dimanche 3 octobre 2021

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Livre d’artiste “The Place to be”

Collectionner les images de clubs pour documenter la ville

, Étienne Diemert et Julie Chovin

Julie Chovin, plasticienne basée à Berlin, a publié en mars 2021 un livre d’artiste chez Vexer Verlag. Retour sur un événement éditorial qui condense un projet au long cours.

Le livre de Julie Chovin, sobrement intitulé The Place to be. Nightclubs in Berlin (2013-2020) et publié chez Vexer Verlag, se présente comme une carte géographique pliée de 30 x 12 cm, format éditorial créé spécialement pour ce projet par le studio de graphisme Daniel Rother. Le titre apparaît en gaufrage sur le recto de la couverture, tandis que les noms de l’artiste et de la maison d’édition se retrouvent au verso. Des rabats viennent protéger l’intérieur, dont l’un contient deux courts textes scientifiques de Boris Grésillon et de Séverine Marguin, sur lesquels nous reviendrons. Rappelons que la série The Place to be se déploie en 220 clichés d’entrées de clubs berlinois, pris de jour, de l’extérieur et de manière frontale, en couleur et en 24 x 36, selon un protocole régulier. La mise en pages les superpose deux à deux, en y joignant leurs coordonnées GPS, sur papier brillant. Enfin, la reliure suisse qui a été proposée par le studio de graphisme concourt à transformer ce livre de photographies en livre-objet ou en livre d’artiste que l’on voudra intégrer, au titre d’élément au sein d’un ensemble ouvert, dans sa bibliothèque idéale. Une édition ultérieure et limitée de cet ouvrage s’enrichira d’une carte.

Comment éclosent les livres ? Et, plus particulièrement, comment naissent les recueils, catalogues ou anthologies ? L’édition photographique jouit d’une tradition qui remonte aux origines du médium, comme l’ont mis en évidence Martin Parr et Gerry Badger [1]. L’une des principales fonctions du livre — et le livre d’images n’y échappe pas — est supportée par la reliure : il s’agit de rassembler des feuillets qui, sinon, resteraient épars et seraient emportés par les vents, et de les ordonner suivant une logique et une esthétique propres. La visée de ces deux actions étant de construire un ensemble. Julie Chovin s’est livrée à un tel travail après une campagne photographique de sept ans, réalisée entre 2013 et 2020 et consacrée à un objet exclusif (voir une interview avec l’artiste ici et la description ainsi que le commentaire du projet ici).

De la collection à son auteure 

Lors de nos entretiens de 2015, Julie Chovin et moi-même étions tombés d’accord sur le signifiant de « collection » pour désigner le regroupement de tous les clubs. La collection était en quelque sorte la métaphore de la série photographique, qui a acquis ses lettres de noblesse avec le style documentaire [2]. Celui-ci se caractérise par les propriétés suivantes : sérialité, répétition, impersonnalité, absence de lyrisme ou d’emphase, objectalité.

Puisque Julie Chovin habite à Berlin depuis onze ans, il convient d’en passer par les mots de l’allemand : « collection » se dit Sammlung et est apparenté, dans son étymologie, à zusammen (« ensemble ») et à samt (« avec »). On retrouve là les critères d’ensemble et de cohérence qui définissaient plus haut le livre. Le verbe à l’infinitif est sammeln qui renvoie aux synonymes zusammentragen, zusammenbringen, vereinigen, anhäufen : la Sammlung se spécifie d’être une réunion d’objets organisée suivant un désir et qui a pour effet de produire une figure de collectionneur, ici une collectionneuse-plasticienne, d’après l’analyse de Gérard Wajcman dans son lumineux essai Collection [3]. Enfin, l’objet ou la chose en eux-mêmes — « ce qui est collecté ou collectionné » — se déclinent selon divers substantifs, dont les plus fréquents sont das Ding et der Gegenstand.

« Le collectionneur est donc le sujet supposé à la collection comme ensemble, c’est-à-dire comme forme méditée, organisée, pensée. […] La collection n’est pas seulement, pour quelque raison que ce soit, méditée, organisée, pensée : elle est d’abord voulue. Au milieu de la collection, ou circulant entre tous les objets de la collection, ciment subtil, il y a le désir du sujet supposé qu’on appelle le collectionneur [4]. »

Deux ouvertures textuelles

The Place to be. Nightclubs in Berlin (2013-2020) s’enrichit de deux courts commentaires scientifiques de Boris Grésillon et de Séverine Marguin.

Boris Grésillon, géographe et professeur de géographie, a écrit un ouvrage sur l’underground dans les années 1990, à Berlin : Berlin, métropole culturelle, paru chez Belin, en 2002. Il signe ici « Quand le off devient in : petite chronique de la techno berlinoise » et montre comment les clubs et la musique techno, d’abord symboles de la contre-culture, sont devenus partie intégrante d’un marketing urbain et culturel à partir du tournant du siècle : « Le nouveau Berlin finit par dévorer ceux-là mêmes, artistes, DJ, musiciens, gérants de clubs ou de labels, qui l’ont enfanté. »

Séverine Marguin, chercheuse en sociologie du travail, de l’art et de l’espace, signe « Une architecture berlinoise de la danse ». Elle précise comment le matériel visuel de l’artiste, par son exhaustivité et son principe de juxtaposition, illustre la disparité architecturale des clubs et forme une base de données valide pour une exploration socio-spatiale de la ville. Après avoir défini des groupes ou clusters en fonction de quatre critères — fonction d’origine du bâtiment ; matérialité de l’architecture ; transparence ; propreté ou entretien —, elle conclut sur la possibilité d’étendre l’analyse à d’autres dimensions pour cerner l’ancrage de ce lieu, dédié à la fête, à la musique et à la danse, dans le tissu urbain. « Le matériel de Julie Chovin est captivant et donne matière à réflexion sur la manière d’expérimenter de nouvelles méthodes visuelles dans la recherche en sciences sociales — autrement dit, sur la manière dont la recherche artistique et la sociologie peuvent bénéficier l’une de l’autre. »

Notes

[1Martin Parr et Gerry Badger, Le Livre de photographies. Une histoire, trois vol., Phaidon, 2005-2014.

[2Cf. Olivier Lugon, Le Style documentaire. D’August Sander à Walker Evans (1920-1945), Macula, 2001

[3Gérard Wajcman, Collection, Nous, 2014.

[4Ibid., p. 33 et 36.

Voir en ligne : Site de Julie Chovin

Colophon :
1. tirage, Vexer Verlag 2021
220 pages, 12,1 x 30 cm, reliure suisse cousue Images et concept : Julie Chovin
Textes : Boris Grésillon et Séverine Marguin Langues : allemand, anglais, français
Design : Studio Daniel Rother
Édition : Vexer
ISBN : 978-3-907112-29-8
Prix : 32 €