lundi 31 décembre 2018

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Images d’aurore

8 - Les statues et le sol

, Alain Coelho

La colline de Byrsa dotait d’une présence étrange, au nord, la cité de Tunis.

Sur les photographies d’aujourd’hui, outre des changements inévitables (il y en a aussi pour les ruines et dans la « conservation » des choses), je ne retrouve guère les impressions d’alors ni de repère hors le plan lointain de la mer et celui du site de Carthage, hors la silhouette dressée de la basilique Saint-Cyprien qu’on appelait « la basilique près de Sainte-Monique ». Mais je me tenais entre les couloirs, le sol, les pierres, les légendes, la parole des mères et la belle étrangeté des statues. Là les vues d’aujourd’hui me font une charge de plus, à écarter tels de faux souvenirs, pour me frayer à nouveau un chemin plus réel dans la matière des années et des lieux.

La colline de Byrsa était gorgée pour moi de mythes et de peurs, de formes étranges et d’anciennes nécropoles, faisant une densité immobile et rêvant au-dessus de Tunis. Je garde les impressions d’un ancien couvent, de monticules, de couloirs et de ruines de pierre qui s’étendaient vers Carthage, de chapelles, de cryptes, de colonnes effondrées, de places pour les voitures, les camions et les cars, dans un mélange naturel et familier (à demi généré cependant par le regard des adultes et un surmoi de culture), d’antiquité romaine et de lointaine Phénicie. Mais le nom et les atours incernables de cette Phénicie avoisinaient pour moi l’Égypte des pharaons tout autant que les sanctuaires redoutés et légendaires de Baal. Et c’est dans cette sensation d’ensemble que me revient enfin Byrsa avec, y flottant, nos visites au vieux couvent, l’expression en français de « pères blancs », et qui ouvrait pour moi sur les confins un peu austères d’une Afrique noire lointaine et de « missionnaires », de Christs en ivoire, taillés droit en d’involontaires formes lapones, d’os longs et anguleux, de croix noires d’ébène et de robes de bure.

Cependant, avec ma grand-mère et ma mère, une statue émergeait à mes yeux. Et il semblait que les statues traçaient un chemin sur la terre. Il se posait sur les pierres, dans les couloirs, sur les monticules de terre poussiéreuse, entre les ruines, dans les détours, et appelait devant. Il faisait brusquement apparaître pour moi entre les pierres et l’air un axe mystérieux, et me tenait un instant dans sa belle impression d’une escorte naissante. C’était une brusque assemblée, lacunaire et précieuse, un sentiment de bruissement, de vie déjà en cours et dans laquelle j’entrais.

Les images dans ma tête d’enfant s’agrègent à des ruines approchées, aux piliers et aux murs d’un ancien temple de Baal, aux dalles des citernes romaines, aux colonnes effondrées de Carthage avec brusquement des mosaïques au sol, infimes et presque intactes. Et naissait alors comme d’elle-même l’intimité d’une vie de jadis. Je cherchais l’empreinte fugitive du pied nu, pâle et blanc, d’un enfant courant ou d’une jeune fille passant entre les couloirs, à l’ombre des pierres et des remparts éventrés (comme je la chercherais, plus tard et si loin de Tunis, à Massada sans doute dans les traces au sol d’un décor figé dans la disparition et la mort d’une cité). Je regardais alentour. J’étais à nouveau dans un creux de la terre, devant la « basilique près de Sainte-Monique » et vers l’ancien couvent où ma grand-mère et ma mère se rendaient.

Il y avait des dessins gravés parfois sur les parois des pierres, dans le fond des passages. Sur un mur, du noir de fumée avait laissé un halo brun autour des traits rouges et creusés d’une croix telle calcifiée dans la substance de la paroi et, au sol, en-dessous, il en semblait couler encore de la cire blanchâtre, épaisse, solide et refroidie de torches d’huile et de cierges.

Après l’ancien couvent et « la basilique près de Sainte-Monique », avant de rentrer à Tunis, nous allions chaque fois au musée Lavigerie. Il n’existe plus à présent, ou du moins sous ce nom, et ses pièces jadis exposées ont été dispersées entre le musée du Bardo à Tunis et le Louvre à Paris (rejoignant là certes l’exil en sous-sol des salles d’Égypte ancienne ou de Phénicie).

