dimanche 28 décembre 2025

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Les œufs durent

Juliette Brevilliero

, Jean-Paul Gavard-Perret

Et voici dans ce livre le big bang de mots vampirise ce qui boit le sang, rature l’existence. C’est le bal des mots dits pour un bain de jouvence aux milieux des miasmes et des douleurs. D’où ce continent féerique face au noir qui étreint. Le tout-en-un souci de clarté pour exprimer ici une colère noire qui ne se contente jamais de son cri. Ici son action joue entre les mots Et celle qui dépasse toujours bien des seuils essentiels fait de la colère à la fois un seuil.

Son essence provient de l’enfance où tout part, tout revient mais où la vie d’adulte s’exerce à un apprentissage de la distance. Mais si la colère reste la musique de ses aubes, en naissent de volutes noyées loin d’un laiteux effet-mère que Juliette Brevilliero — à moitié qui elle est et qui elle fut — ne se contente pas d’errer mais trouve par ses poèmes (plus que des pare-fumée) existence et sa vérité loin de l’insouciance, du calme et de la légèreté.
 
D’autant que l’œuvre de Juliette Brevilliero renverse les principes trop placides de la poésie souvent rivée au culte de l’occident. 
Pour une telle auteure, trouver le chemin de l’espérance et de la désespérance, écrire est une affaire complexe, expérimentale, évolutive. Et dans ce livre, le sourire au monde n’est pas simple mais — paradoxalement — l’onde de la colère est une grâce. Son irruption fait parfois qu’on ne sait que penser. Mais, avec le temps, une telle femme est régulatrice en passant du chemin des hommes et des femmes avec parfois une once de gaieté, même si à qui elle s’adresse, reçut la nostalgie en héritage. Pour le meilleur et pour le pire.
 
Pleuvent ici des souvenirs fêlés sur ce livre de chair, d’âme et de papier là où les ponts de Paris ne suffisent pas pour celle dont son errance et son enquête filée se hâte vers elle mais qui par ses allitérations, sa pulsion écrit des textes très noirs sur page blanche mais pour — inconsciemment peut-être — renverser la donne.
 
Ici ses poèmes s’imbriquent, se télescopent, se découpent, se malaxent, dans une chirurgie de l’existence. Preuve que sa poésie reste bien au-delà de la désuétude et ses présupposés. Elle incarne la colère qui pourrait gueuler vers un possible appel à la liberté d’être parmi des aléas existentiels. De la vie, le ciel se fait âpre car elle reste farouchement défaite mais ici en façon d’éveiller, au sein d’une épopée, l’auteure cavale et se déchaîne en de tels poèmes.
 
Se retrouvent colère, négociation, pulsions en un tel assemblage de vers et de proses poétiques jusqu’à un « insensé mirage » face à la réalité. De fait existe une sorte d’Odyssée face à des espaces saturés, là où les mots ne sont pas que des baumes ou des cataplasmes mais des accouchements progressifs face à ce qui fut et ce qui arrive. Mais dans un tel cas les œufs durent.
 
Reste chez Juliette Brevilliero une ivresse du langage. Elle en n’est pas mégalomaniaque mais reste juste face à tout ce qui la et nous matraque. Elle se dérobe à la nuit et devient pour nous une guide. Louons donc sa sorte d’avidité scripturale par laquelle elle nous secourt au sein d’une spectaculaire altérité.
 
Certes la colère est glaçante, parfois sans queue ni tête ou mouroir aux alouettes. Mais l’auteure poursuit son « pas au-delà » cher à Blanchot où parfois se touche le fond. Car la colère enfantine fait toucher un néant sans fond, mais ici elle devient bien armée (comme Mallarmé) contre la réalité mais pour la vérité. Pénétrée parfois de la sagesse de l’Inde, l’auteure se dégage de la rage des chiens en des sortes de valses délicates qui frisent parfois l’insouciance.
 
La verve de la créatrice permet que la pensée par de tels mots provoque l’inconscient. C’est une manière de faire fuser ce qui normalement et ailleurs se refuse tant l’infusion demeure nocturne. Et dans ses scansions (en partie de ses textes de prose poétiques) le noir de nuit perdure mais l’aube supplie de dégager les couleurs passées et de s’étreindre d’elle-même loin de la nostalgie.
 
De chair et de chant, un tel livre devient une fontaine « ubérale » là où l’ineffable a bien des choses à dire et à monter. De plus l’auteure en transforme leurs paradoxes en explorant sa face cachée — âme comprise. Sa colère est une facette avec laquelle il faut négocier mais en devenant dupe de rien, « entre onirisme, réalité et surréalité » comme l’auteure écrivait lors d’une de ses interviews. Un tel « état des lieux » fait grincer avec une sensorialité musicale et intelligente des promesses d’enchantements. Mais seront-elles toujours tenues ?

Juliette Brevilliero « Colère », coll. Poésie, Éditions Maïa, 2025, 124 p., 20,00 €.