vendredi 26 octobre 2012

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Le porteur d’eau de Velázquez aux âmes du Greco

Joël Roussiez

, Joël Roussiez

Un porteur d’eau vient d’arriver à l’auberge, il pose sa jarre sur le banc et tend le verre à un jeune homme qui en prend le pied, il regarde au loin, le jeune homme relève un peu la tête et dans l’air sombre autour, tous deux sentent des souffles dans la chaleur du jour...

I

Et quand l’agneau eut ouvert le cinquième sceau, je vis sous l’autel, les âmes de ceux qui avaient été mis à mort..., et c’étaient des âmes nues qui attendaient en levant les bras que tombent du ciel embrasé les draps blancs de la vertu. Mais, tandis qu’elles attendaient, des flammes caressaient leurs corps et les faisaient danser. Et puis ailleurs, un porteur d’eau, le visage ridé et les traits enfoncés, tenait un grand verre fin de sa main droite et s’apprêtait à servir un jeune homme sérieux d’une quantité d’eau fraîche à tirer d’une jarre renflée munie d’un bouchon qu’un anneau de fer permettait de soulever et qu’une petite corde attachait à la jarre... Les âmes remuantes étaient loin de ce grand verre et de cette eau et pourtant, elles en avaient senti la présence, certaines se démenaient déjà de la tourbe qui les engluait pour s’élancer vers le vieillard porteur d’eau qui regardait le verre et la main du jeune homme qui en saisissait le pied.

Donner de l’eau n’est pas une petite chose, il faut du recueillement et de l’humilité. Les âmes assoiffées gesticulaient dans la souffrance en attente tendue de l’eau et des draps de vertu qui tombaient du ciel au hasard et pour lesquels, elles devaient lever les bras de manière à ce qu’en tombant, ils s’enfilent sans manœuvre sur leur longs corps décharnés, cachant alors comme des sacs leurs muscles maigres mais bien formés. Cependant de se couvrir d’un drap n’étanche pas la soif et bien que les flammes eussent reculé devant cet ensaquement, les corps se tordaient encore et particulièrement leurs bouches, réclamant à boire, et à boire encore, dans un murmure assourdi par la plafond bas du ciel, les nuages épais et la lumière obscurcie... Car le temps changeait et les âmes revêtues de leur drap s’amenuisaient un peu pour devenir des créatures aux formes fantasques qui vinrent à se répandre dans une forêt sombre où dans la pénombre des arbres veillaient des yeux brillants et des reflets de métal.

Les âmes effrayées allaient en s’appuyant aux troncs, les yeux hagards et l’œil inquiet. Une biche aux oreilles tendues, une biche à l’écoute du souffle léger que produisait le mouvement des âmes, semblait attendre qu’elles se hâtent davantage encore. Pourtant, filant sous l’avancée de la pénombre qui refermait derrière elles le chemin parcouru, elles se hâtaient vivement mais les draps encombraient leurs enjambées jetées avec précipitation sur le sol peu sûr. Et la biche qui ne voyait rien, puisque les âmes sont invisibles, regardait venir pourtant quelque chose que le bruit lui signalait ; elle attendait, faisait quelques pas, revenait les oreilles dressées et le regard vif et soudain derrière ce bruit, s’entendit le cliquetis de fer d’une arme ou bien celui d’une boucle de ceinture. Serait-ce la noire armure de Saint-Georges se frottant aux écailles du Dragon éternel ou bien le Chevalier errant qui heurte de l’épée son arme d’étain. Qui le sait ? Qui sait ce que les âmes voient et que nous ne voyons pas, qui sait ce que sent la biche ? … La biche a sursauté, soudain l’inquiétude est venue visiter ses nerfs et son pelage brun, semblable à la bure du porteur d’eau, s’enfuit dans les buissons.

Qui prendra soin du verre qu’il faut pour boire ?

II

« Je n’attends rien du monde et je fuis lorsqu’il me tend les bras ; ainsi, jeune homme tandis que tu tiens le pied de ce verre, je le tiens aussi car j’hésite encore à te servir de l’eau. »

N’était-ce pas le discours du porteur d’eau ?

