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Filer Les Tangentes
saison 2
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Été 2023, j’ai entrepris une trace, tendre un fil à travers l’Europe à vélo. En partant du Parc Naturel de l’Albufera au sud de Valéncia, je me suis arrêté à cause d’une fracture de clé de l’épaule en tentant un passage sur la crête de Vimy. Une ligne de front de trois années jusqu’en 1917. Sur les 1800 kilomètres roulés, j’ai enregistré des photographies et écrit des textes chaque jour chaque soir.
Le 4 juillet 2024, je pars à nouveau de Paris pour aller rejoindre Corbie, point de départ de la dernière étape de mon tour d’Europe à vélo l’été dernier, la saison 1 de FLT. Les Tangentes interrompues avec brutalité par un pavé du Nord à Vimy. Je rejoins cette ligne pour aller dormir entre les cratères auprès des centaines de milliers d’âmes perdues des hommes jeunes européens et canadiens décimés par l’Histoire. Je reprends la route de ce tour par mes pistes pour une quarantaine de journées et de nuits en solitaire, mais en nombre de toutes les aides déjà reçues l’an dernier. Vous, celles-ceux qui ont déjà participé par des mots, par des contributions matérielles ou financières dans les rencontres, les croisements, les saluts, les instants de récits et d’échanges.
Remis lentement de ma fracture de clé de l’épaule, de mon état général en puzzle, je me suis rassemblé, restauré pendant quelques mois en famille, en amour, en amis. J’ai travaillé longtemps pour trouver une manière, une matière, un sens à donner aux matériaux rapportés. Soixante-cinq photographies sont sorties de cette production, une centaine d’aquarelles et sont toujours en cours des pièces mélangées de photographie, de carton et de ficelle. Trois d’entre elles ont déjà été montrées dans les Salons de la Mort, de l’Amour et du Dessin Érotique cette année.
Je repars cet été en abandonnant les jeux festifs par des pistes plus claires et moins tracées. En attente d’autres rencontres picturales, animales et humaines. Des découvertes sur des routes, des chemins et des cols inconnus, vierges de mon passage, de mon regard. J’ai encore sept pays à parcourir. Certains sujets enregistrés lors des trois premières semaines de la saison 1 seront documentés plus profondément. La fragilité et la disparition des uns en regard de l’imposante lourdeur morbide des autres. Les Tangentes, action anti-performative, sera lisible et visible quasi quotidiennement sur les écrans numériques des réseaux. Un voyage de troubadour contemporain, d’artiste tenté de transmettre une description du monde instable dans lequel nous sommes entrés.
« Notre histoire était utopique, maintenant elle est terrestre. Alors disons-le. » Bruno Latour
FLT est un tour d’Europe comme on le faisait il y a quelques siècles, ceux d’avant la révolution industrielle, encore plus après celle technologique. Dans une sobriété systémique à la force musculaire, au souffle mesuré, je questionne encore la possibilité de vivre dans un temps de frugalité et de robustesse. La position que j’expérimente dans cette aventure artistique est orientée radicalement hors des excès contemporains. Je pars à la recherche d’expériences, de rencontres, d’instants de partage en dehors des autoroutes et des temples gobeurs de la consommation massive.
Durant le parcours de la saison 1, j’ai rencontré des acteurs de vies plus simples en recherche d’harmonie et d’équilibre avec leur environnement. Ou d’autres vadrouilleurs cyclistes en balade pour quelques jours, en expédition pour plusieurs semaines, en acte de vie pour une durée sans fin, sans but. Et aussi des habitants ancrés en questionnement intense et bouleversant sur leurs actes. Nos actes. La fragilité de ma position sur les routes, la légèreté matérielle de l’entreprise déposent les costumes et les masques. Les visages, les paroles et les gestes sont profonds, fondamentaux et purs. Ils touchent les sens.
Filer les Tangentes, c’est faire un tour migratoire dans le vide pour rien. Pour voir, pour sentir, pour éprouver, pour observer. Complètement inutile. Pour attendre, pour enregistrer, pour insuffler, pour habiter avec le vivant, avec le monde. Pendant six semaines quarante jours, je serai nu. J’abandonne l’agrément sommaire de mon quotidien. Je perds le contrôle. Je pars à l’imprévu. Comme il faut apprendre à vivre maintenant. Tester la robustesse. Lâcher prise dans les éléments, dans les étendues de l’espace et de l’Histoire d’un continent.
À bicyclette, on se déplace dans un déséquilibre constant, instable sur un fil. Le mien a déjà aligné 1800 kilomètres. Il reste le double à filer. 3500 kilomètres d’improvisation dans l’imprévu. Le monde stable est révolu. Pourtant, accrochés à cet écueil, nous gardons le faux espoir d’une prospérité heureuse toujours grandissante et infinie. L’adaptation à l’inconstance n’existe pas. Demain est inconnu. Imprévisible. Invisible. Il faut apprendre, entretenir et transmettre l’adaptabilité.
Nous sommes entrés aveugle dans l’urgence d’un dérèglement. Il n’y a pas de raccourci à prendre. Nous fonçons sourds et muets dans le mur, le pied sur le champignon.
Sinon faire des détours, tisser des fils, Filer les Tangentes.
Voir en ligne : www.guillaumedimanche.fr
Filer les Tangentes, participez au financement :
https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/filer-les-tangentes-s02





