dimanche 19 janvier 2014

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L’attente

“PIC-NIC”, une nouvelle œuvre de Jean-Daniel Berclaz

, Jean-Daniel Berclaz et Jean-Louis Poitevin

Jean-Daniel Berclaz a réalisé un ensemble d’images d’un homme en tenue de serveur, debout, devant une petite table dressée pour une collation festive, avec champagne. Il faut d’entrée noter que l’on ignore tout du reste, quels seront les plats ni si jamais ils seront servis. Il est débout, statue inattendue, semblant avoir été posté là par d’invisibles commanditaires dans l’attente des deux convives, car il n’y a que deux verres sur la table.

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Ces convives, on ne les verra jamais. Ils peuvent être chacun de ceux qui passent près de lui ou de nous qui regardons l’image. Il faut encore remarquer qu’il se tient dans les endroits les plus incongrus, les plus inattendus, les plus incertains en terme de place ou de confort, bref les moins fait pour accueillir des convives, a fortiori s’il s’agit comme la table dressée nous le laisse imaginer, le champagne, les roses rouges, les nappes blanches, de deux amoureux ? À moins que ceux-ci n’aient en effet une imagination débridée, bien sûr. Reste que les lieux choisis sont tout sauf des lieux propices à l’intimité. C’est même le contraire. Ce sont d’ailleurs moins des lieux que des endroits, des points minuscules et non remarquables de l’espace urbain, à quelques exceptions près d’intérieurs de boutiques ou de lieux vaguement champêtres. Chacun de ces endroits devient cependant un point remarquable, par la présence inattendue de ce serveur figé devant sa petite table dressée pour deux personnes. C’est de ce renversement de la perspective mentale qu’instaure chacun de nos regards sur le monde qui l’entoure dont il est ici question.

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Cette série, intitulée PIC-NIC, se situe dans la droite ligne du grand œuvre de Jean-Daniel Berclaz que constitue Le musée du Point de Vue, cet ensemble complexe de happenings, de photographies, de vidéo, de rencontres, d’expositions, bref de la mise en scène et en œuvre de la présentation de l’imprésentable du paysage dans sa relation actuelle avec les regards et les corps qui l’inscrivent dans un champ de significations. Pour ceux qui n’ont pu participer à l’un des nombreux vernissages de point de vue qui ont été organisés à travers l’Europe et le monde, il est possible de se reporter au livre, publié il y a quelques années aux Éditions de l’œil.
Ici, par contre, pas d’invitation. Ou alors si, au sens où elles peuvent être comprises comme des invitations à des passages à l’acte individuels, puisqu’il existe en effet un kit de vernissage de point de vue composé d’une valise dans laquelle on trouve les éléments essentiels pour un « pic-nic » à deux. Mais alors, il n’y a que les deux convives et aucun serveur.
C’est une torsion de l’idée première qui se met en place ici. Cette torsion affecte les relations entre personnes, lieux, situations et images et conduit sur de nouvelles pistes. À travers ces mises en scène précaires mais efficaces, une question cependant persiste et insiste. Elle concerne la situation et le statut de l’individu dans l’espace urbain aujourd’hui.

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Posé dans des endroits inattendus, c’est-à-dire dans lesquels il ne viendrait pas à l’idée de s’installer pour un « pic-nic », ce serveur en tenue apparaît comme une sorte de statue. Il se doit donc, statue qu’il semble être, de rester insensible à ce qui l’environne, gens qui passent, temps qui se gâte, chien qui jappe, gens qui le regardent de près. Il n’est cependant ni de marbre ni de sel. Le temps de sa présence n’est donc ni celui de l’après catastrophe biblique, ni celui de l’intemporalité de la beauté grecque figée dans la pierre. Son temps est celui des hommes en ce qu’ils sont transportés de maintenant à plus tard par ce phénomène irrésistiblement sensible, charnel et inconditionnellement abstrait qu’est l’attente.
Il faut en effet considérer ces images, des photographies conçues et réalisées à deux, comme un dispositif singulier d’exploration de cette dimension centrale de la psyché humaine. Ce que ces images balayent et nous permettent d’explorer est moins un moment que ce qui rend possible la perception de tout moment, la situation d’un corps dans l’espace.
Chacune de ces tables dressées fait de l’endroit où elle est posée un point remarquable dans un espace qui resterait sinon « non vu » au sens de non pris en compte par l’œil que comme un part insécable du continuum espace temps qui enveloppe nos déplacements et de l’homme qui se tient derrière elle, un gnomon. Un gnomon sert à marquer un temps auquel il n’a en quelque sorte pas de part. Il est l’instrument d’une mesure qui l’inclut cependant puisqu’il est un homme. Ce point reste second par rapport à la question induite, elle par la situation des éléments installés dans l’espace, cette table et ce serveur en tenue : qu’attendent-ils ? Mais surtout qui attendent-ils ?

