lundi 30 novembre 2020

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Vivre « comme l’herbe pousse »

Visite clandestine de l’exposition du duo Hantu

, Gabrielle Carron et Hantu

Le 13 novembre 2020, alors que la France ouatée commémore les attentats terroristes de 2015 et s’enfonce avec torpeur dans le reconfinement, je vais voir une exposition.

Devenez un penseur-brin d’herbe !

Je réalise le privilège que cela représente, dans un monde du Pendant (quand arrivera l’après ?) où la culture pleure sur ses œuvres négligées. Après avoir traversé à vélo un Paris désert et endeuillé, j’arrive à l’Espace Rue Française, où je suis accueillie par Pascale Weber, du duo Hantu (Weber+Delsaux). L’exposition Comme l’herbe pousse présentée par le duo de performeurs en plein Paris est une invitation à retourner à la terre, au sol, aux plantes, aux brins d’herbes : « Quitter la pensée-arbre avec ses hauts et ses bas, ses alphas et ses omégas, devenez un penseur-brin d’herbe, qui pousse et pense ! » —, s’exclame Gilles Deleuze. L’exposition nous appelle à devenir des penseurs-brins d’herbes au sein d’un monde urbanisé coupé de la nature et de ses enseignements. C’est ainsi que dans un espace typique du white cube [1] sont disposés çà et là des plantes, des restes de compost, des matériaux organiques et périssables, des matériaux vivants, créant un véritable jardin de réflexions. Le parti pris scénographique est des plus épurés, sans aucun cartel ou texte de salle : les œuvres semblent ainsi libérées de leur carcan institutionnel traditionnellement lié au lieu d’exposition.

Les installations, photos et dessins présentés sur les trois étages de l’Espace Rue Française sont les objets-traces de performances réalisées entre 2008 et 2020, dont plusieurs pendant le premier confinement. Le lieu est ainsi imprégné de traces de performances, certaines fraîches, d’autres plus anciennes. Car le lieu a également accueilli des performances en son sein, pour la création du film « Nature Vive » (qui sera présenté en décembre au MuCEM de Marseille) et lors du vernissage de l’exposition. Au premier coup d’œil, impossible de ne pas ressentir tout l’ancrage du propos dans la situation mondiale actuelle. L’exposition crie de revenir à la nature, au brin d’herbe pacifique mais également à une nature sauvage, libre, organique, dont l’énergie déployée sous mes yeux contraste violemment avec le contrôle des corps accru qui caractérise le confinement. Mon corps a d’ailleurs été désobéissant, en venant jusqu’ici. Me voilà plongée dans un lieu dont les murs murmurent l’ensauvagement. Un lieu, en somme, de libération des corps, d’extraction de ceux-ci de la masse du corps social [2].

Niveau 0 : La Peau de la Terre

En franchissant le seuil de l’Espace Française, l’œil est tout de suite attiré par ces cadavres végétaux étendus au sol. Ce sont des lits de germination en plâtre moulés sur le corps de Pascale Weber et garnis de végétaux, de terre, de matière organique. L’image évoque le corps mort qui, dans sa thanatomorphose, ne fait plus qu’un avec sa Terre-Mère et devient lui-même un amas de végétaux, un terreau fertile pour de nouvelles naissances. C’est un fort symbole d’espoir, de renouveau, un oxymore élémentaire. Ces lits font directement référence à une pratique funéraire en Égypte Ancienne, découverte par Hantu lors de la Biennale du Caire : ces lits se trouvaient dans les tombeaux et étaient régulièrement sortis pour rappeler aux vivants que la vie continue après la mort. C’est également ici qu’a eu lieu la performance de Simona Polvani, pour le film « Nature Vive » : à côté du gisant végétal de gauche, elle a pansé des restes de compost sur le sol. Le geste, pensé comme un rituel, semble incarner l’humain qui tente de guérir la Terre, de la nettoyer, de la soigner, comme une sorte de repentance. A ce sujet, Pascale Weber parle de traces de performance : « En fait, un objet-trace, intervient comme un commentaire, un objet-trace c’est un commentaire matériel [3]. » Ces traces sont la mémoire vive de ce rituel et portent en elles les résidus de son efficacité symbolique. La notion de soigner, de panser, de guérir est très présente dans l’art d’Hantu. Comme en écho à la notion même de « fracture sociale », que l’artiste devrait soigner, Hantu rappelle que « l’artiste est celui qui en permanence laisse la plaie ouverte, et l’entretient, pour montrer que le mal est là, qu’il est vain de le cacher, que la cicatrisation est impossible tant qu’on ne soigne pas la cause de la douleur à l’intérieur. Donc le pansement ne cache pas la plaie, le pansement est révélateur de la plaie [4]. »

