lundi 18 décembre 2017

Accueil > Les rubriques > Voir & écrire > Digression à partir du travail de Julia Huteau

Digression à partir du travail de Julia Huteau

, Laëtitia Bischoff

Julia Huteau fabrique des caresses, des caresses de terre. Des entre-deux personnes à prendre sans avant, sans après, à considérer comme appartenant ni totalement à l’un ou à l’autre.

Ses sculptures sont en ce milieu, elles tiennent forme de spasme, de souffle, d’intrant et d’expirant, elles énoncent la fluidité sans angle d’une caresse.

La caresse se boit et parfois en ressort l’affect que l’on lui a adressé. C’est alors que Julia Huteau intervient. Elle rédige l’éclat lumineux de la délicatesse, elle déplie puis resserre un souffle qui s’enfouit. Julia Huteau travaille le bombé comme d’autres travaillent la ligne ou le fer. On croirait la caresse capable d’avoir une carrosserie, d’être un tout plein enrobé de couleurs suaves ou acidulées. Chaque sculpture se déroule lentement avec une vibration autonome propre.

Une caresse navigue à vue comme une discussion insouciante et agréable. Une entité discutante oscille d’une peau à l’autre sans autre conséquence qu’un plaisir, une respiration singulière.

Oui l’œuvre peut être à cet égard, une entité discutante, elle discute avec l’artiste, l’acquéreur, le monde des esprits, celui des idées. Elle n’énonce, ne conceptualise ni ne disserte forcément, elle discute c’est-à-dire qu’elle échange avec une disponibilité à l’autre, de manière pas forcément profonde. Il nous est alors donné de penser une œuvre comme l’on approcherait une plante ou tout être vivant avec bienveillance et curiosité, sans prendre de hauteur, ni appréhender cette nouveauté avec tout l’intellect dont l’on se prétend propriétaire.

L’entité discutante ne craint pas la digression, n’a pas peur d’être aveugle, ne déteint d’horizon. Elle ne recherche rien d’autre que la rencontre et sait que la qualité de cette dernière se trouve au mieux dans la divagation. On rencontre l’autre quand les cadres tombent, dans l’insouciance et l’informel. Emmanuel Levinas disait à ce propos dans Le temps et l’autre :

« Si on pouvait posséder, saisir et connaître l’autre, il ne serait pas l’autre. Posséder, connaître, saisir sont des synonymes du pouvoir. D’ailleurs, le rapport avec l’autre est généralement recherché comme une fusion. J’ai voulu précisément contester que la relation avec l’autre soit fusion. La relation avec autrui, c’est l’absence de l’autre ; non pas absence pure et simple, non pas absence de pur néant, mais absence dans un horizon d’avenir. »

Alors pourrions-nous dire que Julia Huteau dessine des horizons soufflés, oublieux du terrestre, perchés au creux d’une épaule ou au fin fond de l’univers.