lundi 30 avril 2018

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Job et sa barque

, Joël Roussiez

Sur le chapiteau, l’Histoire de Job, Prieuré Notre-Dame de la Daurade, 1150, Musée des Grands Augustins, Toulouse

I

Le dieu puissant, par l’oiseau, détruit ou sauve la larve endormie dans son cocon tandis qu’à ne promettre que quelques fruits le dieu faible et charmant distrait du rêve de papillon et de la séduction des harmonies. Un dieu faible protège ainsi des menées diaboliques et de la rhétorique, Job en frôla l’idée saugrenue aux yeux du véritable croyant. Voici l’histoire : à la table des destins, Dieu fut tenté de jouer avec la créature, le Diable le poussa et sa puissance peut-être aussi. Job perdit ceci avec cela et ce fut bientôt tout, si bien que pauvre comme lui-même, on ne trouvait guère. Cette situation n’entama pas sa foi, il loua encore son Dieu d’être ce qu’il est, au-dessus du destin et des lois. Ce dernier de cet inébranlable soutien joua encore sa foi, se plia à la règle d’un jeu féroce. Honte à lui, on le pense parfois, il infligea par le Diable souffrance atroce, ulcère sur tout le corps : de haut en bas, Job fut une plaie. Sa conviction fléchit.

Où est le dieu compatissant ?

– C’est ma chair que j’emporte entre mes dents. Voilà ce qu’il en est, je mets ma vie en jeu !

Eliphaz, Bildad et Sophar lui disputèrent l’enjeu : qui a fait l’aurore ? Qui a mis les verrous aux portes pour contenir la mer envahissante, qui est le père des limites, des distances, des quantités et des forces ? Il est la force de la force, la quantité de la quantité, la distance des distances. Et le mouvement, c’est lui, moteur du moteur qui meut au gré de ses humeurs…

Ainsi par ses oreilles, Job dut encore entendre de ses amis les arguments et les formes sans fin des raisons de la puissance qui est puissance et s’affirme sans perte dans toute chose manifestée, dans le malheur aussi, le malheur sans justice car Il est au-delà de toute justice…

– Faut-il donc qu’un homme le dise pour qu’il en soit informé ?

II

Quand vient le vent d’hiver, les pommes et les poires tombent. « Comment vas-tu ?

– On se porte comme on se porte » et sans répondre vraiment, chacune observe les coings dont la chair s’effondre tandis que par de fines craquelures sortent des larmes des plus mûres … Celui qui prospère devant l’âtre des maisons tranquilles n’est pas sans inquiétude, les membres et les os à la tombée du soir demandent le repos et insufflent en lui un peu de nuit, chaque jour davantage jusqu’à ce que s’éteigne la lampe de ses yeux…

Souffrances et détestation du monde, Job subit les fléaux, douleurs et tristesse, sur tout le corps ulcéré. Allongé tout le jour sur la couche où purulent les plaies, voilà qu’il doute, qu’au milieu de ses rêves viennent les îles infernales, les fosses, les gouffres du Ténare, opaques et douloureux comme au côté l’écorchure du Crucifié : souffrances inutiles sur la roue du destin qui chante la disparition des êtres et des choses…

Où est le dieu compatissant ?

– Ah, pleurons, mes amis ! Ne cherchez pas à me convaincre. Tout vient à perte et l’hirondelle qui s’affaire déjà voit son printemps décliner et, par ses petits avides à l’épuiser, s’épuisent aussi ses ailes et son amour. Tant et tant de fatigue, sur la surface de l’astre, voyez ces taches et ces foyers qui consument les forces !

– Ah, ne blasphème pas, Job, tu souffres, il est vrai mais qu’as-tu donc fait ?

– Je ne blasphème pas mais ne pas réagir à l’offense, comprend-le Elihu, serait se placer au-dessus d’elle. Dieu est grand et je suis le blason par lequel Il exhibe son rang. Vois l’ulcère qui s’étend, il prospère comme il m’advint aussi. Pourtant, je suis sur le départ, vers sa mort inévitablement je l’entraîne. Aurais-je pitié de l’ulcère quand bien même serais-je Son masque, Sa voix et Lui-même ici bas ?

III

Alors l’ange se penche sur lui. Tout est consommé, lui dit-il, et tu peux vivre encore. Dans tes richesses, Il te rétablit, et ta nombreuse famille, Il reconstruit…

– Quel sera donc le sens de ma vie, louer Dieu et le louer encore ? D’une telle chanson a-t-Il nécessité et quand tombe le jour pourquoi l’âme s’effondre avant que ne viennent les rêves qui séduisent sans jamais l’éclairer ?…

L’ange qui guérit et le grabat quitté, vivre et poursuivre le jeu des puissances est sans consolation. La bonté du Dieu est grande, aussi grande que la plaie qu’il commande. Mais dans les méandres de ce qui orne la vie et lui donne contour, logent de plus faibles énergies qui du grand art et des symboles se gardent pour naviguer sur une barque discrète en fines jouissances et déséquilibres sans fin. Quand la force s’exerce aveuglément pour satisfaire l’enseignement, dans les ruisseaux et les mares un dieu faible est bienvenu. Parmi les lianes, dans les courbes, entrelacs et rinceaux voici des fruits, des fleurs, des nymphes et des faunes dont les croissances se mêlent et se poursuivent. Tous ces jeux, ces cruautés naturelles et ces plaisirs fortuits surplombent la rhétorique des souffrances comme s’il ne passait que des chars fleuris, des épopées champêtres agrémentées d’histoires émouvantes et peu croyables comme celle d’un dieu pariant avec le diable qu’un pauvre anéanti jusqu’à souhaiter sa propre mort, dirait encore merci de la bonté accordée à sa barque…