle peur ? La même qu’ils ont ressenties ? N’est-ce pas plutôt une angoisse seconde qui a été réveillée ici, celle de risquer des remarques, des questions de la part de leurs électeurs ?

L’angoisse a une dimension virale comme les images. Elle s’insinue partout en nous et nous pousse à agir de manière non contrôlée. L’une pourtant n’est pas l’autre. Elles peuvent en une chaîne de fausses causes et de vrais effets, nous entraîner l’une par l’autre jusqu’à des situations incontrôlables. Alors, mieux vaut couper court et ne pas ouvrir la porte à des associations mentales qui pourraient se révéler difficiles à « gérer ».

BLOODY SEA 2017, HD, 16:9, 30’, silence courtesy de l’artiste ©adagp

Apparemment, les images des vagues d’Alix Delmas ont été remplacées par d’autres images de vagues, d’un autre artiste, des images de vagues d’une grande puissance visuelle, pouvant toucher en un sens à un certain sublime, mais qui, c’est certain ne prêtent à aucune interprétation pouvant se révéler conflictuelle. On est happé par ces coulées d’écume blanche qui ourlent de leur dentelle mutante un fond sombre. L’angle de la prise de vue les transforme en montagnes d’où couleraient, larmes amères, celles qui viennent aux yeux des dieux reclus dans le silence du ciel. Grandeur sublime du sublime. Accord immédiat des intentions. Suspens magique de la pulsion de signification qui se prend à faire jouer en nous des termes connus et des émotions convenues.

Le rouge donc a montré qu’il pouvait encore faire peur. Mais ce qui est plus important dans ce comportement de défiance ayant conduit à la déprogrammation, c’est que ceux qui l’ont choisie, ont mis le doigt sur la faille ontologique que les images, en général sans que l’on y pense, réveillent et activent en nous et cela quel que soit leur contenu. On pourrait être tenté de dire qu’il y a image là où non pas il y a « doute », mais là où l’on peut entrevoir, ne serait-ce qu’un instant le gouffre sur lequel nous dansons, celui que recouvre d’un tapis si opaque et si fragile, l’attribution à telle ou telle chose d’une signification. Et ce gouffre on le sait, grouille de mots et d’images, de sensations et d’émotions, de peurs immémoriales et de rires sculpturaux, dont on sait bien qu’ils nous hantent, fantômes toujours vivaces, et nous assaillent parfois, mais dont on sait aussi que fantômes ils sont et restent si nous restons et dansons sur le tapis du mensonge nécessaire par lequel est « agie » leur occultation.

BLOODY SEA 2017, HD, 16:9, 30’, silence courtesy de l’artiste ©adagp

« Dans la ménagerie infâme de nos vices... »

Ce ne sont pas les images qui font peur, mais les images et tout autant les mots lorsque, en même temps qu’ils nous assaillent, ils soulèvent un peu de ce tapis, et nous offrent en une vision aussi fugitive qu’incisive sur les « Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants, Dans la ménagerie infâme de nos vices » pour parler encore avec Baudelaire, un satori solaire et sanglant. Alors, révélation aussi intime qu’extime, aussi jouissive qu’insupportable, nous voyons que rien n’a de signification autrement que par le jeu des « envois » que nous inscrivons sur la page du jour de notre journal. Nous découvrons une fois encore, car aussitôt après avoir vu nous nous efforçons d’oublier, que rien ne signifie qu’au prix d’un jeu sempiternel avec mensonge et tromperie. Ces deux modalités par lesquelles la duplicité joue en nous et avec nous, nous joue autant que nous en jouons, ont été officiellement intronisées comme socle lui-même sans fond de nos actes et de nos pensées. Ce socle repose sur ce gouffre que recouvrent nos peurs de leurs nuées parégoriques.