Nous retrouvions les petites passages du musée avec les objets de terre cuite, les restes de ceintures, de fibules, d’amphores, et les statues qui s’étendaient sur le couvercle des sarcophages, comme étendues sur un lit silencieux, pâle, immobile et figé.

La femme de marbre blanc (dite « La prêtresse ») plus que tout me charmait. La belle peau scintillante de pierre lustrée de son corps émergeait des surplis du vêtement sculpté. Les reflets de ses bras nus avaient pour moi la nacre et la fine buée de porcelaine dilatée des seins nus et offerts de la déesse aux serpents. Tout entière étendue, la prêtresse de marbre avait un visage serein, fixe sous la sorte de diadème en forme de temple et de colonne de sa coiffe de marbre, et je me trouvais tout-à-coup dans une Grèce tant aimée et magique. C’était une sorte de personne et de statue mêlée, une forme de pierre venue d’Ithaque et d’un monde d’Ulysse cependant qu’elle demeurait, statue unique régnante sur le musée et les antiquités, une réelle prêtresse des lieux, du musée et de la colline de Byrsa. Dans sa coiffe on me faisait remarquer, plutôt qu’elle ne m’apparaissait, l’étrangeté de la petite tête sculptée d’un faucon.

Je ne connaissais pas les histoires d’Osiris, Horus, Isis qui me charmeraient tant et, à leur place de signes et d’étendards qu’ils deviendraient plus tard pour moi, je voyais une tête sculptée d’oiseau de proie. Et cette tête de faucon fixe m’inquiétait dans sa proximité dangereuse, dans le bec vif et dressé au-dessus du visage serein de la prêtresse tout offert. Mais elle indiquait aussi, comme émanée d’un monde mystérieux des statues et des peurs, la menace et l’étendue d’une force, apprivoisée, jamais tout à fait endormie, posée au-dessus des traits du visage et sur l’immobilité étendue de la prêtresse du sarcophage.

Dans les beaux pans en marbre de son corps et ses draperies sculptées, érigeant sa poitrine de femme en forme de triangles et de reflets de pyramides tues, d’éventails, de papyrus et de ruissellements, la prêtresse de marbre offrait à ma vue et à mes sens d’enfant le trouble tout-à-coup du creux de son avant-bras nu, offert dans la chair blanche de marbre. La main, juste après l’attache fine du poignet marqué du simple lien d’anneau d’un bracelet passé, tenait une sorte de protubérance organique, de lobe pâle qui figurait un oiseau, une « colombe », et où je voyais un pigeon mort retourné. La peau nue de marbre clair et poli scintillait à portée, et le corps de marbre luisait comme sous un halo, un souffle triomphant et lustré de beauté. Et si le marbre blanc des statues grecques évoquera plus tard pour moi la trace un peu froide et opaque des siècles et des formes passées, la « matité » de profondeurs de carrières et de falaises, la veine laiteuse du marbre changée en la grâce et le génie d’un sculpteur, la sensation de brillant qui me revient à présent comme le charme vif de « La Prêtresse » d’alors fut peut-être une magie recherchée de la statue achevée (ainsi que pour Longin jadis les modèles de la beauté sublime pour la littérature et à l’art étaient ceux « brillant du marbre ».)

Étrange et obsédant appel, inavouable dans sa sorte de sensualité et de mort figées (mais la mort était un des noms de la peur et des légendes pour le petit garçon que j’étais, un vocable, non réellement une matière et encore moins une statue), ce souvenir aujourd’hui, dans une sorte de malaise et de gêne, me plonge à une source entrevue, à un gisement très étrange.

Car dans le deuil, dans la beauté sublime donnée aux êtres disparus comme leur image sur un sarcophage, la sensualité en notre être a tissé les formes des statues. Et c’est ainsi qu’à Naples sans doute, dans la chapelle Sansevero, la sensualité des marbres blancs des sculptures des morts ne cache pas seule quelque visée maçonnique équivoque au travers d’un « prétexte » du deuil (jusqu’au trouble sensuel donné à la statue de la Pudicizia, « la Pudeur », qui offre sa très sereine impudeur sous les voiles ciselés du marbre) mais elle est le deuil même, et exprime avec génie et candeur le plus beau deuil possible dans la matière du marbre, la beauté fulgurante des corps.

