mercredi 1er mars 2017

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Les fantômes de l’histoire

Photographies de Ha Choon Keun

, Ha Choon Keun et Jean-Louis Poitevin

Le travail photographique de Ha Choon Keun est un travail engagé, à condition de comprendre que ce terme d’engagement a, ici, au moins deux significations complémentaires. Être engagé au sens habituel du terme signifie s’impliquer dans les mouvements les plus actuels qui traversent la société et prendre en charge par le moyen des images, si l’on est un photographe, des enjeux et des situations difficiles et brûlantes de l’époque.
Être engagé, signifie aussi dans le cas de Ha Choon Keun que les images qu’il produit participent à leur manière d’une réflexion profonde sur le statut même des images photographiques aujourd’hui.

Engagement

En effet, il réalise des images qui sont en un sens des images que chacun pourrait penser faire car ses images sont le plus souvent des photographies de lieu que chacun connaît ou que chacun peut visiter. Mais, par un travail de superposition et de montage, elles sont transformées au point de devenir à la fois lisibles et floues, vibrantes et signifiantes, incertaines et décisives.
Ce qui importe ici, c’est de constater que les deux formes d’engagement se complètent, de la même manière que les images finales se complètent et s’enrichissent par le jeu des superpositions.

Ces deux types d’engagement servent un même propos et c’est pourquoi ses images gagnent en force et s’échappent de la banalité pour s’avancer sur la voie de la signification qui est la marque d’un engagement réussi.

Préparatifs et série

La manière de travailler de Ha Choon Keun est méticuleuse. En effet, il fait des repérages, à partir de cartes de Corée, puis évidemment sur les lieux. En même temps il dessine dans de petits carnets des notes de travail en vue de l’image finale. En ce sens, il travaille comme un peintre qui faisait des croquis avant de se mettre à travailler au grand tableau final.

Si l’on regarde les petits dessins on s’aperçoit qu’il y a plusieurs manières d’aborder un thème, un sujet, autrement dit en termes picturaux, un motif. Il y a une approche par la ressemblance, une approche par le déplacement et la variation de points de vue à proximité d’un même lieu et enfin une approche par confrontation entre motifs.

Le travail s’effectue sur la base de huit clichés qui seront ensuite superposés et en quelque sorte emboîtés ou encastrés les uns dans les autres.
Dans le premier cas, des ponts ou des portes, par exemple, seront photographiés à des distances à peu près équivalentes et ensuite superposés. Dans le second cas, on suivra différents moments d’un déplacement et les huit images seront, prises séparément, huit moments d’une même séquence temporelle. Dans le troisième cas, des motifs aux formes complémentaires seront mis en relation par leur rapprochement dans l’image finale.

Ses photographies se déploient selon une logique qui est celle de la série. La chose nouvelle dans ce rapport à la série, c’est que, si certes il est possible dans un livre qui lui est consacré, de prendre connaissance de l’existence de chaque série, c’est néanmoins l’image finale, unique qui constitue à la fois l’objectif, le résultat et l’œuvre.

Ha Choon Keun s’empare donc d’une question, d’un sujet, par exemple l’île de Dokdo ou la DMZ, Hiroshima, mais aussi la découverte d’une ville à partir de points de vue sur les hauteurs de la montagne qui l’entoure, un trajet en bus ou en voiture, ou des bâtiments en ruine dans une zone non identifiée. Chaque sujet peut donc être considéré comme ayant une forte densité signifiante, politiquement ou historiquement, ou alors comme ayant apparemment une signification moins importante. Dans ce cas le sujet qui est lié à la vie quotidienne renvoie à un autre type de question, peut-être moins politique.

Chaque série de ce type tente de lever une question qui concerne notre appareil perceptif. Il s’agit de prendre en compte à la fois notre perception, ses hésitations, ses flous, ses imprécisions, et la manière dont nous interprétons les choses que nous vivons. L’habitude nous pousse à croire ce que nous pensons avoir perçu et compris. En fait, notre perception est un processus plus complexe et plus ouvert, et finalement plus incertain que ce que nous décrétons savoir.

Aspects variables de la perception

Les œuvres de Ha Choon Keun ont donc à l’évidence pour fonction de nous rendre conscient du travail perceptuel qui s’effectue en nous, dans notre corps, dans notre cerveau. Ce travail peut se faire à plusieurs niveaux.
Le premier niveau est bien sûr dans l’instant de la vue. Même là, alors que tout semble évident, des choses se passent, des souvenirs affluent, des éléments non directement perçus, aux limites du champ visuel par exemple, viennent interférer avec ce que l’on est certain de voir. Mais le temps avance inexorablement et nous ne pouvons nous arrêter sur ces détails.

Le second niveau est celui par exemple XXX (de la durée ?) d’une journée ou en tout cas d’une unité de temps supérieure à l’instant. Là, ce qui a eu lieu, c’est l’assimilation des images que nous avons pu voir pendant cette durée plus ou moins longue. Les images photographiques prises au cours de ce laps de temps viennent nous montrer des détails oubliés, des points de vue perçus fugitivement, des moments occultés. Il en va particulièrement ainsi pour les images qui regroupent un voyage de quelques heures, ou lorsque nous visitons un lieu ou un quartier.