Il a été institué sinon fondement de la pensée même, du moins fondement des relations d’inférence et base des relations humaines depuis qu’Homère dans l’Iliade l’a formulé dans des vers sans doute ajoutés tardivement et qui servent de fondement à la réflexion conduite par Platon dans son Hippias Mineur. Dans ce livre en effet, à la question de savoir si Achille ou Ulysse est un homme double, Hippias répond en 364e/365a : « Pas du tout Socrate, mais comme le plus simple et le plus sincère des hommes, puisque, dans Les Prières, quand il représente ces hommes qui s’entretiennent entre eux, c’est ainsi qu’il fait parler Achille à Ulysse : Divin fils de Laërte, Ulysse aux mille ruses, je dois de mon propos carrément te faire part, ainsi que que je vais l’accomplir et qu’il aboutira, je crois. Car m’est odieux, autant que les portes de l’Hadès, celui-là qui cache un mot dans son cœur et en dit un autre. Pour moi je parlerai dans le sens même tout va se trouver réalisé. »

Une lecture détaillée de ce texte a été proposée dans la Logiconochronie — IV, dans le N° 53 de TK-21. Ce qui ici importe, c’est de poser la question de la signification d’une œuvre. Un peu de rouge sur des vagues et c’est le sang qui vient à l’esprit et à Nice ce sang évoque la tuerie sur la Promenade des anglais. Or on le sait, le rouge de Bloody sea d’Alix Delmas, s’il était allégorique, l’était du sang des migrants qui si nombreux ont perdu la vie dans cette mer des partages culturels, mais il est vrai aussi des guerres qui ont fait l’Europe élargie à laquelle nous appartenons.

BLOODY SEA, 2017, photograph, 55 x 82 cm, © Alix Delmas

C’est bien à une réflexion générale sur l’allégorie comme figure centrale des discours « sur » l’art et « dans » l’art, et donc des prises de position politiques du genre de celle qui nous occupe puisqu’elle concerne une œuvre dite d’art, comme des énoncés qui les promeuvent, ces œuvres d’art, que doit nous conduire cette situation dans laquelle le fait de censure se révèle moins important que ce à quoi il nous confronte de manière directe.

En effet, on se trouve pris, avec la langue, dans un balancement permanent, une oscillation constante, qui rend infixable toute signification, puisque pour le dire de manière simple le locuteur et le récepteur, ne sont qu’à des moments fugaces en phase, pris qu’est chacun d’eux dans son propre rythme et son propre contexte. Parce que chacun de nous est porté par cette pulsion de signification qui n’a d’autre source que cette angoisse face à laquelle nous fuyons, l’angoisse que nous ressentons ou ressentirions si nous étions confrontés brutalement à la situation de comprendre que ce que nous sommes et vivons n’a pas « en soi » de signification. L’attribution de signification ou la donation d’un sens à un être, une chose, une situation, sont à la fois nécessaires pour exister et s’orienter dans la pensée comme dans la vie, mais se révèlent, dans des situations comme celle que nous évoquons, porteurs d’une information à la fois insupportable et grandiose sur cette angoisse « originaire » avec laquelle, à chaque instant nous vivons.

Le sens, c’est l’angoisse transformée en plénitude par l’élision de l’attente. Le sens est la signature d’une métamorphose, celle de l’attente en accomplissement. La signification comme le sens sont les acteurs en nous et pour nous de cette fuite en avant nécessaire pour qui veut tenir encore un peu face au gouffre qui frémit sous ses pieds.

BLOODY SEA, 2017, photograph, 55 x 82 cm, © Alix Delmas

Extase négative

Bloody sea joue ici ce rôle à la fois essentiel et insupportable de révéler que l’attribution d’un sens est toujours d’une part prise dans des jeux de significations antérieures et d’autre part sujettes ou susceptibles d’en acquérir de nouvelles, fussent les plus « fausses », les plus mensongères, les plus inadéquates. Il n’y a pas de lien direct entre les migrants et les actes terroristes, sauf bien sûr à évoquer l’ensemble de la situation politique et économique de plusieurs région du monde en même temps.

