samedi 5 novembre 2016

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Logiconochronie — XIII

La faille près de laquelle nous vivons

, Jean-Louis Poitevin

Guy Debord et le dispositif de la conscience historique.

1- Lire

Pour qui prend le temps de les lire et de les regarder, les œuvres de Guy Debord constituent un moyen efficace permettant de s’orienter dans le chaos engendré par la crise matérielle et mentale ouverte par la domination planétaire de l’argent, du mépris, des appareils et des gens de toutes sortes et d’un aveuglement généralisé, qu’on nommait autrefois la bêtise.

Il n’y a pas de mystère Debord, bien plutôt un mystère concernant le mouvement général qui conduit l’humanité à se laisser piéger dans les filets d’un mensonge devenu absolu et à tendre ses mains à toutes les polices du monde dans un sublime accès de renoncement à elle-même. De volontaire, la servitude est devenue complice et ce qui ne cesse d’étonner, c’est que cela ne semble plus guère étonner personne. Ceux qui encore questionnent et rechignent, ne semblent guère plus à même que ceux qu’ils n’osent défier, de pouvoir énoncer, dans une langue qui en effet se perd, quelques préceptes permettant de se forger des armes pour un combat qui s’annonce pourtant mortel.

Les lignes de front se sont multipliées, fractales incessantes. Une ligne de faille lisible indique la direction générale du mouvement de la soumission et de la destruction. C’est de sa connaissance que se peuvent tirer les règles pour une direction des combats, autant dire pour une direction de l’esprit.

2- Le centre et la fêlure

Bien plus que de modèle, l’œuvre de Guy Debord peut servir d’exemple et d‘incitation. Chacune de ses œuvres, texte, film ou livre, sa vie même, constitue une incise dans le voile de nos renoncements aveugles. Nom profane d’une forme de croyance plus insidieuse, profonde et ruineuse que toutes celles qui existèrent jusqu’ici, la conscience surnage, frêle esquif qu’emporte un courant sans appel vers des gouffres amers.

« Cela peut paraître étrange ; mais alors quand nous fûmes dans la gueule même de l’abîme, je me sentis plus de sang-froid que quand nous en approchions. Ayant fait mon deuil de toute espérance, je fus délivré d’une grande partie de cette terreur qui m’avait d’abord écrasé. »

Au cœur du Maelström règne une sorte de calme impensable, dit-on. Approcher du centre, yeux grand ouverts, c’est faire une expérience qui bouleverse le fonctionnement du psychisme. La terreur face à l‘inéluctable se mue en fascination ou se transforme en connaissance. Guy Debord en s’avançant jusqu’au centre du temps, cet œil du néant autour duquel tout s’enroule et brille un instant avant de disparaître, a montré que, pour affronter l’impensable, la condition est de penser autrement, ce qui signifie non pas d’avoir de nouvelles idées mais d’inventer une nouvelle manière de penser (Musil).

Au cœur du Maelström, les polarités s’inversent. Une extrême tension affective porte à une extrême tension intellectuelle. Dans les parages du centre du temps, le fonctionnement de l’esprit se révèle, les mécanismes du dispositif de la conscience sont mis à nu, ses blocages, ses potentialités. Il apparaît divisé, traversé par deux forces contradictoires, deux tendances antagonistes.

Au début de La fêlure, nouvelle émise du cœur du cyclone, F.S. Fitzgerald écrit : « Avant de commencer cette histoire je voudrais faire une observation d’ordre général – la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer. »
Voyous, voyelles, lettristes, situationnistes, et tant d’autres, ont appris à tenir la peur pour rien en regardant en face ce qui, ailleurs, terrorise ou fascine. Tension de l’esprit, renversement des polarités, métamorphose des critères de la pensée par la négation des conditions généralement habituelles de l’existence, voilà comment, rompant le cours sans histoire de la vie quotidienne, ils ont mis à jour la fêlure au cœur de ce monde et montré qu’il courrait à sa perte, emportant tout et tous avec lui dans sa débâcle.

