dimanche 3 mai 2026

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La leçon du langage

Pierre Guyotat

, Jean-Paul Gavard-Perret

Dans les « Histoires de Samora Mâchel », il ne s’agit pas de saccage ni de destruction, mais d’un retour dans une forme d’exaltation et d’une paradoxale résurrection. D’autant que Pierre Guyotat était habité par l’Histoire, celle des sociétés et des corps, comme par celle de la langue. 

La lecture publique qu’il fit de ce livre fut une épreuve. Il la vivait comme telle, mais aussi comme un accomplissement d’une teste au rythme étrange, inouï non sans une extraordinaire douceur. Tous ceux qui l’ont entendu lire le savent, c’était comme une expérience de transsubstantiation : des scènes de bordel chantées avec la tendresse murmurée d’une berceuse.

Écrit ou vocalisé le livre est la « poche de rythmes » là l’idée y est d’abord. Son rythme est lié au souffle, au battement du cœur, à la vision sociale et organique qu’il avait de la langue. Elle était pour lui vivante, travaillée par ses origines mais la transformation de la langue était en plus un acte politique pour la rendre plus vive même si, surtout, un cœur bat : celui de l’humanité avec ses contradictions, sa violence et sa tendresse dans le frottement des extrêmes là « l’ordure et la métaphysique » qui fait chanter la langue. 

L’humain est ici sauvage, violent et saisissant de nos sociétés. Ici le « prostitutionnel » — à savoir le personnage omniprésent — est celui du « putain » qui ne veut pas qu’on l’abandonne à un autre état sans pour autant se faire consoler. Et ce là où ces « Histoires » tiennent le monde qu’elles représentent pour celui qui ne terrifierait que s’il était réel. Or il n’y a rien de plus réel, ni de plus naturel que le monde que Guyotat montre par une langue et non de leurs « effets ».

À ce titre les éditeurs des « Histoires de Samora Mâchel » offrent quelques clés. Par exemple les règles dites de la « babélisation », concernant les lettres « a », « e », « u », « i ». Mais ils expliquent encore comment dire à la place de « cinq » « çanq », et « vingt » « vangt ». Dans ce texte les lettres ne disparaissent pas : elles se métamorphosent, pour ralentir, accélérer, muscler le texte et lui offrir du « Change » comme l’appelait Jean-Claude Montel.

Il ne faut pas limiter cette langue où l’oralité règnerait en maître. Tout est « bien » écrit certes mal, mais pour exprimer mieux et sans jamais pour l’auteur de se faire complice d’une illusion ou participer à un fantasme. Guyotat écrit son langage en et avec lui, voire à sa place mais pour le signer en même temps que lui. Et surtout existe ici — comme dans « Progénitures » ou « Joyeux animaux de la misère » à une « leçon sur la langue française » pour reprendre le titre que Guyotat avait donné à ses cours à l’université de Paris VIII Saint-Denis,

Pierre Guyotat, Histoires de Samora Mâchel, Gallimard, Hors-série Littérature, 2026, 710 p., 28 €