mercredi 23 septembre 2015

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Espaces de basse intensité

Mengzi Zheng à la Biennale de Lyon

, Jean-Louis Poitevin et Mengzhi Zheng

Avec la présentation de quelques-unes de ses « maquettes abandonnées » qui viennent appuyer leur nonchalance d’architecture mendiante sur les piliers de la halle qu’occupe le Palais de Tokyo dans le cadre de la Biennale de Lyon, Mengzhi Zheng ne fait pas que nous renvoyer à notre conception de l’espace, conditionnée par cette histoire pendant laquelle l’homme a construit ses maisons et au milieu de laquelle nous vivons, il montre comment cette histoire connaît un basculement radical depuis quelques décennies.

Durant cette période, nous sommes passés de l’espace construit au « junkspace », pour reprendre l’expression proposée par Rem Koolhaas pour nommer la mutation du statut de l’espace à l’œuvre dans les mégapoles.

© Aldo Parades

Seulement, installé dans ce lieu, notre regard s’inverse. Le « junkspace » est plutôt du côté de la halle. Alors de quoi nous parlent ces maquettes qui posées là sur leur socle semblent, elles, n’avoir rien à voir ni avec le temps, elles ont l’air de ne pas être affectée par lui, ni avec l’espace auquel elles semblent aussi indifférentes qu’un objet abandonné l’est vis-à-vis du mur contre lequel il repose.

© Aldo Parades

Un espace habitable est un ensemble de repères permettant de s’orienter et qui ont pour finalité d’offrir à ceux qui y vivent la sensation profonde que cet espace peut devenir leur territoire, c’est-à-dire le domaine dans lequel ils peuvent vivre sans crainte. Aujourd’hui, penser l’espace habitable, celui de la ville comme celui de la maison, celui des murs extérieurs comme celui de l’aménagement intérieur, est un geste mental qui se heurte à ce double constat, de l’envahissement du monde par le « junkspace » et de l’enfermement de l’habiter dans des formes moins utilitaires que dégradées d’un espace à la fois réel et impossible.

© Aldo Parades

Mengzhi Zheng, en réalisant chez lui avec des matériaux « pauvres » qu’il rassemble (bois de cagette, carton, carton plume, cordelette, etc.) et qu’il garde à portée de la main, ces maquettes, il semble non seulement prendre acte de cette tension actuelle autour de la question de l’espace mais en faire le moteur de sa réflexion.

En les confrontant à de jeunes ruines industrielles qui deviennent l’un des repères de l’art contemporain, ces maquettes fonctionnent à la fois comme des structures de projection mentale, comme une invitation à une traversée et à une expérimentation d’un espace troué, mité, mais léger et aérien et comme une sorte de voix profonde mais frêle venant parler la langue des aspects occultés par la pensée occidentale dans sa conception de l’espace.

© Aldo Parades

Ces maquettes semblent répondre à une esthétique du « bien fait mal fait » qui pourrait nous faire penser de loin à Robert Filliou, en particulier par leur exécution rapide et improvisée, chaque geste étant accompli par rapport au geste qui le précède.
On pourrait aussi arguer que ces maquettes sont nées de gestes d’improvisation portés par l’idée d’une traversée « anomale » de l’espace.

Une autre œuvre de Mengzhi Zheng, plus grande, plus simple aussi, comme celle qui est montrée à la Capitainerie, nous révèle que cette voix qui s’exprime à travers lui est celle d’un espace impensable, la voix des potentialités que l’espace architectural occidental est contraint d’occulter pour déployer ses fastes.

© Aldo Parades

Il n’y a ici que des plans, des planches ou des tasseaux découpant le vide de murs absentés, qui se prolongent, se plient légèrement, se déplient et se déploient sans se référer à autre chose qu’à eux-mêmes. Ici le matériau prime sur la forme, le morceau sur l’idée du tout qu’il est normalement censé contribuer à faire apparaître. Ici, nous sommes face à des forces lentes qui sont littéralement sans raison, entendons sans but, sans finalité.

Cette absence de finalité est le cœur de la position de Mengzhi Zheng. Elle nous projette au-delà de la question de l’habitable ou de l’habiter, dans ces strates mentales où le pli est infime, mais source et où la continuité est basée sur la contiguïté et non sur le plan mental global que dessine l’idée.

© Aldo Parades

Nous sommes au cœur de la machine agissante d’un corps pensant qui se tient en deçà de la vérité nécessaire pour pouvoir laisser s’exprimer les vérités possibles quil vibrent en lui. C’est d’être attentif à ces voix de faible intensité qui fait de Mengzhi Zheng un artiste puissant et novateur.

LE PARFAIT FLÂNEUR
exposition collective du 10 septembre au 04 octobre 2015
commissariat : Hilde Teerlinck
Hors-les-Murs du Palais de Tokyo — Halles Girard, Lyon
En résonance avec la Biennale de Lyon 2015


PASSAGE
exposition collective du 08 au 27 septembre 2015
commissariat : Isabelle Bertolotti et Ilina Koralova
Capitainerie, 41 quai Rambaud, Lyon
En résonance avec la Biennale de Lyon 2015


NEW SCALE
exposition solo du 27 mai au 31 juillet 2015
curateur : Alexis Jakubowicz
Espace Verney-Carron
45, quai Rambaud – 69002 Lyon
Tram T1 : Montrochet ; Bus S1 : Confluence – La Sucrière