C’était le mystère des statues, c’était la vie et les formes accordées aux statues, et je les ai croisées jadis à Tunis et Byrsa dans les statues sur la terre comme toujours me fixant, m’invitant à entrer dans le fil stable et cependant poudreux des êtres et de vies inconnues.

Puis nous sortions des petites salles et des couloirs du musée Lavigerie. Et chaque fois, avant de retrouver les dédales et les ruines, les places, les rues, le car et les voitures pour rentrer à Tunis, ma grand-mère et ma mère avaient ce beau soupir heureux que je connaissais tant, cet élan furtif de respect et d’admiration tourné vers le musée, pour les vitrines que nous laissions alors, les statues, les vestiges et les petits objets exposés, pour les sarcophages enfin et « la prêtresse » de marbre. Et dans cette aise dilatée d’un instant, dans cette admiration – différente pour moi des petites statues des piétés du vieux couvent mais entretenant avec elles cependant comme de fins et très affectueux passages – je sentais, impalpable et profonde, pour ma grand-mère et ma mère, une sorte de sainteté des civilisations et de l’art.

Dans la chambre de ma grand-mère, en plein cœur de Tunis, montaient les sons de la ville. Comme posé sur les clameurs, il me semblait flotter en leur centre qui battait, captait l’air parfumé et chaud de toute la cité et des jours passés à Carthage et Byrsa, les bruits de La Goulette et de la Médina, les quais et le port où j’allais avec mon grand-père, les femmes arabes riant et grondant au lavoir où Beya m’emmenait avec elle. Toute la cité de Tunis se mouvait ainsi, toujours dense et recommencée, de la lagune rosée à la colline de Byrsa.

Sous la large porte-fenêtre ouverte, qui allait du plafond jusqu’au sol, dans la chambre de ma grand-mère j’étais dans un autre monde cependant que celui du marbre blanc et de La prêtresse de Byrsa ; je rejoignais au plus près semblait-il le centre ignifié de l’univers des messes, les psalmodies, les prières et les litanies. Venait aussi Tante Peppina, récitante magicienne qui imposait ses doigts et ses superstitions sur mon front d’enfant, étrangeté brève et passive pour moi, sous le regard un peu défiant et gêné de ma mère.

Je demeurais parfois seul et jouais dans la chambre. Je touchais le carrelage rouge, irrégulier. Et toujours près de la fenêtre, sur un côté, se trouvaient les carreaux disjoints que je connaissais bien, étranges et brisés. Quelquefois j’accrochais un peu le pied dans un angle qui dépassait, et il fallait remettre un carreau rouge, pâle, effrité, saillant à peine et légèrement poudreux. Je le reposais, l’ajustant doucement sur une poudre de terre au-dessous qui semblait avoir été « tassée » dans le sol de la chambre. Il y avait une sorte de sable, de terre, d’ocre rouge de carreaux effrités posés sous les carreaux disjoints. Des morceaux anciennement brisés se mêlaient à des morceaux de terre séchée et à des poussières de ciment. Ce n’était pas exactement le sol ni la terre du « dehors » et cependant le fond paraissait inépuisable comme un sol véritable qui n’était pas à l’échelle mentale d’un soubassement d’étage sur lequel je me tenais (tant le sentiment de centre chez ma grand-mère et de foyer faisait pour moi des chambres et des pièces un monde en lui-même, sans étages, sans dessus ni dessous). L’amas ocre rouge alors de cette « terre » constituait à l’entour de la fenêtre une matière unique, mystérieuse, silencieuse et étrangement solennelle de puits de poussière et de terre au-dessus des bruits et des mouvements de la ville.