Un troisième niveau est celui plus global de l’image qui persiste en nous et que nous essayons de faire revenir dans la nuit de notre crâne. Là, il est impossible de savoir ce qui est vrai, exact ou inventé. Nous pensons que tel ou tel élément que nous revoyons par le souvenir est le bon, mais si l’on est honnête avec soi-même, on doit reconnaître que ce n’est pas le cas. Tant d’autres éléments ont pu venir brouiller plus ou moins fortement ce que l’on persiste à croire être une image juste et vraie.

Les photographies de Ha Choon Keun qui sont des images uniques formées à partir de séries de huit images liées à un lieu ou un sujet, à un thème ou à un moment de vie, sont toutes des réflexions profondes et intenses autour de cette question de la véracité de la perception et des mécanismes perceptifs non conscients qui à la fois la rendent possible et la brouillent.

Cadrage et mouvement

Il y a une obsession du cadrage et donc du cadre dans ces photographies. Comme le montrent les esquisses ou dessins préparatoires, l’image finale est le résultat d’un calcul savant et d’une préparation minutieuse. Le centre de l’image est le plus important, car c’est à partir de lui que l’équilibre de l’image finale va se former. Rails, poutrelle de pont, sommet de montagne ou de temple, le centre est l’axe qui structure chaque image. Souvent des éléments comme des espaces entre des rochers ou des portes viennent renforcer le cadrage et conférer une assise forte à l’image globale. Et cela est absolument nécessaire pour permettre à ces images dont l’apparence finale est troublée, brouillée et floue à cause des superpositions, de trouver une stabilité qui les rend vivantes en leur conférant une certaine forme d’élégance.

Ces images ont aussi une fonction pédagogique forte non seulement à cause des sujets qu’elles traitent mais parce qu’elles obligent notre œil à chercher l’unité dans le tremblement.

En regardant attentivement une image de Ha Choon Keun on comprend que percevoir est non seulement un acte permanent de mise au point, mais aussi une manière de contracter sur une surface non seulement le mouvement linéaire du temps, mais également le mouvement spatial de tremblement, du corps, celui de l’œil, celui de la paupière, mais aussi celui de la mémoire.

Ha Choon Keun fait entrer dans la photographie non pas l’instant mais le temps vibrant de la continuité en tant qu’il est converti en vibration lumineuse et spatiale.

La phénoménologie a eu recours au concept d’horizon de la perception. Ces images donnent à voir cet horizon, qui est à la fois réel dans le paysage comme limite du visible et mental comme trame dans le champ abstrait de la perception. Mais elles nous le font découvrir non comme une structure stable mais comme le lieu de formation d’un objet perçu à partir de l’association et de l’assimilation d’un grand nombre de strates visuelles et perceptives.

Fantômes

Et puis, dans un certain nombre d’images, celles qui sont des superpositions d’images de stades de base-ball, de basket-ball ou de volley-ball par exemple, outre l’importance du cadrage, on aperçoit, enfin, des hommes.
Car, on l’a compris, de nombreuses photographies de Ha Choon Keun prennent pour objet le paysage, qu’il soit naturel ou urbain. Parfois, là aussi, on voit des hommes et des femmes. Mais c’est dans les images liées au sport que le rôle joué par les hommes dans ces photographies superposées trouve son explication.

En effet, la superposition des huit clichés fait apparaître des focales et des profondeurs de champ différentes et confère à tous les corps présents, au-delà de la question de la netteté, une allure de fantômes.

Ces hommes et ces femmes, que l’on sait réels par l’habitude que l’on a de conférer à une image photographique le coefficient « réalité », apparaissent pour ce qu’ils sont : des personnages qui prennent part à la grande aventure qui se joue dans la ville et partout sur la terre. Ces hommes et ces femmes, c’est chacun de nous.

C’est pourquoi voir une photographie de Ha Choon Keun, c’est faire face à sa propre réalité dans le monde d’aujourd’hui. Plus encore, c’est découvrir à travers la vibration qui anime chacune de ses images combien tout est à la fois magique mais transitoire. Les hommes que nous sommes sont, ici, perçus comme des ombres, c’est-à-dire des corps en train de disparaître.
Alors entre les images de paysages ou de villes et les images de stades, on comprend qu’il y a un point commun. C’est le fait que nous assistons, en les regardant, au-delà du thème ou du sujet abordé, à la naissance parallèle et du monde et des hommes. Mais cette naissance est en même temps présentée comme soulevée par le risque de leur disparition possible.
Les images de Ha Choon Keun sont de véritables soulèvements de réel qui, comme autrefois les montagnes, sont issus d’un tremblement à la fois magique et terrifiant, parce qu’il saisit en même temps la naissance et la disparition. Ici nous sommes dans un monde où les ombres persistent au-delà de notre mémoire et de notre perception, témoins de notre éternité.