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Ces images nous conduisent à interroger l’espace et le temps sous plusieurs angles ou si l’on veut, pour jouer ici avec les mots, de plusieurs « points de vue » et donc à nous interroger sur notre situation dans les temps et l’espace.
Le premier point de vue nous conduit à nous demander à quoi cela sert de se fixer en un point de l’espace. C’est à partir de cela que nous pensons. Notre cerveau est une machine à spatialiser parce que les conditions dans lesquelles il existe, au sommet d’un corps debout, imposent cette reconnaissance de la situation dans l’espace comme première condition pour la survie. Se poser en un point est, tout simplement, la situation à partir de laquelle il nous devient possible de faire le point.
Comme un écho des vers mélancoliques du Pont Mirabeau d’Apollinaire plane sur ces images à l’allure drolatique. La table dressée anticipe sur la venue des deux personnes attendues, mais elle peut aussi signifier qu’il est peut-être déjà trop tard. Le temps de cette action est indéterminé malgré la présence du gnomon.

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Par ce geste, comme par l’observation de l’image, nous nous extrayons du flux de la vie. Les autres passent, nous restons.
Le deuxième point de vue est celui des autres, des passants ou de ceux qui semblent se joindre à la scène parfois afin de paraître sur l’image. Ils incarnent le flux et l’espace en tant qu’il est vécu mais en restant une entité vague dans laquelle la vie se déroule. Ils en disent la dimension avant tout sociale, humaine. Ils indiquent, lorsqu’ils sont présents dans l’image, que se situer dans un point de l’espace est une manière de prendre acte de son appartenance au jeu social.
S’inscrire dans l’espace en marquant un point de sa présence, c’est s’extraire du flux. Ce pas de côté ressemble ici à une farce. En incluant le point de vue des autres dans l’image, ces photographies montrent que l’écart à la norme est le moyen de comprendre la prégnance de la norme et que la différence est le vecteur de l’affirmation de ce qui est commun.
L’espace a ici le sens d’un espacement. La position est aussi posture, le point est transformé en socle, le décalage entre la mise en scène et son cadre révèle l’existence de celui-ci qui sinon resterait inaperçu. L’écart est aussi la condition de l’émergence du temps, au sens où le temps est ce flux qui enveloppe les hommes dans le voile translucide de leurs habitudes partagées.
Le troisième point de vue est celui du photographe qui est identique à celui du spectateur de la photographie, à ceci près que le photographe le choisit et que le spectateur le reçoit tel qu’il a été choisi. Il traduit une intention distincte de celle qui anime le personnage qui pose. Il est souvent frontal, mais quelques images sont prises aussi de biais voire de dos. Ce point de vue du photographe est celui d’une personne qui entend faire comprendre que l’homme sur l’image, le serveur en tenue devant sa petite table couverte d’une nappe blanche, n’a en fait rien à faire là où il est, que le décor est inhospitalier en tout cas pour un rendez-vous amoureux et donc que l’enjeu est bien d’attirer l’attention de celui qui regarde l’image comme de celui qui passerait là sur le lieu. Un homme dans l’espace transforme celui-ci en lieu. Il l’habite et ainsi relève combien, à y regarder de près, l’espace naturel ou urbain est au fond sinon inhabitable du moins inhospitalier.
Ces images, grâce à l’incongruité des situations qu’elles mettent en scène, nous renvoient à une expérience originaire recouverte par les accumulations de strates d’expérience mais toujours présente en nous, le fait que la terre est un monde étranger et qu’elle ne devient familière qu’au prix d’une effort d’adaptation considérable et interminable. Ces images nous rappellent que nous n’en avons pas terminé avec cela, d’autant qu’en créant des espaces urbains inhospitaliers nous semblons dire que nous avons été incapables de faire de la terre ce paradis auquel nous disons parfois encore rêver.
Le quatrième point de vue, est celui qui se situe au croisement de l’image en tant qu’élément partageable source de commentaires et des discours qu’elle engendre. C’est celui que chacun construit lorsqu’il les regarde en les traduisant ne serait-ce que pour lui-même de la langue de la représentation visuelle dans le discours verbal. L’image alors devient une sorte de voix qui murmure, chante ou crie un message. Le devenir mots d’une image ou d’une série d’images comme c’est le cas ici, est une question rarement évoquée. Ce devenir ne garantit rien, ni accès à une vérité, ni compréhension certaine, mais inévitable, il est ce sans quoi l’image resterait lettre morte. De cet écart entre image et verbe se met en place un lieu qui est à la fois symbolique et irreprésentable mais qui, après coup semble conditionner les lieux réels présentés par l’image. Ce point de vue peut être dit métaphorique, même si cet adjectif est ici poussé à la limite de sa signification. Cependant, c’est bien d’une translation qu’il s’agit et d’une articulation entre ce qui est connu, bien connu ou déjà connu et ce qui l’est moins ou pas du tout. Et le paradoxe, ici, c’est que le moins connu est ce qui dans notre existence pourrait être perçu comme ce que nous connaissons le mieux, à savoir le monde qui nous entoure, le monde dans lequel on vit tous les jours, le monde dans lequel nous déambulons chaque jour.