Saisis par ce puissant attracteur, ils ont été « marqués au front du signe de l’automne ».

3- La connaissance par les gouffres

Toujours dans Une descente dans le Maelström, Edgar Poe note la chose suivante : « J’ai décrit la curiosité surnaturelle qui s’était substituée à mes primitives terreurs. Il me sembla qu’elle augmentait à mesure que je me rapprochais de mon épouvantable destinée. Je commençai alors à épier avec un étrange intérêt les nombreux objets qui flottaient en notre compagnie. Il fallait que j’eusse le délire, - car je trouvais même une sorte d’amusement à calculer les vitesses relatives de leur descente vers le tourbillon d’écume [...] Je fis aussi trois observations importantes : la première, que, - règle générale- plus les corps étaient gros, plus leur descente était rapide ; - la seconde, que, deux masses étant données, d’une égale étendue, l’une sphérique et l’autre de n’importe quelle autre forme, la supériorité de vitesse dans la descente était pour la sphère ; - la troisième, - que, de deux masses d’un volume égal, l’une cylindrique et l’autre de n’importe quelle autre forme, le cylindre était absorbé le plus lentement. »

Les connaissances acquises par Guy Debord relativement à la vitesse de disparition des corps pris dans le Maelström du temps, ont été d’une remarquable précision.

Il a vu se désintégrer des individus dans des batailles diverses, il a vu des corps arrimés à leurs passions plonger et parfois ressortir du fleuve et poursuivre, pour un temps encore, leur chemin aventureux. Il a vu disparaître des modes de vie et ce que ne semblaient pas percevoir la plupart de ses contemporains, il a analysé comment une civilisation courait vers l’abîme.

Il a mesuré dans la chair même de l’existence la différence entre la croyance générale en une sorte d’éternité de cette civilisation et les à-coups des refus, les chocs des révoltes collectives ou individuelles, les sursauts contre le renoncement qui la traversaient. Il a analysé avec précision les mécanismes à l’œuvre dans cette situation. Ces mécanismes relèvent tous de l’expérience intime du temps. Mais s’il existe un moment terrible dans la confrontation directe avec le Maelström, ce gouffre qui engloutit tout en un instant, ce moment du face à face avec l’œil du néant se distingue pourtant de la confrontation avec l’effacement de tout par le fleuve de l’histoire et ses vagues successives.

Ceux qui s’y trouvent bien ne peuvent désirer qu’elle disparaisse. Ils ne peuvent donc voir ce qui arrive réellement. Cet aveuglement est lié à une forme d’inconscience. Sa caractéristique principale tient en l’énormité de l’enjeu qui, rendant incroyable l’idée d’une telle disparition, rend impossible le fait même de l’envisager, fût-ce à titre d’hypothèse.

Pourtant, rien, aucun dieu, personne ne viendra sauver cette civilisation devenue planétaire et qui conduit l’humanité à sa perte.

4- Discontinuité du temps

La connaissance par les gouffres permet seule de remettre en question cette évidence partagée par tous, la croyance en la justesse de la métaphore de la flèche du temps.

Peu de choses dans le temps vécu correspondent à cette idée d’une direction univoque du temps associée à un écoulement continu. Que le passage du temps conduise à la mort des individus ou à l’effacement de tout ce qui a pu être, nature, époque de l’histoire, civilisation, cela ne lui confère en rien une direction et un sens unique.

La métaphore parle d’autre chose. La flèche du temps est la ligne imaginaire par laquelle on associe l’idée de la disparition de tout à l’imprévisible et impensable moment de la mort individuelle. Rapporté à la mesure de la vie humaine, il est vrai que la réalité de la disparition d’une civilisation peut ne pas être perceptible. Cette flèche est constituée par un double geste, de négation de la discontinuité effective des moments de la vie, qui induit à une représentation de la vie comme chaos, et de synthèse des moments discontinus en fonction d’une orientation globale, finalité existentielle ou télos général vers lequel s’avancerait, unie, l’humanité.

