dimanche 28 avril 2019

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Inter-espèces

Inter-espèces

, Laëtitia Bischoff

Comment repenser le rapport nature/culture dans lequel s’insère le champ artistique ?

Nous pourrions tout d’abord envisager la combinaison nature/culture au regard de celle que forme la chimie et la physique ensemble. La chimie étudie les particules et leurs comportements. La physique se préoccupe des interactions des particules entre elles et avec un environnement particulier. Quand l’une de ces disciplines s’occupe de la structure intrinsèque des éléments, l’autre étudie la structure collective, les liaisons des éléments les uns avec les autres.

Cela nous mène à penser le terme « nature ». Et au préalable, mettons-nous d’accord, nous pensons ce terme non comme relevant d’un ensemble d’éléments qui se distingue de l’humanité mais comme un terme qui regroupe toutes formes existantes. La nature s’intéresse à chaque formes, à son état, son développement, son potentiel, son identité, comme le ferait la chimie. Poursuivons. À ce compte-là, nous pouvons faire sauter le verrou qui fait de la culture un bien exclusivement humain. Pourquoi la culture ne pourrait-elle pas être autre qu’humaine ? Nombreuses sont les études actuelles qui démontrent la capacité culturelle des arbres notamment, c’est à dire la capacité à œuvrer, communiquer, créer en commun. Nous avons créé une discrimination envers les animaux, les plantes… Êtes-vous bien certains que mon chien ne pourrait pas avoir de pensées d’ordre esthétique ? La culture ne pourrait-elle pas être une marque de relation inter-espèces et non plus intra-espèces ? Et si nous poussons cette idée, ne pourrait-il pas être de même pour l’art, ce passe-témoin non langagier entre des individus ? L’anthropologue Philippe Descola, nous donne à penser un tel contexte intellectuel et social en prenant appui sur l’étude de nombreux peuples :

« Des forêts luxuriantes de l’Amazonie aux étendues glacées de l’Arctique canadien, certains peuples conçoivent donc leur insertion dans l’environnement d’une manière fort différente de la nôtre. Ils ne se pensent pas comme des collectifs sociaux gérant leurs relations à un écosystème, mais comme de simples composantes d’un ensemble plus vaste au sein duquel aucune discrimination véritable n’est établie entre humains et non-humains [1]. »

Et si après tant de siècles passés à nous élever au-dessus des autres composants de ce monde, nous faisions le choix d’ouvrir notre champ culturel à d’autres individus animaux, végétaux…, si nous le rendions non-exclusif ? Alors l’œuvre d’art ne serait pas une affaire d’humain à humain, elle serait autre que la nécessaire mais linéaire convocation des ramifications d’un esprit, celui de l’artiste. Nous entrerions dans une aire où ce ne serait plus le regardeur qui fait l’œuvre, le pilier artistique ne tiendrait plus en cette ligne tirée d’un objet à un corps/esprit/sens. L’œuvre serait un enchevêtrement. Le chef d’œuvre se démarquerait comme structure collective par sa richesse, son pouvoir interationnalité d’éléments humains et au-delà. Exemple.

Claire Morgan, The Birds and the Bees (2012), Honey bees, taxidermy blackbirds, plant pigment (saffron), nylon, lead, acrylic ; 240 x 84 x 84 cm (h x w x d)

Deux démarches artistiques me semblent aujourd’hui prendre ce pli. Celles de Claire Morgan, 12e prix du dessin de la fondation Daniel et Florence Guerlain et celle d’ Henrique Oliviera. Chez Henrique Oliviera, c’est du white cube que reprennent force les arbres. Le bois pousse les murs. Dans les installations de Claire Morgan, l’air s’énergise, quadrillée qu’elle est de doux et petits points faits de graines de pissenlit comme autant de pixels naturels. Quadrillée pour constituée une forme pure traversée par la chute d’un volatil par exemple. L’œuvre devient la symbiose parfaite de l’aléas et de l’immuable, de la fougue du vivant et de celle du monde des mathématiques. Le bois fait montre de sa force chez H. Oliviera, il semble reprendre la main. L’oiseau chez Claire Morgan nous rappelle une sagesse symbolique perdue.

Henrique Oliviera

Leurs démarches sont toutes deux des discussions lancées aux humains mais pas que. Leurs œuvres sonnent comme des appels magiques pour la transmutation des rapports nature/culture. L’animal et le végétal, utilisés dans les installations créés par les artistes en question, ont la force des totems. Ils déploient une puissance communicationnelle, culturelle que nous ne pouvons ignorer. Celle-ci reconnecte l’humain à des mœurs préchrétiennes à l’époque où les trajectoires de vie trouvaient leurs signes et catalyseurs dans les éléments naturels. Les œuvres de C.Morgan et de H.Oliviera façonnent l’humain-regardeur, le remettent à sa juste place de simple composant du monde. Petitesse, appartenance à un rhizome d’une pluralité d’énergie et de substances…. La culture en action dans ces œuvres a considérablement élargi son spectre de possibles. La culture ici est un maillage de relations inter-espèces, inter-substances.

Henrique Oliviera

Notes

[1Philippe Descola Par delà nature et culture, p. 46

couverture : Claire Morgan, Gone to Seed (2011), Carrion crow (taxidermy), thistle seeds, nylon, lead, acrylic ; 300 x 240 x 180 cm (h x w x d)