mercredi 28 novembre 2018

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C’est l’histoire d’une jeune fille blonde qui rencontre un couple ayant un désir et qui, l’entendant, les entraîna — en rusant — à le réaliser, pour une Nuit Blanche. C’est une histoire de fantôme.

« Avertissement au lecteur :
Le texte ne commente pas plus les images que les images n’illustrent le texte. Ce sont deux séries de séquences à qui il arrive bien évidemment de se croiser et de se faire signe, mais qu’il serait inutilement fatigant d’essayer de confronter. Qu’on veuille donc bien les prendre dans le désordre, la simplicité et le dédoublement, comme il convient de prendre toute chose, au Japon. »
— Chris Marker, Le Dépays [1]

« La première occurrence chronologique de l’expression « main invisible » dans l’œuvre d[‘Adam] Smith apparaît dans un essai de 70 pages publié à titre posthume, mais dont tout porte à croire qu’il fut rédigé avant 1758. Comme l’indique son titre complet (Les principes qui conduisent et dirigent l’enquête philosophique, illustrés par l’histoire de l’astronomie), l’histoire des systèmes astronomiques qu’y relate l’auteur lui sert surtout de prétexte pour exposer sa conception de l’investigation philosophique et intellectuelle. C’est dans ce cadre que, à un moment de son récit, Smith fait référence à la pensée préscientifique, aux explications que se donnent les « sauvages » pour expliquer les événements irréguliers de la nature.

Il estime, d’une part, que lesdits sauvages, trop occupés à assurer leur survie face à une nature hostile, n’ont pas le temps de philosopher. Ce relativisme est un trait caractéristique de son œuvre, comme en témoignent ses observations sur la diversité des talents, qui « semble provenir beaucoup moins de la nature que de l’habitude et de l’éducation » [RN, livre I, chap. 2]. Aux premiers stades de l’humanité, donc, la philosophie n’existe pas.

Smith pense, d’autre part, que l’esprit humain est paresseux et ne se pose pas, en règle générale, de questions face au cours normal des événements. La coutume et l’habitude se substituent alors à l’explication. Mais lorsque apparaissent des événements imprévus ou irréguliers (tels que, pour le sauvage des temps primitifs, une tempête, un fort tonnerre, une récolte exceptionnelle, etc.), l’esprit reste suspendu. L’homme éprouve alors un besoin d’explications, quelles qu’elles soient du moment qu’elles sont susceptibles de restaurer les chaînes invisibles d’événements qui sous-tendent le théâtre de la nature, en résumé de lui rendre intelligible le milieu dans lequel il évolue. Comme les « sauvages » n’ont pas le loisir de se livrer à la philosophie, c’est-à-dire de fournir des explications scientifiques au cours irrégulier des événements, ils utilisent la représentation qui leur vient le plus immédiatement à l’esprit : l’anthropomorphisme. L’homme, même en ces temps reculés, sait bien, par expérience, qu’il peut par son action contrarier le cours des choses. Il prête donc naturellement le cours irrégulier de la nature à la volonté de quelque être invisible au-dessus de lui et plus puissant, mais lui ressemblant. De là, d’après Smith, l’origine du polythéisme : on prêtera la cause d’une mer déchaînée à la colère de Jupiter, une moisson exceptionnelle à la bienveillance de Cérès, ou tel autre événement imprévu à la « main invisible de Jupiter ».

« De là l’origine du polythéisme, et de cette superstition vulgaire qui attribue tous les événements irréguliers de la nature à la faveur ou au déplaisir d’êtres intelligents, quoique invisibles, aux dieux, démons, sorcières, génies, fées. Car on peut observer que, dans toutes les religions polythéistes, chez les sauvages autant qu’aux âges primitifs de l’Antiquité païenne, ce ne sont que les événements irréguliers de la nature qui sont attribués à l’action et au pouvoir de leurs dieux. C’est par la nécessité de leur propre nature que le feu brûle, et que l’eau rafraîchit ; que les corps lourds tombent, et que les substances légères s’envolent ; et jamais l’on ne redoutait que la main invisible de Jupiter fût employée en ces matières. Mais le tonnerre et la foudre, les tempêtes et le plein soleil, ces événements plus irréguliers, étaient attribués à sa faveur, ou à sa colère » [Adam Smith, Histoire de l’astronomie, section 3, p. 49-50]. »
— Jean Dellemotte, La « Main Invisible » d’Adam Smith : Pour en finir avec les idées reçues.