Guy Debord a porté une attention particulière à la puissance affective mise en branle par la discontinuité des moments du vécu. Il a vu dans chaque moment de suspens entre deux intensités une manifestation directe de la puissance de la négation incarnée par le gouffre du temps. Croire en la nécessité d’orienter ces moments en fonction d’un but ne devant pas les sauver de la disparition, il fit donc un axiome de ce constat : il n’y a rien à sauver puisque tout va disparaître.

5- La flèche et le pli

Par contre, il y avait tout à faire pour réduire l’écart entre chaque suspens, entre chaque interruption, pour passer le plus directement et le plus rapidement possible d’une intensité vécue, c’est-à-dire d’une situation, à une autre.

Répétée inlassablement, cette opération impliquait de faire du bord de chacun des moments vécus le point originaire d’un nouveau moment. L’anticipation de la destruction de tout abolissait la peur. Cette approche du temps à partir du vécu individuel comme vecteur et mesure de la discontinuité originaire du temps a eu un effet en partie imprévisible. Replié sur lui-même, le temps vécu dégageait un angle de vue inédit sur le temps global et rendait possible l’observation d’un phénomène plus important.
En rapprochant les extrémités des moments vécus, ces plis ont permis de concevoir un pli affectant le temps historique et permettant d’établir des correspondances entre figures de la fin et réalité des commencements.
Il ne s’agissait pas là d’une figure de rhétorique, mais bien de la possibilité d’établir un parallélisme entre différents aspects du temps et d’effectuer des mesures et des comparaisons importantes. L’une, en particulier, montre que c’est au moment où une époque commence à sombrer, où ses fondements commencent à s’effacer du champ du pensable et du croyable disponible, qu’il devient possible d’appréhender son histoire selon une nouvelle perspective.

La flèche du temps évoque le fait que tout ce qui est né et vit est appelé à mourir. Elle n’indique en rien le fait que l’histoire se déploie dans une direction. L’histoire et avec elle l’humanité ne sont pas aimantées par un attracteur qui leur serait extérieur.

L’idée d’une direction dans laquelle avancerait l’histoire se révèle être l’énoncé fantasmatique de ceux qui prétendent la conduire, souhaitent faire croire qu’ils savent quel est son but, établissent cela comme une vérité et tentent pas tous les moyens à leur disposition de faire en sorte que l’humanité accepte sans protester de se laisser guider par eux.

Le seul fait de s’opposer à ce diktat prouve que cette flèche n’est rien moins qu’une girouette dont l’orientation dépend des mains qui la tiennent et des bouches qui soufflent le vent sur elle.

Percevoir l’écart qui sépare les énoncés sur le sens unique de l’histoire des soubresauts qui la secouent en tous sens, la perspective du salut de l’état général dans lequel se trouve l’humanité permet aussi de s’interroger sur les moments d’une genèse occultée, de les rendre visibles et de les confronter aux signes annonciateurs d’une disparition programmée.

La flèche du temps n’est pas orientée par et vers un but, elle est constituée par la tension qui existe entre deux métaphores, celle qui dit le temps comme un gouffre et celle qui dit le temps comme un passage semblable à celui d’un fleuve. Ainsi les figures du temps se révèlent être liées à l’oubli ou au recouvrement, à l’effacement ou à la falsification des données de l’expérience intime, individuelle ou collective du temps.

L’idée même d’une continuité du temps dans laquelle seraient inscrits les moments vécus ne résiste pas au fait de les vivre comme intensités variables émergeant d’une discontinuité originaire. Pensée à partir des intensités, cette continuité se révèle être le processus de falsification présidant à sa constitution comme vérité.