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PIC-NIC est une œuvre qui permet de redonner à cette déambulation quotidienne une dimension poétique forte sans effacer le fait qu’une telle poésie naît sur le terreau contradictoire d’un monde instable et sur l’ambiguïté de ce que nous appelons si mal notre présence au monde puisque tout présents que nous sommes, nous ne le sommes qu’au prix d’une occultation permanente du visible le plus proche.
Alors, à travers chacune de ces images nous accédons en tant que voyeur à cette petite musique de l’image qui ne cesse de nous chanter à l’oreille, comme semble aussi le faire le serveur qui attend, nous attend : « viens à moi, viens, toi qui attends ! »
Ces images nous révèlent que tout vivant que nous soyons, tout obsédés que nous soyons par le temps qui passe, nous sommes en fait pour l’essentiel installés dans ce temps d’avant le temps qu’est le temps de l’attente. Seul ce temps est véritablement le nôtre, comme nous le rappelle ce serveur solitaire perdu au milieu de l’espace-temps comme un gnomon disant l’heure à des gens qui ne le voient pas ou semblent ignorer ce qu’il vient leur dire. Comme lui, notre vie durant, nous nous tenons en ce point de l’espace qui est le seuil du temps.
Alors face à ces images, nous pouvons commencer à concevoir que le temps dont on dit qu’il passe et ne revient jamais, n’existerait pas s’il n’était imposé par des mesures extérieures à notre relation intime à ce qui nous entoure. Notre situation existentielle est semblable à celle de ce serveur, gnomon humain incarnant cette attente singulière puisqu’elle n’attend rien ni personne mais dont la fonction vitale est d’être la voix par laquelle la vie se met en mouvement.
À ce serveur qui ne cesse de dire « venez » ne saurons-nous répondre qu’une chose, que nous ne l’entendons pas ?

PIC-NIC
Jean-Daniel Berclaz
Du 25 janvier au 27 février 2104
Galerie APCd à Fribourg
www.art-buvette.com