Dans ce même espace, trois grandes photos du buste de Pascale Weber surplombent les corps végétaux. Elles sont issues de la performance La Peau (2010), qui consistait à utiliser le fer à Batik d’Indonésie présenté sur la droite – un objet d’enfance de Pascale – pour faire des impressions de pastels à la cire directement sur le corps nu de l’artiste. Cette performance parle de la mémoire du corps, de l’intériorité aussi bien que de l’antériorité. Comme preuve vivante que la mémoire répond aux émotions, face à cette image, je me remémore mes lectures : dans les études d’ethnologie et d’anthropologie, la thématique de la peau et de la surface du corps est analysée au sein de différentes croyances et cultures. Par exemple, Alan Howard et Jan Rensel étudient cette thématique chez les Rotumans de l’ile de Rotuma (Archipel des îles Fidji, Océanie) dans « Une profondeur qui s’arrête à la surface de la peau : ordre social et corps à Rotuma [5] ». Les Rotumans pratiquent le tatouage rituel et usent de nombreux onguents corporels (curcuma, huile de noix de coco) pour enduire leurs peaux lors des rites de passage. De manière générale, l’ordre social se dessine sur l’extérieur des corps à Rotuma, car l’intérieur des corps est associé à un sentiment d’incompréhension, d’anxiété, de désordre. Ainsi, « La perte de sang nécessite presque toujours un rituel pour restaurer un sentiment d’ordre [6]. » L’anthropologie du corps moderne s’intéresse également à la surface de la peau, comme Le Breton qui analyse les significations de l’entame corporelle [7]. Se pose également la question de la nudité : pourquoi certains artistes performent-ils nus ? La réponse est propre à chaque artiste, car le choix de la nudité porte en lui de nombreux enjeux : « Certes, en dépouillant le corps, en le dévêtant, on le désocialise [8] », dit Paul Ardenne. La nudité du corps permet une désocialisation du corps, pour tenter d’atteindre une universalisation de sa perception.

Voilà que nous tournons à gauche, dans un renfoncement de la galerie. On y voit des dessins et des photos de la performance Germinations (Rio de Janeiro), où Pascale a fait pousser des graines dans des petits pansements, directement dans le terreau de sa peau. Chaque graine a son emplacement précis sur un organe de l’artiste (utérus, seins, estomac, ovaires, foie…) : le corps et la nature ne font plus qu’un et la peau est le lieu de la renaissance. Puis on voit des dessins des performances collectives réalisées à la Cité Internationale de Paris, où les artistes étaient par paires : l’un était blessé, soigné par l’autre, avec une plante particulière. Les vertus prophylactiques des plantes sont convoquées par de nombreuses performances d’Hantu, rappelant à nouveau cette idée du soin par l’art. Par exemple, saviez-vous que le lin est une graine emblématique pour la femme, une graine de stabilisation, utilisée sous forme macérée pour soulager les symptômes de la ménopause ?