Les âmes revêtues du draps des vertus traversèrent la forêt derrière la biche qui fuyait. Elles arrivèrent près d’une auberge dont la porte donnait sur une terrasse encombrée d’une large table de bois brut. Un jeune homme recueilli tenait le pied d’un verre plus grand que les verres normaux et le porteur d’eau le tenait aussi. Qui dans l’attente sent la soif monter tandis que reste indécis le mouvement qui l’apaisera, n’a pas le mouvement gauche ni le geste précipité. Le jeune homme, comme on lui garde la joie fermée et que le verre est vide, s’affaisse un peu et penche la tête ; c’est l’humilité de qui attend le don de l’eau. Les joues du porteur se creusent et son regard au loin fixe quelque point, il n’est pas celui de qui hésite mais pendant que sa main gauche repose sur la jarre, il se prépare sans empressement. Les âmes affolées devant la scène suspendue s’ébrouent et gesticulent dans l’air sombre comme celui d’un bois, ainsi la pénombre d’une pièce sans fenêtre est un espace fermé et sans lumière ; les draps blancs grisent, s’assombrissent et très lentement sucés par l’obscurité, ils s’évanouissent et disparaissent. Il faut attendre que viennent vos compagnons, longtemps encore, il en sera sacrifié... C’est ainsi qu’on leur parle. « Mais jusqu’à quand ne vengeras-tu pas notre sang ? » demandent-elles dans un murmure...

Un porteur d’eau vient d’arriver à l’auberge, il pose sa jarre sur le banc et tend le verre à un jeune homme qui en prend le pied, il regarde au loin, le jeune homme relève un peu la tête et dans l’air sombre autour, tous deux sentent des souffles dans la chaleur du jour... Les âmes errent alentour toujours en soif d’être apaisées ; n’est-ce pas ce porteur d’eau qui voulut discuter leur foi ; celui qui ainsi les condamna par ses paroles à être égorgées car on craignait de voir se répandre leur doctrine comme il se répandit en ces temps peu sûrs des hérésies et leurs sectateurs. Le porteur pourtant n’avait pas prononcé de condamnation mais il avait dit : pourquoi une telle foi veut-elle s’imposer comme la foi commune ; moi je porte de l’eau et je ne demande rien que le prix de l’eau... Le porteur ôte le bouchon de la jarre qu’il soulève en silence jusqu’à hauteur du verre : tiens-le bien, l’eau est précieuse comme il est normal que je porte de l’eau et que tu aies pour apaiser ta soif l’argent qui apaise ma faim. Voilà ce qu’il dit puis, il s’éloigne doucement, son pas n’hésite pas mais il est sans empressement sous le souffle des âmes qui réclament vengeance...

III

Il vint ensuite des jours ventés où le porteur dut aller au puits dont l’eau avait été salie par des mains de palefreniers et celles de militaires. Il se rendit alors par les sentiers tortueux jusqu’aux sources de montagne. « Oui, je chanterai les oiseaux des arbres et les animaux des forêts » avait-il promis au jeune homme qu’il avait abreuvé. Et il marchait d’un bon pas lorsqu’il rencontra une biche qui vint tout auprès de lui et l’accompagna. Il ne s’en étonna pas car il était silencieux et sans violence. Qui aurait peur de lui ?

On entendit l’air des bois qui est un air de flûte et la biche s’arrêta subitement ; ses oreilles remuèrent, n’entend-on pas l’air des bois, dit-elle alors à la grande surprise du porteur. Si les biches parlent, peut-être puis-je à mon tour bramer, et il brama... Oui, c’est cela, je brame et elle parle, allons tous deux à la source du sanglier, c’est la plus profonde mais ne veux-tu pas porter la jarre ? La biche porta la jarre que retenait la main forte du porteur et, tous deux, ils allèrent par un chemin caillouteux sur lequel ils croisèrent le bourreau. Il revenait de l’exécution d’un hérétique, raconta-t-il, et ne s’en trouvait pas très bien car : pourquoi les tourmenter, disait-il. Et la biche le réconforta, lui conseillant de ne pas se faire de bile. Il s’en alla rasséréné jusqu’à ce qu’il prit conscience qu’une biche parlante ne peut provenir que d’une sorcellerie ; il se pressa donc jusqu’au village où il prévint les prévôts et les gens qui coururent au bois, on ne se distrait pas si souvent. Ils y trouvèrent le porteur et la biche penchés au-dessus de l’eau de la source qui avait creusé en se déversant un trou vaste et profond dans lequel les gens du village précipitèrent sans remord les deux compères. Ils s’y noyèrent mais la robe de bure resta longtemps à surnager en une forme oblongue et brune comme un dos de biche. Qu’en dire ? se demandaient les gens, mais ils n’en parlaient pas et s’éloignaient vivement, fermant leur bouche et vacillant.

L’âme du porteur d’eau navigua dans l’éther et passa le pont des ravis, la biche le suivit en clopinant joyeusement. Ils arrivèrent tous deux auprès d’une fontaine où l’eau claire coulait. Tout autour se mouvaient des draps blancs mis à sécher là, sous le vent, sur des fougères et des arbustes... Ils s’assirent auprès de la source, burent l’eau qui réjouit et soudain se virent transformés en drap. Les draps furent jetés du ciel sur les âmes torturées par l’injustice qui leur était faite, et ainsi recouvertes elles retrouvèrent le calme en se dirigeant vers la source où coulait l’eau claire qui désaltère.