dimanche 1er avril 2018

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LOGICONOCHRONIE — XXVI

Lettre au premier de cordée de la SARL France : qu’en est-il du métier de vivre ?

Note à partir du livre L’incendie le l’hôtel Paris-Opéra, de Claire Lévy-Vroelant, paru aux éditions Créaphis

, Jean-Louis Poitevin

De source sûre, lors de sa visite au salon du livre, le premier de cordée de la Sarl France a mis dans la poche de sa veste le livre L’incendie de l’hôtel Paris-Opéra réalisé par Claire Lévy-Vroelant et composé de 15 entretiens avec des survivants de ce drame. Ce livre qui ressemble un peu à une bible de poche, couverture cartonnée et papier très fin, est plus qu’un roman, plus qu’un témoignage, c’est un voyage à travers ce que l’on appelait autrefois l’âme humaine.

Le soir à la maison

Il est impossible de savoir ce que le premier de cordée aura fait du livre le soir en rentrant à la maison. Émettons quelques hypothèses. Il a finalement remis le livre sans le regarder dans les mains d’un de ses proches collaborateurs parce qu’il le gênait dans sa longue marche. Il l’a retrouvé dans sa poche en rentrant et l’a posé sur son bureau sans l’ouvrir. Il l’a feuilleté quelques instants et cherchant dans sa grande mémoire il se sera souvenu de ce drame du 15 avril 2005, et après lecture de quelques feuilles l’aura rangé, parce que tout cela est trop loin et que demain l’appelle. Il l’a ouvert et au vu de ce qu’il comprend devoir s’y trouver demande à un de ses collaborateurs de le lire et de lui faire une note. Et la note n’est pas encore parvenue sur son bureau.

Sans vouloir donc choisir entre ces hypothèses gageons que ce livre aura retenu aux moins quelques secondes son attention et parions pour que, ayant pris connaissance de ce qui y est raconté, dit, exprimé, il appréhende au moins quelques instants ce qu’il en est du vécu de ceux qui se trouvent là-bas, loin, si loin, tout en bas de la montagne qu’il ne cesse de recommencer à gravir chaque matin lui le premier de cordée et qui eux ne semblent pas devoir jamais pouvoir commencer l’ascension, recouverts et presque étouffés qu’ils sont par les cordes qui leur retombent dessus, abandonnés par ceux qui, parvenus à quelque sommet, les jettent par-dessus les ravins comme on jette un vêtement usagé.

Car telle est la loi de la gravité, tout ce qui est jeté de haut finit toujours par tomber et atterrir en-bas.

15 avril 2005

« Dans la nuit du 14 au 15 avril 2005, vers deux heures du matin, l’hôtel Paris-Opéra, au 76 rue de Provence, hôtel bon marché logeant principalement des personnes en situation de précarité, s’embrasait. Soixante-dix-huit personnes hébergées à l’hôtel étaient présentes cette nuit-là. Vingt-quatre personnes, dont onze enfants, ont trouvé la mort. La responsable de l’incendie est Fatima Tahrour, la compagne du veilleur de nuit, Nabil Dekali, fils des gérants de l’hôtel. »

Ainsi commence ce livre sans pareil. Si le premier de cordée de la Sarl France l’a ouvert à la première page comme on le fait en général, alors il a pu immédiatement prendre l’ampleur du drame.

Lire ce livre, se plonger dans ces témoignages, c’est bien sûr entrer de plain-pied dans un drame, approcher la puissance d’un trauma, mais c’est surtout un moyen sans pareil permettant de comprendre ce qui se passe dans le monde des derniers de cordée. Car ce livre raconte la longue histoire, jamais écrite, pas même dans les romans, des personnes qui se sont trouvées là cette nuit-là, de leur vie d’avant ce moment tragique, de leur vie d’après. Ce livre coordonné par Claire Lévy-Vroelant permet à ces vies de se dire, de s’écrire, d’exister. Et, page après page, c’est une part non visible du monde dans lequel nous vivons qui émerge et se dresse devant nous.

Enfants Koné et amis devant la plaque commémorative, Square de la Trinité, avril 2013

Image et monument

Car de ce drame, il n’y a que très peu d’images, sauf celles prises par le pompier au cœur de l’action et qui, montrées lors du procès ont réveillé chez les survivants la violence inouïe du drame. Du reste, de la vie quotidienne de ces hommes et de ces femmes vivant dans ces lieux où la misère se recueille et où ils tentent de reprendre des forces et retourner au travail le lendemain, en gros rien ou si peu. Montrable si elle se situe à l’autre bout du monde, la misère qui se cache en France dans des hôtels financés finalement par l’état à travers le SAMU social, doit, elle, rester invisible.