À d’autres endroits de la pièce, le carrelage d’ocre rouge, fendu, produisait un faible claquement. C’était un son que je reconnaissais chaque fois et qui accompagnait mon être dans mes passages et ceux de ma grand-mère dans la chambre, dans la chaude étendue des jours de la cité de Tunis et de durée retrouvée par la fenêtre ouverte. Le léger claquement portait loin sur le sol, distinct entre tous, lorsqu’on marchait un instant sur le carreau fendu, puis se perdait sourd et ouaté dans le « puits » de la terre dessous. Quelquefois je recherchais un carreau sonore pour le faire retentir. Ma grand-mère souriait, m’appelait « sorcio verde », souris verte, me caressait la joue et les cheveux, dans un geste tant aimé qui demeure à jamais pour moi celui de son absence, mais aussi le retour d’un sol sourd et du silence d’ocre des carreaux, interrompu un instant dans le claquement d’un passage et d’une vie, d’un mouvement lent, calme et heureux dans le sol d’une pièce.

Dans un angle de la chambre, près du guéridon où se tenait le cadre de Sant Antonio (l’image figurait une sorte d’église fourmillante qui était pour moi le corps dressé de Sant Antonio aux pieds duquel des enfants assemblés, en costume aux cols marins, se pressaient), quelques carreaux étaient plus fortement brisés et demeuraient toujours à remettre. Dans un ordre et des motifs que les fines cassures elles-mêmes indiquaient, je jouais à les reconstituer, procédant à un rite sacré contenu dans les seuls murs de la chambre de ma grand-mère. C’était un jeu doux et infini, comme un toucher bienveillant de la vie de ruche de la cité et ses halos apaisés. Le son des carrelages entre eux, leur contact poudreux, « mat » et rugueux en dessous, dans l’envers de la surface droite et lisse du dessus, m’attirait irrésistiblement, m’appelait en les quêtes d’un étrange dedans poudreux des choses. Ce toucher de grains effrités, mêlé d’une impression improbable et si puissante de terre à l’intérieur de la chambre sous les carreaux brisés, apparaissait en mes jeux comme une secrète « épaisseur », un étrange abri dans lequel échouaient, s’estompaient, se cachaient, s’oubliaient mais aussi demeuraient (je ne savais rien de l’architecture « réelle » ni de l’absence de poches ni de sas secrets d’un immeuble) toutes les clameurs qui dansaient sur la terre et dans la ville en-dessous. Ici je ne doutais pas que s’endormaient, dans une visée enfantine, primitive, et cependant orphique et souveraine, les fouissements et les pulsions et les corps.

Parfois je recherchais ailleurs cette fugitive et rugueuse épaisseur de tampon, d’ombre dense granulée et poudreuse. Et il me semblait retrouver à portée ce même frottement de terre tassée et de pierre sur mes doigts, ce même toucher de poreuse substance dans la petite crypte contre le vieux couvent, vers la Chapelle Saint-Cyprien, le petit musée et les ruines de la colline de Byrsa.

En dessous de la fenêtre ouverte, la ville s’étendait. Le soir, l’air embaumait de parfums forts et sucrés. La rougeur du soleil à cette heure s’étirait sur les carrelages disjoints et brisés, semblait refléter dans la chambre la douceur des promenades, des jeux, de l’halva et des gâteaux sablés, du jour parcouru, l’éternité lente des doigts fins et des gestes de ma grand-mère, les murmures laissés dans les pierres au travers des couloirs de Byrsa. Je regardais les bouquets immobiles des fleurs séchées et des vases colorés. Ils devenaient changeants aussi, comme la douceur du soir glissant et la lumière de nimbe rose sur les carreaux d’ocre rouge qui régnait à présent dans la chambre.

Deux statues que j’ai toujours connues étaient immuables à leur place dans la chambre de ma grand-mère. Mais elles apparaissaient parfois à mes yeux changées elles aussi dans la lumière du soir. Elles semblaient, dans un rayon rasant et poudreux de soleil sur le sol, sortir de l’ombre et des couloirs comme des êtres silencieux qui près de moi attendaient, regardaient aussi et veillaient. Hautes de ma taille alors, les statues me surplombaient cependant du halo de silence et de formes qui se révélait tout à coup dans la lumière orangée du soir, dans le regard immobile de leurs fins et pâles visages colorés, fixes et doux au-dessus de leurs gestes arrêtés. Les noms de saints, les récits, les messes et les prières les auréolaient d’une sorte de vie vaste, sourde, comme venue pour moi d’une attente, d’un dedans, d’un silence figé et des offrandes muettes déposées à leur socle.

