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L’amour alcool de mante
Marguerite Duras
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Le choix des écrits republiés dans La Pléiade prouve que la vie de Marguerite Duras est tout autant son œuvre. Dans l’addiction de l’amour ou du désir — ou sa confusion —, reste une atmosphère, un effluve, un alcool dont l’écrivaine ne fut plus vraiment responsable.
Pour elle, l’amour ne répond de rien. Mais demande tout : « J’ai passé des semaines avec lui, les plus décisives » écrit-elle. Mais quand il est absent, l’auteure écrit. C’est la maladie de la mort, maladie de la vie. C’est un but. Une course.
Mais il y a plus, car chez Duras les amants sont coupés du monde et ils rêvent — le mot est important — même s’il y a loin chez eux la coupe aux lèvres. Ils rêvent de vivre comme le reste d’une peuplade perdue dans le temps lui-même.
Mais bien plus encore. Car dans cet espace, les amants durassiens sont épris, désemparés et achevés. Il leur faut — faudrait — ainsi sortir de l’histoire et de l’Histoire, afin d’atteindre un « temps pur » qui n’appartiendrait qu’à eux. Un temps sans conscience, un temps des premiers êtres. L’amour devient non seulement le philtre mystérieux qui unit et sépare mais le filtre contre la réceptivité organisée, à l’hospitalité sociale exogame, sélective, qui ne cesse de trier et ne peut accepter la passion, par nature obsessionnelle, qui dérange son ordre.
Mais chez elle, l’amour est aussi la chair qui se manifeste. Ses héroïnes tentent de sortir du jeu d’inhibition psychique et de la stupeur sexuelle organisées. Toutefois, un tel luxe la société ne peut se l’offrir tant elle aime risquer de faire capoter la passion dans quelque chose de mystique que toute sexualité entrave. Mais chez Duras, même si la créatrice ne l’exhibe pas, la chair n’est plus un écran. Elle est au centre du dispositif romanesque.
Celui-ci permet d’entendre ce qui n’a pas de nom, de s’approcher de soi en s’approchant de l’autre. L’étreinte ouvre le refoulé, à savoir ce qu’on a repoussé dans la solitude qu’aucun ne mérite. Et donc en conséquence ses héroïnes deviennent des menteuses à force d’être sincères.
Les mots ne peuvent contenir la fièvre, ils la biaisent, en font (presque) un usage pervers. Comme si le langage lui-même (parce qu’il est social) aime — ne l’aimant pas — contredire la passion.
Mais l’amour ne sera qu’un temps non partagé, non vécu ensemble, si ce n’est que par bouffées d’autant plus immenses qu’elles sont à la base même réduites à leur plus simple expression à l’échelle du temps humain. Toutefois, en dépit de l’échec « programmé », les amants découvrent que leur corps parle, peut parler une langue étrangère, extraordinairement mutique.
Cela n’est pas neuf, cela pourrait sembler « fleur bleue ». Mais l’auteure donne à cet état une dimension tragique neuve. On n’est pas à Vérone, mais à Venise, Calcutta, Paris. Trouville enfin. Et si, à mesure que la passion semble apprendre les rudiments du langage et de la peau, les mots s’effondrent en phrases spasmes ? Dès lors, rien ne se crée, tout se transforme. En culpabilité ou en omission.
En conséquence l’être ne peut se dénuder que dans le langage. Il devient le seul recours. Mais si — et comme l’écrit Pascal Quignard « Entre les jambes de la première femme le premier ermite montra déjà son visage » — à travers son œuvre, Duras nous rend plus perspicaces ?
Sans doute la question du sexe hante l’écriture de Marguerite dans la mesure où s’y rencontre l’inadéquation fondamentale de la langue aux choses, de la femme et de l’homme. Mais pour n’être pas le pauvre jouet du mâle et comme ses héroïnes, Duras se veut magique en écrivant l’amour : la raison courte d’haleine, silencieuse dépose et range son fouet par ses phrases, ses lacunes. Dans ses foudroyantes joie et douleur.
De plus Marguerite Duras divulgue des noces érotiques pour remettre en jeu le désir. L’Époux s’adresse à elle, elle s’adresse à l’amant. Ravie en esprit, ravie physiquement, souffrant le Calvaire, revivant la Passion, mourant à elle le transport amoureux la pénètre comme elle fut pénétrée.
Alors écrire, dit-elle. L’écriture ne se quitte pas. C’est une maladie, une addiction, un alcoolisme. Écrire ce qu’on ne sait pas. Ou plus. Ou trop bien. Écrire ne sauve rien. Écrire sauve « la Petite ».
Marguerite Duras,
L’Amant et autres écrits,
La Pléiade,
Gallimard 2026, 992 p. –
64,00 €.
