mercredi 1er avril 2020

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Les autoportraits de Christian Lebrat

, Guillaume Basquin

Christian Lebrat nous donne ici à voir toute l’extension du domaine de sa pratique de l’autoportrait.

La première galerie au monde consacrée exclusivement au cinéma expérimental, The Film Gallery, vient d’étendre ses locaux en annexant le lieu qui lui était mitoyen ; il lui est donc loisible, en plus de son travail de fond sur le cinéma dit « expérimental », d’exposer correctement des œuvres plastiques d’artistes de toute façon liés, par la pratique, à ce type de cinéma. Profitant de cette extension, Christian Lebrat, dont j’avais défendu le travail sur ses Rubans photographiques dans Artpress [1], nous donne ici à voir toute l’extension du domaine de sa pratique de l’autoportrait, dans une exposition qui se tient jusqu’au 2 avril prochain titrée « IDEM / Autoportraits ». Après avoir écouté l’artiste lors de sa performance pour projecteur 16 mm nommée Sagoma (silhouette en italien, langue que l’artiste pratique), le 6 mars 2020, on comprend vite que l’artiste ne met aucune vanité dans ses autoportraits. Il n’avait bien sûr jamais imaginé il y a 40 ans, lorsqu’il fit son premier film utilisant sa propre image, Autoportrait au dispositif (1981, fig. 1) qu’il en ferait une exposition un jour ; ce n’est que parce qu’il est plus commode de se filmer ou photographier soi-même (pas besoin de modèle à payer plus ou moins) qu’il s’en est tenu à cette pratique, un peu comme le cinéaste belge Boris Lehman (l’humour en moins, n’était son dernier travail sur les « selfies », Arrogance, où il se montre devant les plus grands noms de l’Histoire de l’art, ajoutant juste ce qu’il faut de sérialisme pour rendre cette pratique amateur si populaire un poil conceptuelle).

Fig. 1

Prosper Hillairet, historien du cinéma, a lui-même admirablement démontré dans son texte accompagnant l’exposition, « Auto portrait / Auto retrait » [2], combien l’artiste, semblant se montrer au monde, en réalité s’y efface constamment. Je ne reviendrai donc pas ici sur cette question, et essaierai de prolonger sa réflexion vers d’autres lignes de fuite.

Ce qui caractérise le plus son travail avec toutes sortes de « chambres obscures », c’est qu’il pousse au maximum leurs possibilités intrinsèques, n’hésitant pas à en utiliser les accidents : The photo is the medium ! J’ai déjà décrit, dans mon texte cité supra, son travail sur les rubans de pellicule Kodak 120 6x6 ; j’ai appris ici, en l’écoutant parler, combien toutes ses séries sont faites dans l’appareil photographique lui-même (qu’il soit dit de « moyen format » (6x6) ou… iPad) : aucun travail de postproduction (si ce n’est des tirages impeccables), surtout pas de Photoshop, ce logiciel à tuer l’ontologie photographique (le « ça a été » barthésien) dans l’œuf. Mais le noir. Lebrat nous a dit ceci, de fondamental dans son œuvre : « Tout mon travail photographique et cinématographique est fait dans le noir. Quand je produis mon travail, et même quand il est fini, je suis dans le noir : je n’ai aucune idée de ce que cela va donner. Le tirage seul, décalé dans le temps, m’en donnera une idée. » Le radicalisme de cette conception trouvant son acmé dans la série « Torses » (fig. 2), où l’artiste pose un appareil 6x6 sur un trépied, en ouvre l’iris, et en un temps de pose plus ou moins long, performe avec des objets lumineux, une sorte de danse dionysiaque. Le résultat est une chose, il me semble, qu’on a jamais vue avant (même si le résultat n’est pas sans faire écho au travail d’Étienne-Jules Marey, quand celui-ci peignait sur les costumes noirs de ses modèles des lignes blanches pour en étudier le mouvement en autant de traits de lumière) : une sorte de rite initiatique chez les Indiens-Hopis-devenus-photographes :

Fig. 2

Le dernier aspect, et pas le moindre, de ce travail que je voudrais souligner ici, c’est l’utilisation de l’accident chez l’artiste — l’accident lié au médium ! (Comme chez Éric Rondepierre.) Soit le film montré en boucle de film 16 mm sur verre dépoli, Autoportrait ciselé : le film de 30 m a été rayé verticalement sur toute sa longueur, après développement ; il en résulte une belle rayure lumineuse blanche (fig. 3), de la taille d’un rouleau de scotch, qui coupe littéralement le portrait en deux : zip ! ouverture radicale attestant d’un travail de la main (au scalpel) de l’artiste, présence même de la création — comme chez Barnett Newman.

Fig. 3

À cette incision radicale verticale (voulant souligner le déroulement vertical du film de cinéma, nous a dit l’artiste), succède aujourd’hui, dans sa dernière série en cours, « Fragments » (2019), une prospection (un sondage) des possibilités de la fonction « panoramique » de « l’appareil photo » d’un simple iPad ; retournant l’objectif vers son corps, déplaçant celui-ci durant la prise de vue de façon horizontal, Lebrat a réussi à prendre en défaut l’IA (Intelligence Artificielle) de son outil ; il en a résulté un beau zip horizontal entièrement dû au hasard : criss-cross ! La peau (de l’artiste) est découpée, écartelée (fig. 4). Lebrat a réussi à prendre en défaut la seule qualité qu’on puisse reconnaître à un objectif photographique d’iPad : reproduire fidèlement, par calcul, le réel (qui est autrement plus intéressant à scruter directement, sans cette médiation, soit dit en passant). L’accident numérique s’est produit. L’accident, c’est la vie. La boucle est bouclée. Et ce texte aussi.

Fig. 4

« IDEM / Autoportraits »
The Film Gallery, jusqu’au 2 avril 2020
43 rue du Faubourg Saint-Martin Paris 10e