Ce livre nous offre une rencontre avec cette zone grise, cette zone d’ombre, ces lieux que la bienséance sociale nous fait occulter sans mauvaise conscience, par la voix de ceux qui y vivent. Au seuil de ce monde occulté, les images faiblissent et il semble que seuls les mots soient à même de faire remonter jusqu’à nous un peu de la vie qui s’y trame.

Cet aspect des choses n’est pas sans importance. Il signale que dans un monde où les images envahissent et conditionnent notre perception de la réalité, les mots, eux, singulièrement plus fluides, parviennent à s’insinuer dans les failles du mur qui nous sépare de ces zones sombres et à faire ressortir au jour quelques éléments importants. C’est en cela que ce livre est à sa manière un monument, un monument élevé par les sans-voix, les sans-images, les sans-droits, parce qu’ici leur voix a été écoutée, leurs images ont été révélées au-delà du visuel, leurs droits ont été présentés dans la nudité d’une exigence vitale.

Les monuments sont la forme habituelle par laquelle un pouvoir, quel qu’il soit, affirme aux yeux de tous non seulement qu’il existe mais ce qu’il est.

Ce livre est un monument à la forme inhabituelle par lequel les derniers de cordée envoient un message à ceux qui jamais ne les voient parce que pour eux, en quelque sorte, ils n’existent pas, sinon comme un problème à gérer par ceux à qui on a délégué le travail.

France, ce beau pays...

C’est donc aussi un singulier document sur l’état de la France que nous offre ce livre. L’évocation médiatique des sans-papiers ne permet jamais de pénétrer dans ce qui constitue leur existence, ce combat quotidien contre l’adversité, la dureté des employeurs, des logeurs, de la police. Et c’est ce combat qui se fait jour ici, de manière à la fois précise et discrète, mais suffisamment précise pour nous permettre de deviner de quoi sont faites ces vies des invisibles de la république. Car leur situation est singulière. Sans papiers, ils sont pris en charge par des structures, en particulier le SAMU social qui se taille ici une image pour le moins négative, structures dont on comprend qu’elles ont pour fonction finale de les rendre plus invisibles encore, de les pousser à renoncer, de leur rendre la vie si intenable qu’ils finiront par périr ou partir.

Et, par un effet de retournement dont la mauvaise conscience est la cause, ces mêmes structures vont, à la suite du drame, offrir à un grand nombre des survivants des facilités pour obtenir des papiers et une situation plus régulière. Non sans que soit poursuivi, autant que faire se peut, l’autre travail de dissuasion, pour ne pas dire de relégation et d’effacement.

Ainsi se dessine sous nos yeux pour le moins écarquillés de stupeur un portrait de la France qui ne ressemble pas à l’image qu’elle entend donner d’elle, un pays d’accueil et de respect, LE PAYS des droits de l’homme. Et nombre de ces personnes venues y chercher une vie meilleure étaient portés par cette idée et cette confiance qu’ils pourraient y avoir pour eux une chance.

Et c’est cela qu’il faut à tout prix leur faire comprendre, à ces invisibles, qu’il n’y a pour eux aucune chance sauf celle de rester des « esclaves modernes » invisibles, une main d’œuvre utile mais qui ne doit jamais pouvoir accéder à une reconnaissance quelconque. Et le drame a été pour beaucoup la porte ouverte vers une régulation, ce qu’ils constatent et souvent trouvent avoir été bien cher payé.

Valeurs si peu actuelles...

La France d’en haut, la seule que le premier de cordée côtoie, cette France-là vante et tente de continuer de faire exister médiatiquement des valeurs qui sonnent comme des promesses de bonheur et un baume sur les blessures de beaucoup de réprouvés qui peuplent la planète terre. Et ce qu’ils trouvent lorsqu’ils arrivent, ce qu’ils trouvent lorsqu’ils vivent un drame comme celui de l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra, ce qu’ils comprennent ensuite et ce qu’ils ne parviennent pas à accepter finalement, c’est qu’ils se trouvent dans un pays dans lequel ces valeurs ne fonctionnent que pour ceux qui n’en ont pas besoin. Seuls quelques tranches sociales sont en effet libres, parce qu’elles regroupent des gens aisés et d’une certaine manière intouchables ou sans crainte face à la loi.

Les autres et les plus déclassés d’entre eux dont ils font partie ne bénéficient en rien, jamais, de la mise en pratique de ces valeurs, en tout cas pas par les services de l’état, que ce soit les services sociaux et, après le drame, la justice qui se révèle pas même injuste, simplement être le relai du mépris qui est la valeur réellement mise en œuvre face à ces invisibles indésirables. Les témoignages des victimes sont là d’une précision violente lors même que tout ce qu’ils disent, l’est avec une modération exemplaire.

