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N’avoir qu’une ride et s’asseoir dessus
Laura Vazquez et la force
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Le roman de Laura Vazquez crée un alignement non seulement de phrases, mais d’impressions de choc. Après « La semaine perpétuelle », la narratrice (semblable et sœur de ce nouveau roman) va droit dedans face au néant qui guette. Elle n’est pas souvent de bonne humeur mais peut écrire dans son appartement ou dans un bar vide préféré. Elle ne veut pas savoir ce qu’elle a fait mais se sent sombre, veut disparaître du temps et éprouve de la nausée. Mais, via cette voix, la romancière est aussi poète qui au sein de son haut-le-cœur sait mettre le bordel même si au nom de l’écriture elle semble connaître la maladie de la mort — très, très largement partagée.
Au besoin, elle s’oppose à tous ses textes, feint de les renier, de les abjurer. Mais à défaut de rester poétesse, il faut que la romancière vive. Et de plus : elle s’acharne. C’est une nouvelle version de Pierre Guyotat ou Fernando Pessoa et bien plus que Thomas Bernhard. Que je cite en exergue, qui me donne l’élan. Elle semble avancer parfois sans liaison, voire « sans conjuguer parfois les verbes, sans concentrer », mais ne nous trompons pas. Grâce à elle, « le beau est toujours bizarre » (Baudelaire).
Et dans un tel roman, c’est quelque chose de bizarre, faire quelque chose de bizarre. Qui risque de se passer. Elle se gratte la tête pendant bien plus de 20 ans. Mais c’est personnel ; elle pense que lorsqu’elle écrit, elle ne le fait pas, ne s’arroge pas de fonction. Néanmoins, parfois, elle écrit couchée pour mesurer la place qu’elle prend là où nous sommes, vers la fin de la civilisation, du monde et de tout le monde. Comme Beckett, elle sait que Malone meurt. Molloy idem. Et comme Godot, Laura Vazquez n’encourage pas la reproduction, écrit peu (enfin presque) et n’a pas envie de perdre tout le temps. Se dit tricheuse puisqu’elle s’est livrée à la parole quand elle aurait dû, ou qu’il aurait fallu, se taire. Mais ce n’est pas de sa faute : juste de sa main. Mais un tel roman est plus que mérité ! Il découpe parfois ses bords. Porte les valises de quelqu’un qui n’existe plus ; Miley Cyrus y apparaît en rêve ou en réclame publicitaire.
Après tout, sa narratrice est 100% d’accord avec certains de ses sentiments (tous se composent à 99, 99% d’eau de source inconnue). Une telle héroïne se dit dans ses carrés de tours, un quart vivante, un quart morte, un quart robot, un quart rien — histoire d’affirmer que la réalité n’existe pas. Mais c’est pourquoi elle se met à écrire. Tous les jours (Ah traitresse !). Rectangle du papier ou de l’ordi portable qu’importe. Et toujours en espérant que les prolongements de ses romans perdent tout le monde. Ils deviennent des néo-Ecclésiastiques (probablement des canailles) qui sourient et effraient. Et qu’importe si ses propres souvenirs se font vieux.
Après tout, l’essentiel de Laura Vazquez, c’est faire des livres (et sans doute, bien sûr, l’amour). Son héroïne aussi. Elle dit à propos de son auteure, qu’elle écrit toujours la même chose. Ce qui n’est pas faux, mais il faut en mettre une couche ; car une héroïne-narratrice ajoute du neuf ou donne des armes contre son auteure. Si bien que celle-ci songe déjà à produire sur elle un rapport vengeur !
Mais un tel roman vaut la peine d’être mal vécu. Des vrilles dépassent (car vu ses textes anciens, il a beaucoup grandi). C’est un abîme de foule, un trou noir d’où l’on ne peut plus sortir, mais on y trouve beaucoup d’arbres, des foules, des avenues, un peu d’oxygène pour les nouveaux gratte-ciels aux normes antisismiques. Et parfois encore quelques autoroutes à deux étages pour admirer l’océan des banlieues et, avec un peu de chance, l’horizon du Mont-Blanc jamais dégagé de la pollution. Les dégâts progressent, parfois même deviennent des réseaux. Bref, c’est le dictionnaire du présent et surtout sa descente. Mais à sa manière, la narratrice nous dit : « Très chers amis, quel plaisir ! » tant il reste à Laura du souffle dans toutes ses dimensions et grâce aux clefs qu’elle nous offre.