Et si dans la cuisine ma grand-mère disposait chaque jour sur le sol et changeait, dans un coin, un peu de nourriture, viande, poisson, dans une soucoupe pour le Christ, renouant là sans savoir et sans nom (pas plus que l’Italie quittée ni Naples n’avaient exactement un nom) avec de très lointaines offrandes étrusques qui enjambaient en réalité la chrétienté ou qui la poursuivaient, dans la chambre, au pied des statues, elle déposait de petits objets, des médailles, des images, des pièces, des feuilles qui séchaient, des fleurs, des rameaux coupés qui s’amoncelaient.

Cette vie gagnait parfois dans la chambre, s’étendait à la maison et aux parois de l’air à certaines heures du jour. Ainsi que les visites à Byrsa et à la prêtresse de marbre laissaient leur empreinte sur notre être et sur nos mouvements me semblait-il dans le fil des journées, les statues colorées dans la chambre de ma grand-mère entretenaient avec nous les longs pourtours d’une sorte d’orée des jeux et des journées, le toucher précieux d’un infini mélange de lenteurs, de vie, de goûters, de tendresse, de croyances de ma grand-mère, et s’en allaient rejoindre les poussières de ciment et d’ocre déposées sur le sol, les carreaux d’ocre rouge brisés éternellement remis en place.

D’un côté de la chambre se dressait la statue noire de Sainte Rita. Tout son corps était lisse, long et strict, comme une fine colonne aux arêtes multiples. Du fuseau noir de ses bras rectilignes sortaient deux mains qui tenaient un crucifix tressé de lauriers qu’elle pressait entre son menton immobile et son cou de plâtre peint. Les couleurs des mains et du visage étaient un vernis fin posé. Elles offraient cependant la membrane légère et rose des univers de poupées, de jouets, étrangers à l’austérité noire de la statue lisse et à son corps de colonne. Et le corps érigé de Sainte Rita semblait se fermer, happer son visage et ses mains de poupée. Ou était-ce son visage rosé dans l’espace d’un songe qui s’était posé sur la robe noire et dure, comme ignorant les rigueurs de ses formes et de ce noir que je semblais devoir tant fuir ? Je ne voyais pas un simple habit noir de religieuse, reproduit et peint sur la forme de plâtre de la longue statue, ni une « sainte » représentée dans sa robe de religieuse. Et l’incompréhensible ouvrait sur un pan terrible et rectiligne du monde, sur l’entrée d’une église, droite, érigée, sur la gravité aride parfois des « pères blancs » et la voix monocorde des prêtres. La statue se dressait, dure, longue et noire, comme un commandement fané, immobile et muet à l’image de la touffe de laurier séché que ma grand-mère avait glissée contre elle. Comme si elle veillait sur une tombe et s’y taisaient ensevelies toutes les joies entrevues.

Parfois ma grand-mère déposait à son socle l’offrande d’un vase de fleurs coupées, et l’odeur des tiges qui croupissaient dans l’eau et celle des pétales fanés nimbaient la statue des senteurs d’un écho lointain et précieux, des couloirs sombres sous la cathédrale de la grande avenue, de la crypte et du vieux couvent de Byrsa, des couleurs enfin, du plâtre et du salpêtre. Alors dans cette simple odeur fade retrouvée, au-dessus de la ville et du soleil décroissant, de la chaleur du jour et des cris, des parfums fruités et des arbres odorants de Tunis, les bruits et les clameurs dehors semblaient border la chambre de ma grand-mère comme une vaste et mystérieuse offrande.

Cependant je voyais le visage parfois de Sainte Rita, et toute l’austérité s’effaçait. Je me sentais sourire. Il me semblait ressentir et goûter à nouveau sur ma peau, dans ma bouche et dans l’air, une « partie » très ancienne de la douceur et de la vie, la poudre et le toucher sur mes doigts des carreaux d’ocre effrités, de poussières de couleurs, de beauté et de soleil déclinant. Et cet effacement d’un noir des tombes, de la rigueur rectiligne et brutale contre laquelle il semble que tout mon être se levait, butait et se constituait, je le sentais aussi se lever et se faire, heureux et clair, adouci, pacifié, dans le nom prononcé et complet de Margherita (au lieu des arêtes brusques, verticales et brèves du diminutif de Rita), comme si le visage Sainte Rita, doux tout-à-coup, m’apparaissait enfin « au-dessus » et heureux, brisant les lignes rigides et noires de religieuse de son corps de statue.

