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Les visions fractales
de Betty Tompkins
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Pour Betty Tompkins il y a des poissons sans mère et des mers sans poissons. Des filles maigres ressemblent à des clous. Ils sont enfoncés par ce qui rende les hommes marteaux. Ils n’aiment pas les cantatrices, mais ils louchent sur le sexe des femmes dont Betty Tompkins, pour ses photographies, a été longtemps censurée aux USA.
Elle présente ici ces photographies incendiaires (du moins en théorie), qui datent de 1990 à 2024, pour casser certains tabous. Elle ne cherchait pas l’effet d’une vision ni érotique ni pornographique mais poursuivait une forme de "simplicité" dont la force d’une telle évidence eut beaucoup de mal pour une telle acceptation.
Dans ces photographies, créées avec le parti-pris du noir et blanc, Betty Tompkins proposa, et propose encore, une avancée audacieuse là où la chair saturée de solitude, telle que la plasticienne la scénarise, invente moins une reprise qu’une suture sous le sceau de l’emprise sans partage de l’inconnu. Le corps n’appartient plus à personne, qu’à lui-même, puisque aborder de pleines présences naturelles contrevient à l’exhibition des attentes faméliques du X.
L’amour (possible ?) y est sans « merci ». Les regardeurs suivent le mouvement de celle qui est couchée, éteinte et douloureuse, dans le mauvais désir de l’homme qui se dresse comme un rayon de lune. Demeure, en différents jeux de textes et d’images, une symétrie entre ordre et chaos, pathétique et fête, douleur et plaisir.
Betty Tompkins devient celle qui préfère voir plutôt qu’être regardée. Tout cela reste pourtant un pur aléatoire puisqu’il n’est pas jusqu’à la vulve à refroidir, en dépit du désir sur des terrasses ou des literies surchauffées. Mais l’artiste devient elle-même prêtresse qui accepte la beauté en psalmodiant « J’attends encore ce qui me roulera / Dans un néant plus chaud que mon savoir ».
L’ensemble devient une affaire de peaux limites par le « misérable miracle » de la chair « déifiée » du personnage de fiction, pérennisée en empreintes intenses et en présences. Fuite et fusion, approche et éloignement : en de telles scènes, l’obscur le plus profond d’un inconscient personnel et collectif voit le jour. L’artiste montre le sexe si proche, si étrange, et prouve que ce qu’on appelle le présent demeure toujours ce qui nous précède. Chaque photographie inscrit une possibilité et une impossibilité sans indications de lieu ou de temps. Sans que l’on sache non plus ce que le corps peut prendre ou donner.
Betty Tompkins, "Just a Pretty Face", PPOW Gallery, New-York, du 28 juin au 9 août 2024.