Dans le cadre de l’œuvre d’Alix Delmas, le rouge s’il évoque le sang, ce n’est pas celui des morts de la Promenade des anglais mais celui des morts qui ont irrigué de leur sang la Méditerranée. Mais de l’un à l’autre le passage est évidemment possible. Ce que cela nous permet de comprendre, c’est, au-delà du glissement de sens « compréhensible », si l’on se trouve à Nice, dans l’esprit d’un homme politique qui a peur que des images lui reviennent en boomerang sous forme de critiques et d’un commissariat qui ne veut pas se lancer dans un conflit qui mettrait en question une grande manifestation pour une seule œuvre, c’est que le sens est littéralement porté, toujours, partout, à chaque instant par le risque d’un tel glissement.

Aucune attribution de sens n’échappe à ce risque, telle est le loi générale à laquelle nous soumettent le langage et la langue.

Reste donc que cet exemple de « censure pour cause d’angoisse » nous dit bien plus que ce qu’une simple provocation récupérable sinon fomentée par la pensée médiatique dominante ne nous dirait si l’on criait au loup quand ce n’est pas le loup qui est dangereux, mais la peur qu’on propage en déclarant qu’il faut avoir peur du loup, en la propageant, en la faisant devenir « réelle ».

BLOODY SEA, 2017, photograph, 55 x 82 cm, © Alix Delmas

Telle est la puissance des images, comme des mots et des images mentales qu’ils permettent de produire, faire vaciller l’évidence du partage basé sur le mensonge originel qui n’a rien à voir avec le péché du même nom, mais avec l’occultation nécessaire, considérée comme vitale par toutes les société et appréhendée comme la source de la création par « tous » les « fous de la vérité » que sont parfois, ceux qu’on nomme artistes.

Et, il est vrai cette « vérité » n’est pas si bonne que cela à dire parce qu’elle remet en question de facto l’accord tacite sur lequel se fonde ce que l’on appelle le lien social et qui n’est autre sous bien des aspects que le nom pudique que l’on confère à cette lâcheté en nous qui nous conduit à l’obéissance et à la soumission aux lois de l’appartenance.

Une seule phrase suffira ici pour évoquer cette question. Elle est d’Henry Miller et se trouve dans son Tropique du cancer. Il écrit : « Nous sommes là cinq minutes et voilà que nous dévorons des siècles. Vous êtes le tamis à travers lequel se décante mon anarchie, à travers laquelle elle se résout en mots. Derrière le mot se trouve le chaos. Chaque mot est une raie, une barre, mais il n’y a pas et il n’y aura jamais assez de barres pour faire la grille. » (voir aussi, TK-21, N° 23)

On le comprend, ce que révèle une telle décision dépasse et révèle, englobe et fragmente nos certitudes. Mais c’est aussi l’œuvre, on devrait dire d’abord l’œuvre. Qui produit cet effet. À ceci près que l’on aurait aimé « voir » ce qui se serait passé si l’œuvre d’Alix Delmas n’avait pas été déprogrammée. Car ce n’est pas faire offense aux humains que nous sommes que de nous mettre dans une situation susceptible de nous conduire à faire face non au danger, non à la peur, mais à l’expérience du « chaos », étant entendu que, dans ce cas, il ne s’agissait pas de faire revivre d’une manière ou d’une autre des éléments du drame, mais d’approcher du chaos qui vibre en nous, et qui nous fait tanguer, pareils à des vagues éternellement lancées à l’assaut d’une plage.

BLOODY SEA, 2017, photograph, 55 x 82 cm, © Alix Delmas

Alors laissons passer ces mots vieux de près d’un siècle que Paul Valéry écrivit dans son Cimetière marin :

« Courons à l’onde en rejaillir vivant.
 
Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée,
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,
 
Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! »