Qu’une falsification puisse accéder au rang de vérité suppose que l’instance décisionnelle soit complice. La conscience, pour pouvoir jouir de sa position dominante s’est constituée comme réceptacle du mouvement même de l’histoire. Ne pouvant se présenter comme sa source même, ce qui serait reconnaître la falsification, la conscience se définit néanmoins comme coextensive au temps. Ainsi, rien de ce qui a eu lieu depuis les origines ne saurait avoir eu lieu sans qu’elle y fût mêlée.

6- La conscience, le temps

Comprise comme falsification, l’idée d’une unité des moments vécus comme étant orientée vers un but apparaît alors comme un dispositif mis en œuvre par les hommes eux-mêmes. Ce dispositif porte un nom triple. Pour les individus, il s’appelle conscience. Pour la communauté des hommes, il s’appelle histoire. Aux points d’intersection, là où ils se déterminent réciproquement, il prend le nom de conscience historique.

Penser le dispositif de la conscience historique implique cependant de tirer une autre conséquence de la discontinuité du temps et de son unité fictive : concevoir que la conscience elle-même soit un phénomène historique. Les conséquences réelles qu’un tel énoncé pourrait avoir sur la pensée et plus globalement sur l’idée que l’homme se fait de lui-même ne sont guère envisagées.

Reconnaître l’historicité de la conscience implique que l’on puisse d’une part expliquer ou du moins raconter sa genèse et d’autre part envisager sa disparition ou son remplacement par d’autres types de dispositifs.
Le mouvement par lequel, en Grèce en particulier, on est passé d’une conception religieuse et mythique de l’univers à l’élaboration d’une conception rationnelle et historique des choses et des relations entre les choses, constitue à la fois une preuve de cette historicité et un exemple majeur de la manière dont elle s’est constituée.

Cette élaboration s’est faite au prix d’un abandon progressif, douloureux, jamais intégral, des modes de pensée archaïques. La pensée n’a cessé, revenant sur elle-même pour mieux se comprendre, d’être confrontée à ces forces non contrôlées, qu’elle percevait déjà comme étrangères.

En écrivant que « le mouvement inconscient du temps se manifeste et devient vrai dans la conscience historique », Guy Debord situe sa pensée à l’extrême pointe de cette conception de l’histoire qui en fait le champ d’émergence d’une vérité radicale prise dans des rapports de forces complexes et enfouie dans l’opacité du mensonge. Cette pointe est devenue visible à un moment très particulier de l’histoire. Commençant à se nier elle-même, elle a engendré un nouveau type de fonctionnement psychique et une nouvelle forme de temporalité.

Ce qui rend la pensée de Guy Debord si « insupportable » pour tant de gens, c’est sa précision. Décrivant le comportement de certains individus dans le temps, il saisit en quoi le déploiement de l’histoire échappe au contrôle des hommes.

Son œuvre dit la mutation du déploiement des événements que l’on nomme histoire dans leur relation au dispositif de la conscience historique et leur réorganisation dans un fonctionnement social et un dispositif psychique radicalement nouveaux.

Engagé dans un combat sans merci contre une époque dont il ne cesse d’approfondir les arcanes, Guy Debord se trouve dans une position idéale pour appréhender le système totalitaire et la tyrannie radicale que cette société est en train d’instaurer.

La société du spectacle s’attaque aussi bien à l’espace réel qu’à celui des consciences, et cela de telle manière qu’aucune conciliation n’est plus possible entre ceux qui la dirigent et la soutiennent et ceux qui en subissent les mortels effets. Au cœur du champ de bataille de l’histoire et sous les coups de boutoirs de ce qu’il faut bien appeler un mensonge généralisé, le dispositif de la conscience historique se délite. Ce dispositif, comme tant d’autres choses existant dans cette société, est déchiré par des forces contraires quoique complémentaires. Il est à la fois emporté par le puissant fleuve de l’histoire et jeté dans le Maelström du temps.

Nous vivons à proximité de cette faille, unique et multipliée qui voit le dispositif de la conscience être déchiré, anéanti. Les paramètres constituant l’histoire sont devenus caduques. Ils sont en train, eux aussi d’être effacés de la mémoire des hommes.