dimanche 27 décembre 2020

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La carpe de Naohiro Ninomiya

, Laëtitia Bischoff

Naohiro Ninomiya est un photographe japonais vivant en France. Je l’ai rencontré, étudiants que nous étions, au laboratoire de l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Depuis le 11 décembre 2020, ses tirages Orotone sur papier argentique s’exposent à la galerie Metamorphik, à Lyon. Voyez un artisanat sublimé, des sujets et leur photographe, inatteignables par le temps qui passe.

Calibrer notre jointure au monde, à son flot rugissant, se poser et choisir. Un clic d’appareil photographique se vit avec une éthique de la saisie. La photographie est alors un art du tranché métallique, le parcours d’une caresse froide bien plus détaillée, bien plus consciente de chaque millimètre de son doigté qu’elle n’est embrasée.

Chez Naohiro Ninomiya, dans l’antichambre de son travail, coopèrent dans un rouage cranté, des durées, des ouvertures et un couché du papier ciselé, cadeau offert à une cascade, une carpe, un kimono. On sort de l’antichambre pour passer à l’accrochage et ainsi s’achève, un processus artistique comme une suite à l’attention cérémonielle.

Nokomi
2017 – 98x32cm, 38.6×12.6inch Gelatin silver print on Mino-washi

Chaleur et calme, voici ce qu’expriment, pour moi la série Nokomi. Ces carpes imagées semblent bien plus âgées que nous. Elle témoignent de ce qui s’expire loin des virages et des petites vies humaines. Le photographe explique à leur sujet, " [pour fixer l’image des carpes ] j’ai choisi comme support le papier Mino-washi. C’est un papier traditionnel fabriqué dans l’eau qui descend de la même région que mon ruisseau, la région montagneuse de Gifu".
Les vies de la rivière, du papier et de la carpe sont imbriquées les unes dans les autres et font perdurer leur imbrication dans la photographie-même. N’est-ce pas cela, l’idée du cosmos, comme le rappelle Augustin Berque : « Le grec kosmos, […] veut triplement dire l’ordre, le monde, et l’ornement du corps. Ce qu’exprime cette triplicité, c’est justement la cosmicité qui dans les sociétés prémodernes faisait que le soin du corps individuel répondait à l’aménagement du monde (villes et campagnes) et aux raisons d’être de tout cela, morale et connaissance unies dans une tension […] » Augustin Berque, Recosmiser la terre, 2018, p.12

Alors nous pourrions dire que le photographe, le papier et la carpe se rejoignent en un seul mot. Ce mot doit être japonais, je ne le connais pas.

Voir en ligne : Naohiro Ninomiya

frontispice “Katami”

2013
197x137cm, 77.6×53.9inch
Gelatin silver print, Photogramme, Contre collage sur Dibond