jeudi 1er octobre 2026

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Le Sadisme de Bettencourt

, Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Bettencourt a écrit : « J’ai vu très tôt que la vie sans humour n’était pas possible. J’avais seulement sept ans quand j’ai perdu ma mère. C’était comme si le ciel avait disparu, plus rien n’existait. Elle allait faire des cures à Davos et, une année, elle n’est pas revenue. Cela a été pour moi un drame absolu qui, d’une certaine façon, me poursuit et continuera à me poursuivre jusqu’à la mort ». Ce drame n’a pas quitté celui qui né en 1917 est mort en 2006 dans l’indifférence.

Pourtant, comment oublier, depuis ses « fables fraîches », le poète et l’artiste dont les femmes ont compté tellement mais tard. Seulement (au nom de la première d’entre elles) à partir de l’ « intouchable » (titre prémonitoire et qui annonçait tout). Les femmes et surtout une femme dont l’artiste parlait en ces termes : « C’était une femme dont la beauté me transportait. Nous nous voyons depuis cinquante ans et nous sommes restés sur ce pied d’intimité. Elle était un peu étonnée de l’intérêt que je lui marquais. Elle-même adorait un garçon qu’elle a finalement épousé ». Cependant le sexe, sous toute ses formes, est à la base de son œuvre. L’hermaphrodisme y est quelque chose de prégnant et découvert à l’origine à travers une photographie de Witkin.
 
Pour Bettencourt, la vie s’exerce à force d’organismes et de sexes qui se confondent avec la nature transfigurée et le surnaturel dans une sorte de splendeur convulsive. L’art eut donc pour le créateur un caractère sacré dont il s’expliqua. On peut parler à son propos d’érotisme et de cruauté sans que cela ne trouve chez lui une figuration morbide ou artificielle.
 
La vie courante à Alicarnasse, texte inédit destiné à suivre Les plaisirs du roi, s’inscrit pleinement dans cette veine provocatrice et jubilatoire, marquée par une tension constante entre inquiétude métaphysique, liberté morale et érotisme noir. Son écriture relève d’une « facétie sérieuse » profondément singulière dans un lieu particulier : la royale cité d’Alicarnasse, ensorcelante et anarchique en Insulinde aux confins du monde civilisé du début du XXe siècle, et se moque des carcans sociaux, religieux et moraux importés d’Europe sous l’autorité de leur souverain où les « Carnassiens » cultivent un rapport frénétique à la chair et au désir, à la jouissance et à la transgression. Afin de mieux les comprendre, ce volume nous fera pénétrer des incidents. Par exemple : « la nouvelle du martyr du Père Brottier parvint à Rome quelques mois plus tard, et où la cause de sa béatification qui dut normalement être introuvable, on s’en méfia. La fameuse lettre où il demandait pour les Carnassiennes le privilège de la communion intime moulait son dossier d’une tache indélébile ». Reste que sous le signe du culte solaire, la débauche y est un rite avant tout par la richesse et le plaisir un langage de Bettencourt. Une fable délicieusement obscène où se distille une satire acide de la morale bourgeoise, du colonialisme, de la chrétienté et du progrès.

L’œuvre de perversion des valeurs même au sein d’un humour étrange confirme la force de cette quête fabuleuse qui s’appuie sur une sorte de voyance profonde et une illumination mystique qui reconduisent le monde vers une virginité idéale où paradoxalement le sexe se dresse comme un pilier ou un pal. Il reste l’axe essentiel dans une approche dont les éclats tragiques ne sont pas sans rappeler ceux que l’on retrouve chez Bataille. Pour Bettencourt le sexe est plus un élément de séparation que de communication. C’est aussi un appareil de torture auquel sont soumis les amants. Ils y sont enchaînés, broyés, détruits. Et les figures lubriques deviennent des sortes de divinités hétérogènes et complexes (romaine, nègre, indienne, que sais-je encore...)

Pierre Bettencourt, « La vie à Alicarnasse ou La fin de tout », illustrations par l’auteur, Fata Mogana éditions, Fontfroide le Haut, 2026, 104 p., 22 €