mercredi 1er avril 2020

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Les artistes-géographes

Les artistes-géographes

, Laëtitia Bischoff

Si le coronavirus confine aujourd’hui les humains dans des aires restreintes, il est de longue date que les œuvres confinent des mondes en des dimensions resserrées.

Voici les artistes-géographes, plus enclins à mettre en boîte qu’à arpenter les arêtes et les milieux d’environnements déterminés. Ces artistes travaillent sur feuilles ou sur écran, bref, sur table. Et le jeu du monde ne s’ébruite plus au dehors de leur fenêtre, mais se confine en surfaces et en flux maîtrisés. Il en va ainsi des travaux d’Armelle Caron et de Pauline Delwaulle.

Armelle Caron, "Paris Rangé", 2014.
Fonds Régional Art Contemporain de Lorraine

Armelle Caron joue avec les cartes, surtout celles des villes. En 2014, elle leur retire les mots et les couleurs. Elle garde les masses pour les ranger les unes en fonction des autres. Taille, format et circonférences pleines sont d’importance, rigueur et fantaisie de l’artiste aussi. Il y a Paris, il y a sa carte, et puis il y a « Paris rangé », comme un raccourci du bitume à la planche d’Armelle Caron. Les blocs de la ville de Paris se sont déployés sur plusieurs lignes à l’horizontale, les uns derrière les autres à une distance convenable pour que chacun se voie et se suive sans se toucher, sans se confondre. Paris est une file indienne, un tableau de formes, un étagement de quartiers. Au revoir la Seine, qui ne se dessinait qu’en creux de Paris, bonjour les entre-lignes, au revoir les rues et les impasses, Paris est partie se changer en feuille d’écriture, en code musical. Il y a des lignes pour les quartiers ténors et d’autres pour les picolos, il y a des segments de paragraphe pour les penchés et d’autres pour les tout-droit et les gros blocs-à-la-ligne. La sobriété annonce la poésie d’un jeu de géographe qui se plie à l’écriture… et ce coin de Barbès aux côtés d’un spécimen du XVIe ? Par ce rangement, chaque forme n’a peut-être pas perdu de sa charge référentielle mais en a dézingué son assise au réel. Ce bloc qui n’était qu’un référent, s’autonomise bien plus en ligne qu’avant, sur la carte striée de Paris. Entre Paris-tout-court et Paris-rangé, les blocs se sont déréférencés, une involution toute deleuzienne vers l’anorganique a eu lieu. « Paris rangé » est un nouvel organe avec un inédit code de lignes normées.

En sa série de vidéos « Haikus cartographiques » commanditée par le Mucem, Pauline Delwaulle a retiré les couleurs des cartes. Comme Armelle Caron, elle a choisi un fond bleu nuit et des blancs en contraste. L’artiste a gardé le flux des vents, des mers et des jargons météorologiques. Il y a un « flow » lent et reposant qui pousse chaque entité, point, ligne, forme, mot, à entrer, se mouvoir et sortir de manière égale et atone du cadre de l’image. Le silence a des relents de fond sous-marin. La cartographie n’a rien de terrestre, elle se regarde comme un ciel d’étoiles, et pourtant il s’agit d’îles. Pauline Delwaulle utilise les codes et les signes pour leurs danses ; celles qui ne connaissent pas l’épuisement puisque les vidéos sont présentées en boucle sans qu’aucun début ni qu’aucune fin ne puissent être décelés. Pas d’ouragan à l’horizon, le champ magnétique irradie d’un spectre de forces continu, le nombre 46 effectue son tour d’image par la magie de l’algorithme d’un ciel sans nuage. La météo marine est une dictée aux allures de poème. La boussole et les azimuts, qu’est-ce que ? Les points cardinaux ni inventés, pourtant effacés. On ne peut qu’être happé par ces petites vidéos qui se sèment. Au fil de l’exposition à laquelle elles prennent part, elles coordonnent une fuite des savoirs. Des vidéos en pointillés légers, autant de trous noirs dans le sillon de dithyrambiques exploits d’explorateurs.

Google maps est en veille. Comme toute autre force autonome, ce logiciel a ses propres rêves. Et nous décelons en son sommeil, « du fond des âges (...) ce que Worringer appelait la ligne septentrionale, abstraite et infinie, ligne d’univers qui forme des rubans et des lanières, des roues et des turbines, toute une “géométrie vivante” élevant à l’intuition les forces mécaniques constituant une puissante vie non organique [1] ».

Extrait : Haïku cartographique #10 - météo from Pauline Delwaulle on Vimeo.

Extrait : Haïku cartographique #7 - bathymétrie from Pauline Delwaulle on Vimeo.

Pauline Delwaulle, série de 18 boucles vidéos, dimensions variables, 2019, Commande du Mucem pour l’exposition Le temps de l’île — Commissariat : Jean-Marc Besse et Guillaume Monsaingeon.

Notes

[1Félix Guattari et Gilles Deleuze, Qu’est ce que la philosophie ?, 2005