L’autre face du monde

Ce constat à la fois désarmant et déprimant sur la réalité des actes de l’état, sur la validité vivante des valeurs dont la France se targue d’être porteuse, est singulièrement compensé, comme on le fait pour équilibrer les plateaux d’une balance, par les attitudes, les actes, les prises de positions et les déclarations de ces survivants d’un drame de la pauvreté et de l’incurie « volontaire » et « organisée » de l’état.

Car le respect de l’autre, la capacité à accepter l’autre, le partage, l’entraide, une entraide effective et efficace entre eux, ces valeurs ce sont eux qui les font vivre en France, dans ce pays qui les accueille si mal.

Et une fois le drame passé, la solidarité, le soutien, l’amitié, la capacité à faire bloc contre les coups supplémentaires qui tendent à les enfoncer un peu plus encore dans la zone de l’invisibilité, toutes ces valeurs sont ici non pas des slogans mais des gestes, des prises de position réelles, des pensées profondément ressenties. Il faudrait faire un florilège des phrases qui, dans chaque témoignage à peu près sans exception, viennent dire d’une manière ou d’une autre cela, que les valeurs dont la France se targue d’être porteuse, ce sont ces étrangers en situation irrégulière, soumis à la vindicte de l’état, qui les portent et les font vivre.

Et même s’ils reconnaissent et acceptent le fait que le drame leur a permis, pas à tous, d’obtenir ce que sans cela ils n’auraient peut-être jamais obtenu, des papiers, un logement, du travail, ce n’est jamais sans que l’ombre portée de la « culpabilité » vienne assombrir leur déclaration. Coupable veut dire redevable aux morts de la nouvelle situation « améliorée ».

Mais il ne faut pas croire que cela s’est arrêté, d’une part pour ceux qui sont blessés ou handicapés à vie et d’autre part pour tous ceux qui ont dû subir la lenteur et l’incurie de la justice et qui attendent toujours que le procès civil ait lieu qui leur permettrait d’être indemnisés par l’assureur de l’hôtel, AXA. Société privée, certes, mais puissance financière liée aux intérêts les plus hauts, ceux que tient en ligne de mire le premier de cordée, AXA poursuit donc le travail de division du groupe, tente de réduire au silence la volonté de réparation publique et officielle, bref sème le trouble afin que ces voix qui ici se font entendre, retournent au plus vite là d’où elles n’auraient jamais dû s’échapper, le silence et l’oubli.

Et là encore, ce qui se dit, et aucune voix dans ce livre ne tient un autre discours, ce qu’ils veulent, ces laissés pour compte de l’aventure managériale, mais dont les managers ont besoin pour que ce pays tourne pourtant, c’est la reconnaissance à laquelle chacun devrait avoir droit dans ce pays, un traitement égal et juste. Et de cet argent, ils disent qu’il n’a aucune importance relativement à un traitement égalitaire et respectueux.

Stèle fleurie, février 2013

Hiatus

Là est le problème général que soulève ce livre dont la lecture est donc vitale pour qui veut ENTENDRE : que les « valeurs » promues par le discours officiel ne sont finalement pratiquées que par ceux qui en sont littéralement et concrètement exclus.

Ainsi on est un peu en mesure de comprendre un phénomène qui ne cesse de nous interpeller à travers l’histoire, celui du décalage radical entre « vices privés et vertus publiques » comme on disait autrefois, entre valeurs affichées et comportement réel, bref celui de l’absence d’éthique réelle de ceux qui « incarnent l’état et les élites », lors même qu’ils font de cette éthique qu’ils bafouent à chaque seconde de leur vie le drapeau derrière lequel ils se cachent pour mieux protéger leurs actes délictueux. C’est que la société qui réussit, celle qui combat dit-on pour que la France soit une grande nation, ceux-là qui la composent, ces élites et leurs affidés, sont contraints de se soumettre à la dure loi du marché qui est la loi de la violence du Far-West repeinte aux couleurs de la City, de Wall street ou de n’importe quel salon où l’on élimine l’adversaire mais sans se salir les mains.

Pour eux l’éthique est un effet de manche, un argument pour soirée, une attitude, un fard censé les rendre, parfois, un peu plus humains, un peu plus attirants même, qui sait... Ce qui importe, c’est l’argent, y compris celui qu’on va, sinon gagner, du moins ÉCONOMISER en ne payant pas ou si peu de dommages à des victimes d’un drame « sans importance ».