L’autre statue était Sainte Lucie, mate, phosphorée, ayant perdu sans doute une partie ancienne de sa couleur. Ma grand-mère s’efforçait pour moi de prononcer le nom en français plutôt qu’en italien, et le nom glissait, semblait monter dans la poudre de l’air et du soir, de la nuit étoilée bientôt, révéler mieux la faculté magique qu’avait cette statue, devenue Sante Loussi dans la bouche de ma grand-mère, de resplendir dans le noir. (Nous fermions les volets dans la journée pour voir apparaître le nimbe magique de phosphore de sa forme).

Claire dans le silence figé du plâtre peint, colorée des fins drapés de sa robe et d’un voile, avec la courbe rose de son cou dénudé et son visage blanc offert vers le ciel, Sainte Lucie demeurait dans une sorte de halo de couleurs, comme une buée peinte déposée sur les formes du plâtre (je ne savais ce qu’était exactement du plâtre et l’ensemble des statues venait pour moi d’une sorte de noyau général, ainsi que pour le marbre si différent cependant de la prêtresse de Byrsa). Ses yeux grands ouverts étaient perdus dans la contemplation de l’air et son regard avait l’étrange fixité mate et douce, légère et claire, d’un toucher nébuleux sans pupille, d’un nuage large et doux. Je cherchais parfois ce qu’elle voyait dans l’air, son regard de la petite fille immobile sur le bord de la mare près du lavoir et semblant ne pas voir les femmes arabes et Beya autour de nous, ou celui des aveugles de la Médina. La statue de Sainte Lucie semblait avoir absorbé la vie dense et profonde de la mare, de la petite fille immobile, des aveugles de la Médina, l’avoir aspirée dans sa masse immobile et pacifiée de douceur, dans ses couleurs et ses estompes d’ocre, dans le mystère enfin, un peu terrifiant, de sa mutilation (ce n’était pas les mots certes du récit qu’on m’en faisait alors) et dont nulle « mutilation » cependant ne restait.

La petite main de la statue de Sante Loussi avait des doigts rosés, finement déliés, reposant sur sa poitrine de plâtre peint et phosphorescent qui semblait contenir quelque souffle lointain et figé dans l’immobilité de la chambre. L’autre main, longue au bout de son bras qui tombait dans le pli des drapés, désignait à ses pieds un étrange calice, soigneusement posé sur un petit socle coloré contre le bas de sa robe. C’était un gobelet sculpté, un pâle et mystérieux récipient, un silencieux et sacré coquetier. Et le petit récipient contenait les formes rebondies de deux yeux grands ouverts. Ils sortaient, émergeaient de la surface pleine. Sainte Lucie offrait ses yeux dans son socle à ses pieds.

Elle demeurait droite et douce, dressée devant cette offrande. Alors tout le corps peint de Sainte Lucie, son regard levé vers le ciel, le délié de ses doigts, la matité douce du pastel de sa robe et les blancs surplis d’où émergeaient ses pieds roses s’immobilisaient en mon esprit dans cette brusque offrande du socle de plâtre peint, dans une vertigineuse chute, un abîme des offrandes aussi de ma grand-mère contre l’offrande peinte du calice et des yeux.

Chuchotements, conjurations, psalmodies. Je revoyais les traces de suie et des doigts sur les murs, je percevais les prières et les voix chuchotées dans la crypte du vieux couvent de la colline de Byrsa, je sentais mes doigts frottés sur les pierres des catacombes. Il semblait que le carrelage rouge avec lequel je jouais prenait une tout autre place dans une terre, des formes, un sol, l’ensemble de mes impressions et des statues. Dans la maison, un instant, le carrelage était posé dessus. Il était posé sur l’air confiné, sur le salpêtre et l’effritement humide des murs de la crypte, sur les sous-sols de la cathédrale, et sur la terre enfin craquelée de boues sèches des ruelles de la Médina.