Niveau –1 : Sous terre, Do Kamo

Magnétiquement, je suis attirée par ce niveau sous terre, dont les fenêtres sont à la surface du sol. Le mystérieux arc-de-cercle de terre semble venir des escaliers, descendant à une cave. C’est une autre trace de performance, réalisée pour « Nature Vive » par Michiko Fou. Son arc matérialise un rite de protection, pratiqué en Russie (entre autres) lors des épidémies pour protéger la ferme, la maison, le village. L’arc incarne la puissance du symbolique, de l’efficacité du rituel, de la force essentielle du matériau terre. On y ressent toute l’énergie protectrice de la nature. L’espace ainsi protégé est un écrin pour des photographies performées ainsi que des performances photographiées. Les premières sont des œuvres d’art indépendantes, les secondes constituent les traces, la mémoire, le souvenir de la performance. Le corps de Pascale y est tantôt vêtu de branches, de vêtements végétaux, de racines, d’argile (Mandragore)… Ou encore habité d’insectes morts, que Pascale récolte systématiquement et conserve précieusement. Au sein même de la galerie, on peut voir ici et là des cadavres d’insectes. Une fusion s’opère à nouveau, entre terre, nature, vivant, végétal et humain, qui n’est plus une espèce à part, mais bien un animal prenant conscience de son écosystème. A nouveau, des bribes de lectures me reviennent à l’esprit. Je pense à Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien de Leenhardt, où l’on apprend que les communautés mélanésiennes considèrent le corps humain au même titre que toutes les autres composantes du cosmos et de la nature environnante, créant ainsi un tissu symbolique indestructible entre les corps et le monde extérieur. Le corps est la substance même de l’univers. Ainsi l’humain bon, beau, est appelé « do Kamo », c’est-à-dire humain vrai, authentique. C’est au cours des processus de colonisation que les européens ont apporté avec eux le concept nouveau de l’individu. « Ce que vous nous avez apporté, c’est le corps [9] », dit un vieil homme Canaque cité dans Do Kamo. Le corps devient un facteur d’individuation, et dans cette conception individualiste, il permet de s’extraire du tissu symbolique cosmique. Il devient, non plus l’essence de l’homme, mais son attribut, c’est une véritable « rupture ontologique entre le cosmos et le corps [10] ». Peut-être les performances et leurs traces d’Hantu tentent-elles de rappeler le « do Kamo » qui est en nous ?

Niveau 1 : Faire corps avec le végétal

Après s’être extirpé de sous terre, on emprunte une volée de marches pour arriver au premier niveau. Mon regard se porte sur une installation dont la scénographie rappelle celle d’une fouille archéologique. Des terres chamottées [11] de formes diverses sont présentées dans des boîtes tapissées de tissu, accompagnées de dessins précis. Certaines sont habitées de plantes. Aucune explication ou titre n’est donné : il s’agit d’une mise en scène, d’un support à fictions, d’une incitation à imaginer. Certains ont la forme de masques, symbole emblématique de la pandémie mondiale actuelle. Hantu a utilisé ces objets-rituels durant le premier confinement pour réaliser la série de photos performatives « Comme l’herbe pousse », où l’on voit Pascale, torse nu, portant ces objets. Les photos ont été prises la nuit, dans le quartier très animé de Stalingrad, où se côtoient familles bobos et populations très pauvres, frappées de plein fouet par le confinement. Stalingrad est une plaque-tournante du trafic de crack dans la capitale. L’artiste raconte avoir ressenti une certaine peur face aux populations qui peuplent ces rues la nuit. Mais Hantu voulait ressentir et donner à voir ce sentiment d’insécurité qui nous habite et aime cette idée de braver les interdits pour continuer à vivre.

Écoutons l’artiste en parler : « Comme là sur ces photographies réalisées pendant le premier confinement, ce sentiment d’insécurité encore, performer torse nue dans la rue la nuit en bravant l’interdit de sortie en déambulant autour de la Rotonde, place connue pour le commerce du crack à Paris. Des migrants drogués abandonnés avançant comme des zombies dans les rues vides. Besoin de traverser cet espace et d’affronter cette peur insupportable et ce sentiment d’oppression pour reprendre ensuite mon souffle [12]. » Se dessinent ici les contours de la force cathartique propre à l’art de la performance.

Niveau 2 : A la cime des arbres

Au dernier niveau de l’exposition se profile la cime des arbres. Nous voilà dans un nid haut perché, relié au premier niveau par un escalier. Et sur le mur la photo d’un arbre, habité d’une sorte de cocon. J’apprends que c’est Pascale, accrochée à cette branche, pansée de grandes bandelettes de lin et de coton qu’elle réalise elle-même et dont son partenaire Jean Delsaux l’enveloppe. Le titre de la performance prend alors tout son sens : Corps & Arbres, réalisée maintes fois par Hantu. Ce rituel est en résonnance directe des rituels indonésiens (Sulawesi) : lors de la mort d’un enfant, son corps est déposé dans le trou d’un arbre et pansé de bandelettes. L’arbre referme lui-même cette plaie, avec l’enfant à l’intérieur. Pascale parle d’une performance cathartique, comme d’un nettoyage total, qui lui permet de panser ses plaies. Au sol est disposée une installation de différents objets rituels en tissu (lin et coton), utilisés régulièrement dans différentes performances du duo. Ils portent la trace de la terre, de fleurs, d’insectes, de leurs usages. A nouveau, la scénographie se présente comme une fouille archéologique, voire comme un dispositif médical. Certains sont des masques, réalisés pendant le confinement : un a la forme d’une vulve destinée à accueillir des plantes, d’autres ont forme de seins ou de ceinture abdominale à poches pour accueillir des graines.