Les villes parfois semblent avoir une volonté propre, elles semblent chercher à s’exprimer dans une langue reconnaissable. Il importe assez peu de savoir au fond si cette impression tient de la « superstition vulgaire » anthropomorphiste digne des « sauvages » décrits par Adam Smith, ou si elle ce sentiment pointe vers quelque chose d’autre qu’une ‘pensée magique’.

Monument aux morts, tables de la loi ou lieu de célébration d’un mythe fondateur, les villes se construisent toujours autour de dispositifs d’archivage. Cette remarque permet à Bernard Stiegler, — s’appuyant sur les œuvres du préhistorien Leroi-Gouhan et du philosophe Gilbert Simondon — de proposer de comprendre ces entités dans lesquelles vie et évolue à présent plus de la moitié de l’humanité, dans les termes de son « exorganologie générale », comme étant fondamentalement des « Rétentions Tertiaires Hypomnésique », soit des organes externes artificielles spécifiquement consacrés à la conservation d’une mémoire collective.

Organes technologiques externes dotés d’une mémoire, rassemblement de « plus d’un » être humain qui ne saurait être réduit à « un grand UN », processus d’individuations psychique et collectif... il n’est pas si insensé, dés lors qu’on commence à les penser ainsi, de croire que les villes rêves, pensent et désires. Et si cela se pense des villes, que penser de celle ci…

« Paris est cette ville où l’on voudrait arriver sans mémoire » Nous dit Christian de Bouche Villneuve et, plus loins, d’expliquer : « C’est le plus beau décor du monde. Devant lui, 8 millions de Parisiens jouent la pièce ou la sifflent (…) ». Poncif de la ville comme théâtre, figure de survivance iconologique, faisant si clairement écho ici au fait que pour Simondon, contrairement à l’« individu physique » qui est le résultat d’un processus d’individuation, l’ « individu vivant » est le théâtre d’un processus d’individuation perpétuelle (car dés lors que ce processus d’individuation cesse, s’achève, l’individu qui n’est plus processus n’est donc plus vivant, mais résultat, et alors seulement physique). Et Marker d’ajouter, pour répondre à sa question de départ (Est-ce la plus belle ville du monde ?) :

« Le 1er mai 1923, Jean Giraudoux montait sur la Tour Eiffel et écrivait : Ainsi , j’ai sous les yeux les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit. Le carrefour de la planète qui a été le plus libre, le plus élégant, le moins hypocrite. Cet air léger, ce vide au dessous de moi, ce sont les stratifications, combien accumulées, de l’esprit, du raisonnement, du goût. […] Tous les accidents du travail sont ici des accidents de la pensée. Il y a plus de chance qu’ailleurs pour que les dos courbés, les rides de ces bourgeois et de ces artisans aient été gagnés à la lecture, à l’impression, à la reliure de Descartes et de Pascal. […] Voilà l’hectare où la contemplation de Watteau a causé le plus de pattes d’oie. Voilà l’hectare où les courses pour porter à la poste Corneille, Racine et Hugo ont donné le plus de varices. Voilà la maison où habite l’ouvrier qui se cassa la jambe en réparant la plaque de Danton. Voilà, au coin du quai Voltaire, le centiare [centimètre carré] où il fut gagné le plus de gravelle[s] à combattre le despotisme. Voilà le décimètre carré où, le jour de sa mort, coula le sang de Molière.

Cette Prière sur la Tour Eiffel, comme adressée au Dieu Caché par les Jansénistes derrière la Main Invisible de Smith, Mandeville et Boisguillbert en dépit de la destruction de Port-Royal, nous rappelle à ce que cette ville nous a dit à nous : « Faites »

C’est l’histoire d’une jeune fille blonde qui rencontre un couple ayant un désir et qui, l’entendant, les entraina — en rusant — à le réaliser, pour une Nuit Blanche. C’est une histoire de fantôme.

Signes de plus qu’il fallait faire, et que nous avons fait à temps, cette chronique sur France Culture mérite d’être écouté dans son intégralité, tant elle traverse le spectre des sujets que l’on entend aborder à travers le projet de « Fantomachie.net » :
France Culture, Le Billet culturel par Mathilde Serrell, diffusé le 22/10/2018 à 8h46
Johnny ne meurt jamais

Notes

[1Editions Herscher, 1982, p.1

Projection / Exposition / Fantômachie
Le Jeudi 6 Décembre 2018
19h - 23h
4, Rue Valadon, 75007
Retour sur la luttes des Intermittent-e-s et Précaires de 2003-2005 & sur la façon dont la lutte politique s’inscrit dans la vie de celleux qui y participent
Dans le cadre de l’Exposition
FANTÔMAKHIA
www.fantomachie.fr
https://frama.link/Fantomachie