lundi 31 décembre 2018

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Le typographe surréaliste

, William Radet

Sur les étagères de ma bibliothèque cohabitent les livres et les choses les plus improbables, mais il est un objet qui m’est cher et qui me semble unique au monde…

Création personnelle d’un typographe au début du siècle dernier, cet outil étrange est composé d’un support de cliché en bois, buis ou micocoulier qui supporte des interlignes en laiton de 2 pts d’épaisseur sur une face et de 3 pts sur l’autre… Des interlignes de 6 pts vissés bloquent le tout.

Les interlignes sont biseautés. On peut en déduire qu’ils peuvent glisser pour faire étau…
Que peut-on coincer dans ces minuscules étaux ?
Dans toutes les polices de caractères les lettres capitales accentuées sont très fragiles car l’accent se trouve déporté, hors du corps, et plane dans le vide au-dessus de l’interligne… Si, au contact du papier, la pression est trop forte l’accent se rompt et le caractère est détruit. La casse qui ne contient plus de capitales accentuées est endommagée…
On dit à tort qu’il n’y a pas faute si la majuscule n’a pas d’accent.
Alors dites-moi… si vous composez PALAIS DES CONGRES sans accent… parlez-vous du château des poissons ?

Pour remédier à ce problème, placer un signe dans l’étau, serrer les biseaux, limer jusqu’à ce que la lime touche le plat… desserrer, se saisir du signe qui a désormais 2 ou 3 pts d’épaisseur… puis tailler avec délicatesse l’extrémité dans la forme qu’il vous plaît… avant de glisser l’objet fini entre deux morceaux d’interlignes bien ajustés.

la machine à fabriquer les accents

fabriquer des accents… poésie manuelle !

Cet assemblage mystérieux a été conçu et m’a été transmis dans un lieu ou Willy, de son vrai nom Henry Gauthier-Villars, occupa une fonction dans l’imprimerie fondée par son père sur le Quai des Grands-Augustins, puis la quitta pour se consacrer exclusivement et d’une façon bien personnelle aux lettres…
Il épousa alors la discrète Colette dont il devint le mentor à sa façon….

Willy était un personnage flou…
Willy occupa, avec sa belle, une garçonnière située au-dessus de l’imprimerie.
Willy, un autre, occupa lui aussi la garçonnière. Il était typographe dans cet atelier.
Willy, c’était moi. On me nommait comme ça.

C’était mon premier emploi. J’avais frappé au hasard à cette porte sans rien savoir de ce Willy ni de cette imprimerie prestigieuse.
Serais-je entré si j’avais su que l’on n’y composait, sans rien comprendre, uniquement des livres ou revues scientifiques ? Que devaient ici s’assembler pour s’imprimer ides milliers de signes algébriques ou chiffres d’éphémérides ?

Je vivais ici dans un décor magique, au coin du Pont-Neuf, dans une ambiance très féminine (les femmes étant plus adroites pour se saisir de très petits caractères) et avec des jolies petites apprenties et des camarades masculins parfois très originaux…
Comme Popov, un Roumain qui me faisait mémoriser la casse pour composer en Russe et pratiquement sans faute… qui me disait avoir créé la musique de Eleska c’est exquis, publicité sur laquelle avait travaillé Sacha Guitry en manque de ressources.
Comme Seltzer, adorable petit juif définitivement craintif, définitivement pessimiste, qui tentait de me faire voir le monde avec vigilance.
Comme ce très vieux correcteur sous presse dont le nom m’échappe à l’instant, qui me disait qu’en 1917 à Paris il avait mangé du rat de brasserie…
Il m’a transmis cet objet unique, cette machine à fabriquer des accents.

Sur les étagères de ma bibliothèque…
Tout près de la machine à fabriquer les accents vit en négatif sur le cuivre rouge d’un cliché de galvanotypie une femme très belle… un homme baise ses souliers.

Tous les ouvrages de ce typographe polygraphe : romans, nouvelles, aphorismes, théâtre, mots flous… (sauf les chansons) sont accessibles, téléchargeables ou en version papier broché sur Amazon.fr en cherchant William Radet