Ici, dans les couloirs et les chambres de l’hôtel Paris-Opéra, on ne parle pas d’éthique, car cela est inutile mais pour les raisons inverses à celles qui règnent de l’autre côté du plafond de verre. Ici si l’éthique n’a pas de nom, c’est qu’elle a des noms, des visages, qu’elle est faite de gestes, de regards, d’actes concrets, de partages réels. Ici l’éthique est un mot inutile parce que ce qu’il signifie et implique est présent dans les veines de chacun, dans l’esprit de chacun, dans les décisions essentielles que chacun doit prendre. Et de cela il est encore et toujours impossible de faire une IMAGE.

Le métier de vivre

Seuls ceux qui liront ce livre pourront donc « vérifier » ces constatations et entendre de leurs propres oreilles ces voix qui disent tout simplement ce qu’est cette « entité » si singulière et insaisissable qu’on appelait autrefois l’âme humaine ou que l’on nomme aujourd’hui « humanité ». Seuls ceux qui liront ce livre et qui ne le savent pas déjà ou pas assez, SAURONT ce qu’est l’humanité dans l’homme, ce qu’est une relation ouverte et claire, autant que faire se peut évidemment, avec l’autre, son corps, un pays et la langue.

Raconter, c’est faire œuvre de mémoire et, ici, ces récits de vie participent de cette chose essentielle et contre laquelle la société dite « de consommation » s’est levée depuis un siècle, la continuité des mémoires.

Ici, ceux qui parlent veulent savoir et comprendre, veulent dire et transmettre. Ici, ceux qui parlent le font parce qu’ils SONT la conscience en acte de ce qu’est cette société malade. Ici ceux qui parlent sont des hommes et des femmes qui SAVENT. Et ce qu’ils savent, c’est quelque chose que le premier de cordée et ceux qui pensent en être ne peuvent pas savoir, ne veulent pas savoir et ne sauront jamais : qu’il existe aussi dans ce "beau pays de France" des gens qui ne sont pas comme eux, prêts à mordre parce qu’ils ont vendu leur âme pour gagner plus.

Et singulièrement, cette France-là est aussi invisible que ceux qui vivent dans les hôtels du désespoir et qui parviennent parfois, pourtant, à s’en sortir. Cette France-là pourtant elle aussi se bat, mais elle se bat « à l’intérieur », contre les dérives de l’état et de ceux qui profitent de ces largesses préméditées.

Cette France-là, et cela ne surprendra finalement que ceux qui ne SAVENT PAS, est porteuse des valeurs officielles que le premier de cordée voudrait imposer à tous, mais elle le fait, cette France-là, en leur adjoignant, à ces valeurs, un coefficient positif. Ce sont des battants, ils ne lâchent rien, ils défendent le bien, bref ils sont, eux aussi, l’éthique vivante.

Et ces gens-là sont présents dans les récits des rescapés qui saluent tous ceux qui les ont aidés et portés et aidés encore, à ne pas subir une seconde relégation post-traumatique, un second coup de pouce pour aller s’effacer dans les limbes de l’oubli. Ces porteurs vivants de l’éthique sont les gens des associations, les bénévoles, les pompiers, certains acteurs sociaux évidemment, tous ceux qui savent combien est difficile le métier de vivre et le fait d’être un homme. Ceux-là n’éprouvent pas dans le fait de mépriser autrui devenu la monnaie courante des "échangez", donc de le regarder de haut et de le prendre pour ce qu’il n’est pas en se croyant ainsi élevé à une hauteur quasi-divine, de jouissance particulière. Par contre, c’est pour pouvoir s’enivrer de cette singulière jouissance que ceux dont le rêve est de se faire un lit sur des corps "invisibles", les corps de ceux qui vivent dans les zones grises de l’oubli, continuent de sévir en imposant la loi du mépris

C’est aussi à eux que ce livre rend hommage et à cette forme de partage concret qui n’a rien à voir avec les images qu’en donnent les médias. C’est à eux pour qui faire c’est dire et dire c’est faire et qui ainsi, comme ils peuvent, avec l’aide de ceux qu’ils aident et qui toujours aussi en aident d’autres, plus bas encore dans la cordée, que ce livre rend hommage. Et finalement c’est la voix de ceux que l’on veut réduire au statut de victime et qui sont depuis toujours uniquement des acteurs de la vie civile et économique, que ce livre fait entendre. Il vous suffirait, il vous suffit, monsieur le premier de cordée, de tendre l’oreille.

Creaphis Éditions :
"L’incendie de l’hôtel Paris-Opéra. 15 avril 2005. Enquête sur un drame social" de la sociologue Claire Lévy-Vroelant, coll. Format Passeport, 480 p., 10 euros.
www.editions-creaphis.com

Couverture : Yara sauvée par les pompiers