Sur les côtés des grands chemins…

En redescendant, le titre de l’exposition me revient à l’esprit. Cette exposition, telle une graine de réflexion a poussé. J’appréhende différemment ce titre, à présent. Comme un pansement, elle a soigné les plaies ouvertes par le monde extérieur, actuel, dur, violent, bétonné et froid. Il m’apparaît que malgré tout, il est possible de réapprendre à vivre comme l’herbe pousse, à son rythme, à ses saisons, dans une tentative d’acception de l’incertitude et dans une désaliénation de notre rapport à la nature. Comme dit Pascale Weber : « Je renvoie au titre de l’exposition « Comme l’herbe pousse », vivre, penser, créer, pratiquer l’art comme l’herbe pousse, sur les côtés des grands chemins. Intégrer le végétal c’est admettre notre incapacité à tout contrôler. »

Notes

[1Brian O’Doherty, White Cube. L’espace de la galerie et son idéologie, Paris, Les Presses du Réel, 2008.

[2On entend par « corps social » cette manière qu’a une société de faire un seul corps : c’est à la fois une construction théorique, selon Michel Foucault, et un contexte dans lequel chaque corps individuel s’ancre inévitablement.

[3Entretien avec Pascale Weber (Hantu), le 13/11/2020, 3, rue Française, 75001, Paris. L’entretien sera publié dans la revue TK-21.

[4Ibid.

[5HOWARD Alan, RENSEL Jan, « Une profondeur qui s’arrête à la surface de la peau : ordre social et corps à Rotuma », dans GODELIER Maurice, PANOFF Michel, La production du corps. Approche anthropologique et historique, Amsterdam, Edition des Archives contemporaines, 1998, p.187.

[6Ibid., p.193.

[7LE BRETON David, Expériences de la douleur. Entre destruction et renaissance, Paris, édition Métailié, Collection « Traversée », dirigée par DIBIE Pascal, 2010.

[8ARDENNE Paul, L’Image Corps. Figures de l’humain dans l’art du XXe siècle, Paris, Éditions du Regard, 2010, p.23.

[9LEENHARDT Maurice, Do Kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard, 1971, p.263.

[10LE BRETON David, Anthropologie du corps et modernité, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p.36.

[11Tessons broyés, argile brute cuite à 1300-1400°C, broyée et tamisée.

[12Entretien avec Pascale Weber (Hantu), le 13/11/2020, 3, rue Française, 75001, Paris. L’entretien sera publié dans la revue TK-21.

Exposition « Comme l’herbe pousse »,
Espace Rue Française, 3, rue Française, 75001, Paris.
Du 11 au 17 novembre 2020.

Vidéo de l’exposition.

Site d’Hantu] (Weber+Delsaux).

Pascale Weber a suivi une formation en design environnement à Paris (École Sup. de Design Indus.) puis un cursus universitaire en Art et Sciences de l’art à la Sorbonne (Paris 1-St Charles). En parallèle de la performance, elle pratique notamment la danse butoh, le rêve éveillé et autres voyages dirigés, des techniques vocales issues du joik, du chant de gorge ou chant diphonique et parmi les disciplines somatiques, la méthode Feldenkrais.

Jean Delsaux a suivi une formation en Arts Plastiques option Images numériques à l’Université Paris 8. Il a co-dirigé Brouillard précis, un atelier de création en images de synthèse et images vidéo, durant 15 années à Marseille. Il pratique la photographie et la vidéo et s’appuie dans son travail artistique sur son expérience de la Bio-énergie et du Tai-Qi-Chuan.