samedi 29 juin 2024

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Suzanne Kasser : surfaces et abîmes

, Jean-Paul Gavard-Perret

Porté à ses limites, l’acrylique sur toile propose chez Suzanne Kasser des séries de vagues et de traces insidieuses faites de silence et d’absence. D’un côté l’artiste suisse appelle à perpétuer l’inscription d’un signe humain qui l’obsède, mais de toiles en toiles, de dessins en dessins, l’élucidation tourne à un presque effacement en d’étranges transferts.

Le pur langage abstrait devient la seule présence et la seule réalité au sein des lignes qui corrodent et émiettent l’étendue. À l’exaltation d’une béance répond l’impénétrabilité d’une paroi. Les signes n’ouvrent que sur l’évidence de leur illisibilité, de leur incongruité, comme s’ils refusaient à s’articuler dans un espace compréhensible.

Mais tableaux et dessins parlent pourtant. Montrant moins, ils disent mieux. Le langage plastique de Suzanne Kasser est donc faussement neutre. Presque « in absentia », il demeure sensible, poignant, en ses errances minimales qui restent effervescentes.

L’exercice d’une forme d’ « oblitération » renvoie au-delà de la figure pour livrer ce qui s’échoue comme sur une plage verticale en des ensembles de signes muets et suspendus (ceux peut-être d’une ombre humaine à la recherche du corps de la peinture).

Chez Suzanne Kasser tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent. Son travail consiste à rendre une absence présente, une présence absente, en ce qui s’efface et ce qui s’inscrit. D’où ce jeu entre proximité et éloignement. 

Une telle recherche exerce, sur l’esprit et sur la perception, une fascination. Du mat émerge une lumière connue, mais étrangère, sur laquelle on ne peut mettre de nom. L’étrange magma ne crée pas du chaos mais un ordre. Et ce, même si devant chaque toile le regardeur repart à la dérive.

Chaque empreinte désigne l’être sans le nommer en des transpositions « graphiques ». La toile prend l’aspect d’une surface qui se refuse. Elle immobilise face au « rien » que nous percevons. Mais à l’immobilité fait place le défilé d’impressions fugitives. Nous sommes mis en présence de ce que nous ne distinguons pas si nous passons trop vite devant chaque toile tels des passants solitaires dans une rue quelconque.

Existe une double action : expansion, énergie mais aussi « manque » ou recueil de marques qui deviennent la substance même de la peinture. Cette interaction impose une puissance envoûtante. Chaque œuvre égare. Elle porte à proximité de la disparition, mais aussi dans l’imminence d’un retour.

Nous sommes frappés de mutisme dans l’attente d’un sens à venir. L’artiste désigne l’indéfini et inscrit une forme d’articulation et de variations qui parle à l’inconscient, lui-même flottant. Surgit le monde muet de l’injonction et de la résistance.

La trace est une énergie incorporée mais dissipée. Le plus récent comme le plus archaïque se confondent. Du support au signe, de la matière à ses formes surgissent des relations lacunaires. On a l’impression que dans une telle construction, l’œil ne commande pas, ni la main, ni l’intellect, ni l’inconscient, ni une tradition plastique, mais tout à la fois, comme en fusion dans la réunion du vide et de l’énergie réconciliés.

Chaque tableau s’impose comme un avènement dont l’existence n’est due qu’à un acte de pure autorité. Mais celui-ci n’exclut pas le doute et le tremblement. Comment ne pas être envahi par de telles vagues ? Elles matérialisent le silence. Avec Suzanne Kasser, nous participons à une expérience limite de la peinture. Chez elle, celle-là est en question, mais elle reste la seule réponse à cette question.

Chaque œuvre se dresse contre le vide, mais le vide s’adosse à elle en un jeu d’éloignement et de proximité, d’éloignement qui fait la proximité dans de larges hémorragies d’abîme dont les traces s’inscrivent jusqu’à l’invisible.

Exposition à Lausanne, L-Espace du fond, 2024